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Science Tribune - Article - January 1997

http://www.tribunes.com/tribune/sel/ivan.htm

Ballade sur la mer salée : Essai de mythologie comparée sur le thème du sel


Jacques Ivanoff

Institut de recherche sur le Sud-Est Asiatique, CNRS-UMR 9962, Le Sulky, 13084 Aix-en-Provence, France


Sire, que Dieu vous donne un bon jour !
Je crois bien que vous ne vous attarderez guère ici :
ce serait perdre votre temps. Vous allez nous laisser ...
Nous vous avons reçu si pauvrement !
Mais je prie Dieu qu'il vous prépare un meilleur hôtel,
où vous puissiez trouver à discrétion pain, vin, sel, et toutes bonnes choses.
La légende arthurienne, le Graal et la Table Ronde, Perceval le Gallois, 1989, p. 32.

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Les nécessités biologiques de consommation de sel, puis les traditions culinaires développées à partir de celles-ci, ont donné naissance à des constructions mythologiques très poussées et souvent communes entre des régions différentes. Ainsi les éléments énoncés dans l'exergue ci-dessus forment une trilogie : pain, vin, sel qui n'est pas sans rappeler la trilogie sud-est asiatique, riz, eau, sel.

Outre l'analyse des connotations rituelles de ces trilogies, nous verrons que les sécrétions corporelles des dieux sont souvent citées comme étant à l'origine des eaux salées.

Enfin, les circuits d'échanges ont ouvert les routes du sel un peu partout dans le monde et la maîtrise de ce marché permettait l'expression du pouvoir politique. Le sel peut aussi faire sortir un clivage social entre les détenteurs de sel qui peuvent obtenir par échange ce qui leur manque ou faire imposer leur volonté sur les demandeurs de sel, par exemple durant les royautés médiévales occidentales ou bien durant le Cambodge des Khmers Rouges (1) ou à Bornéo (2) (a) et même en Chine (3). Le sel est donc un instrument politique, comme d'ailleurs l'a compris Gandhi lors de sa marche du sel.

Ces observations préliminaires peuvent justifier les comparaisons entre les deux univers mythologiques, asiatique et occidental.
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De l'ordonnance du monde et de la société

Outre la distinction Asie du Sud-Est continentale et Asie du Sud-Est insulaire, on peut faire ressortir, grâce à la consommation de sel, un clivage culturel ou géographique entre hautes-terres et basses-terres et entre nomades et sédentaires; c'est-à-dire peuples de rizières inondées et peuples itinérants ou nomades forestiers (Semang par exemple) et marins (Bajau et Moken) qui ne produisent pas, ou plus, de sel.
On peut donc faire valoir une typologie des sociétés sud-est asiatiques (b) :
- peuples de riziculture inondée de plaine (Vietnamiens, Thaïs, Khmers...), mangeurs de saumures;
- essarteurs et souvent dans l'intérieur de terres (Dayaks, Cau Maa'...), mangeurs de sel;
- nomades ou semi-nomades (Papou, Punan, Bajau...), mangeurs de végétaux ou de viandes riches en sel.

Plus que la nécessité biologique, c'est le goût salé qui importe. Le sel introduit une catégorisation dans la cuisine : savoureux et salé en opposition à fade et non salé (c). A côté du sel (et du monoglutamate de sodium ) et des saumures, les condiments ont aussi leur rôle à jouer dans la lutte contre la fadeur. Trois états sont associés au sel : le sec, l'humide et le solide, qui renvoient respectivement aux salaisons, aux saumures (d) (liquides comme le nuoc mam du Vietnam, le nam pla ou le pla som de la Thaïlande, le pla ra et le pla dek du Nord-Est de la Thaïlande et du Laos) et aux pâtes (soit à base de poissons fermentés ou écrasés auxquels on ajoute du sel - le prahok du Cambodge, le bromé de Florès - soit de crevettes) chacun des éléments se classant soit dans la catégorie du chaud, soit dans la catégorie du froid.

Mais, le sel est un moyen de classifier non seulement le monde sensible mais l'univers. Un des mythes sur l'origine du riz chez les Malais du sud de la Thaïlande explique que la combinaison riz - sel relève du domaine des dieux et de leurs modes d'association avec les hommes. Un de ceux-ci passe par le sacrifice d'un enfant qui, en donnant son âme, donnera le riz; ensuite, comme récompense du travail de l'homme, la sueur de dieu sera offerte pour relever cette nouvelle nourriture.

Pour que le riz soit il fallut découper un enfant.
Mais le riz doit aussi à la sueur du Seigneur.
En effet le riz est bon quand il est salé.
On pile ensemble crevette et poisson.
Mais si on ne verse pas de sel ce n'est pas bon.
Mais si on y ajoute pas de salé ce n'est pas bon.
(Extraits de conversation suivant la récitation d'un mythe d'origine du riz; Narathiwat).

Le riz est donc l'aliment de base, parfois divin, toujours vivant, mais il n'est qu'une étape sur le chemin de la socialisation car, sans le sel ou le goût salé ou - marque plus profonde du développement - sans les saumures et salaisons, l'homme ne pourra se réaliser pleinement.


Rituels

Pain, vin et sel : une association aux connotations religieuses évidentes, où la consommation rituelle du corps de la divinité transmutée fait écho, par exemple, à "l'alliance du sel" des pays arabes où l'on peut considérer le sel comme un substitut du sang. Ceci pose tout de suite une possible équivalence des substances sel et sang (4) (5) (6) (7). Le sel est surtout un signe d'alliance et d'union (8); il est sur la table d'hôte "premier mis et dernier osté", indissociable du vin et du pain, images du sang et du corps du Christ.

"Le pain, le sel, le vin, font également l'objet d'une sourcilleuse attention : du vin est présenté aux dieux lares; la salière ne doit pas être renversée, néfaste présage; le pain ne peut être rompu mais doit être découpé au couteau, celui-ci chassant par son caractère tranchant, les mauvais esprits." (9) p. 337.

Le sel, matière mythique originelle, est récupéré par le système religieux chrétien qui montre ici sa faculté syncrétique plus poussée que celle du bouddhisme.

"Dans le repas par excellence, celui de la Cène, Jésus a partagé le pain avec ses apôtres. A-t-il aussi partagé le sel ? C'est probable, si on se réfère à la parabole du sel dans le Sermon sur la montagne. C'est en tout cas l'interprétation de Léonard de Vinci, puisqu'il a mis une salière sur la table de la Cène. Il a même poussé plus loin encore la représentation symbolique en renversant la salière devant Judas, en signe de l'alliance rompue." (10) pp. 32-33.

Ce sel, instrument de passage, est aussi souvent nécessaire dans les offrandes car, comme d'autres éléments magiques en Asie (11) p. 381 (12) p. 3 et en Occident, "il est doué de vie religieuse" (e). Non seulement est-il porteur de sacré mais il est aussi à l'origine de la vie, notamment chez les Moken :

"La benjamine seule demeura humaine... (elle) descendit la montagne en suivant le cours de la rivière. Elle se dirigeait vers la côte, goûtant de temps à autre l'eau. Dès que l'eau devint salée, elle tomba enceinte." Extraits du mythe du dugong.

Bien que le sel porte la vie, à l'image du sperme, il peut aussi être assimilé au châtiment. Source de vie ou de mort, c'est une puissance avec qui l'homme doit composer. En cas de participation à un avortement tardif, les Malais de Patani, qui pourtant utilisent le sel pour les rituels concernant leurs nouveaux-nés, "will be forced to eat the foetus between them with 'salt' or 'bitter water', each being given a knife, compelled to cut off pieces, dip them in the 'bitter water', and devour them in turn". (13) p. 65.


Pourquoi l'eau de mer est salée ?

Le sel permet les "disjonctions" originelles offrant à l'homme la possibilité d'organiser le monde à sa manière pour en devenir la créature élue. La toute première disjonction scinde une étendue liquide en eau salée et en eau douce.

Selon un mythe thaïlandais sur l'origine de l'eau de mer (14) p. 366, il s'agit d'une meule magique qui, passant de main en main, finit par aboutir chez un marchand de sel qui en demanda tant que son navire coula et que la meule magique, n'arrêtant pas de produire, sala la mer. Ce mythe sur l'origine de l'eau de mer est très commun et il en existe des versions japonaise, grecque, norvégienne, irlandaise, scandinave, chinoise, antillaise, jusque dans les montagnes du Kentucky .... (voir (14) p. 373). Aux Philippines, on raconte que c'est un pont divin qui se brise par la négligence d'un homme portant du sel. De nombreuses populations restent cependant très discrètes sur la salinité de la mer : Certaines l'expliquent mais définissent avec difficulté l'origine.

En Occident, Poséidon et Neptune, dieux de l'élément salé reconnus, étaient à leurs origines des dieux plus chtoniens (f) que marins et plus proches de l'eau douce que de l'eau salée (15) p. 104. Ils ne deviennent "salés" que par un développement du mythe dans l'histoire. En fait, les mythes d'origine rapprochent les éléments chthoniens et aquatiques et ce mélange des attributions donnera la mer et fournira une explication physique de sa salinité : Poséidon marié à Déméter, la future mer prendra les sels minéraux de la terre qui lui donneront la salinité en une alliance irreversible.


Le mythe Palawan sur l'origine de la salinité de l'eau : Le sel entre l'eau et le feu

Chez les Palawan - fait remarquable - le mythe révèle la raison de la salinité de l'eau de mer :

"Car Ampug est tout puissant. Voilà pourquoi se succèdent encore les clairs de lune, après l'immersion de l'astre par le Créateur et selon son commandement. Et la mer est salée, à cause de la chaleur du soleil qu'Ampug y plongea. Jadis elle n'était guère salée, elle était douce comme l'eau de rivière....." (6) p. 198.

Le contact de deux substances en apparence différente, chaleur et eau, donne l'eau salée : Soleil + Eau * Sel (eau salée) + Lumière (c'est-à-dire le passage du soleil à la lune). Le salage de l'eau n'est que le signe d'une séparation d'éléments autrefois unis (soleil + sel). Il existe une raison aux propositions apparemment illogiques du mythe qui sont les lignes apparentes d'un système symbolique; le mythe n'en est qu'une image codifiée. Tout d'abord, nous remarquons que le sel est un agent de métamorphose, physique et mythique. Il est au centre du processus de transformation, puisqu'en prenant la chaleur à l'astre il transforme la composition de l'eau et fait se métamorphoser les substances composant les éléments du mythe. Ensuite le sel agit comme agent conservateur des substances. Les substances ne sont pas fixées une fois pour toutes et leurs propriétés peuvent s'inverser, se mélanger, s'emprunter des qualités, toutes métamorphoses qui jalonnent le chemin de l'organisation du cosmos : l'eau et le soleil donnent la mer et la lune. En tant que substance mobile subdivisant les catégories primordiales et en tant que matière cosmique autorisant l'évolution et régulant les équivalences symboliques, le sel permet cette démultiplication des éléments mythiques.

Ce rapport de la chaleur et du sel dans le mythe palawan n'est pas unique; nous le retrouvons chez Pline (cité par (9) p. 287) :

"le sel a une nature en elle-même (per se) ignée", comme le soleil évidemment. Voilà qui explique qu'on l'obtienne par dessication, évaporation à la chaleur naturelle ou artificielle et que "plus un sec est sec, plus il est salé". Le sel échauffe, chauffe, brûle. Mais en même temps nous dit Pline, "le sel est l'ennemi du feu qu'il fuit".

Chez Pline, le sel fuit le feu comme, dans le mythe palawan, le sel se détache du soleil. Mais, en Asie du Sud-Est, à l'encontre de chez Pline, il n'est pas l'ennemi de l'humide puisqu'il a trois états, sec, humide, solide. Il est un trait d'union entre les substances, le gardien de l'unité et de l'ambivalence des corps mythiques. La chaleur est donc liée au sel. D'ailleurs, bouillir de l'eau donne du sel :

"Autrefois il n'y avait pas d'eau, sauf dans la mer (...). En effet il y avait deux soleils. Il en immergea un dans la mer. La mer se mit à bouillir pendant sept ans. C'est ainsi que la mer devint salée". (17) p. 27.

Ceci rappelle, d'une part, le mode d'obtention du sel par cuisson de l'eau de mer et, d'autre part, le fait que la chaleur révèle le sel, peut-être présent à l'état latent avant l'immersion de l'astre. Le sel étant une substance "instable" - vivant dans la transition d'un état à un autre - il est l'élément variable des substances mythiques.


Le mythe babylonien : Eau douce et eau de mer

Les Babyloniens parlent dans leurs mythes de l'apparition du Tigre et de l'Euphrate comme donneurs de vie permettant l'agriculture; l'eau douce est la vie mais cette eau douce vient du sperme (donc salé bien que déclaré non salé) du dieu. Quand il arrive que l'eau douce et l'eau salée soient à l'origine différenciées, le mythe babylonien les décrits unis:

"A l'origine existaient seuls Apsou, l'eau douce, et Tianat, l'eau salée, qui "mêlaient en un seul tout leurs eaux". De ces deux entités naquirent les dieux qu'Apsou voulut détruire parce qu'ils troublaient leur repos". Cité par (4) p. 101.

Le mythe d'Apsou et Tianat ne se pose pas le problème de l'antériorité de l'eau salée sur l'eau douce. Les deux eaux existaient depuis les commencements et formaient un élément primordial à partir duquel la vie pouvait s'éveiller. Leur conflit et leur séparation sont latents car l'eau primordiale porte en son sein les germes d'une différenciation; en elle, se retrouvent toutes les substances que le sel va contribuer à individualiser.

La salinité des eaux, c'est-à-dire le mélange avec d'autres substances (astres, eau douce, terre), permet les premières différenciations : l'homme et la nature, la vie et la mort, l'homme et la femme... A. Testard (4) parle à ce propos de dualités mais j'y vois plutôt une unité fondamentale que le mouvement du mythe va séparer en éléments consubstantiels et dont le sel demeurera le trait d'union.

Par exemple, l'eau douce semble associée à la masculinité et la féminité à l'eau salée (liquide amniotique; chez les Sumériens, le sel est associé aux femmes pendant la grossesse; la Dame de l'Eau Salée des Malais; la description d'une beauté salée...). Mais, on peut tout aussi bien dire que le sel est masculin (sécrétions corporelles: sperme; l'eau salée mettant enceinte la survivante moken...). L'homme donne le salé, la femme est le salé. Il s'agit donc là d'une complémentarité sexuelle, mais il pourrait aussi s'agir d'une conception hermaphrodite du sel qui, de par son rôle de classificateur, peut être aussi bien masculin que féminin.

Malgré l'unité fondamentale, le conflit entre eau salée et eau douce existe, mais il est postérieur à la création de ces deux catégories :

"L'opposition entre eau douce et eau de mer est bien banale au pays de Sumer située à proximité de l'embouchure du Tigre et de l'Euphrate; elle est soulignée par un mythe relatant la lutte cosmique entre les eaux du fleuve et celles de la mer primordiale...; elle se retrouve à Babylone dans l'opposition première entre Apsou et Tiamat. L'eau douce s'oppose à l'eau salée comme elle s'oppose au sang, ce dont on dédut l'équivalence entre eau salée et sang". (4) p. 116.


L'océan primordial des autres mythologies

Dans le mythe babylonien, l'eau primordiale se scinde en deux moitiés afin d'exprimer la première différenciation sous forme binaire: ciel/terre, vie/mort, homme/femme, ... qui générera le mouvement menant du chaos à l'homme social. Dans les autres grandes mythologies, l'océan primordial est le premier élément de l'univers, un Grand-Tout indifférencié. Par exemple, on ne sait pas exactement ce que sont les eaux d'origines chez les Lao. Dans le texte suivant, "l'eau" et les "flots (marins?)" sont-ils salés ou non ?

"Comme à cette époque, la terre n'existait pas encore, l'eau s'étendant à perte de vue, le P'ia leur dit : "Partout où vous piétinerez la terre apparaîtra" et les chargea de créer le monde. Après qu'ils eurent piétiné les flots, la terre apparut". (12) pp. 9-10

Dans la Bible, il n'est pas spécifié si les eaux qui montent lors du déluge ou de l'inondation primordiale sont douces ou salées. Le monde antérieur à l'inondation créatrice du monde physique, dont est issue l'humanité, est rarement décrit et on ne connaît que sa disparition. Dans ce monde, les eaux salées et non salées sont une, la différence n'apparaissant pas comme pertinente. Remarquons à ce propos que les mots définissant l'océan sont souvent dérivés de mots déterminant un lac (le tasek malais par exemple), un étang, une grande étendue d'eau (18) (19).

L'image de l'océan primordial, ou sa trace, sont retrouvés chez les Egyptiens, les Sumériens, les Aborigènes en Australie, au Japon, en Occident (le souffle de Dieu à la surface des eaux). En Inde, au début, l'eau est salée et le sel peut se dissocier de la mer pour créer l'eau douce :

"A l'origine il n'y avait que Nammou, la mer primitive, l'océan cosmique. Elle engendra An et Ki, le ciel et la terre (...). Enki, enfin, parce qu'il est le dieu des eaux douces qui, en tant qu'elles s'opposent aux eaux salées de Nammou la mer primordiale, doivent être situées du côté du ciel, comme eaux de pluies". (4) pp. 109-111.


L'ambivalence des mythes sur la salinité de la mer

Bien que le sel soit une substance qui conditionne, par sa présence ou son absence, la vitalité de l'eau, que la mer salée soit productrice et donne la vie et que l'eau douce soit "fade" et sans vie, l'eau douce permet néanmoins l'agriculture et donc la vie. Il s'agit d'un phénomène d'inversion, le mythe donnant aux symboles négatifs du réel les aspects bénéfiques oubliés par choix. Par ailleurs, si le déluge est fait de pluie (eau douce), il donne cependant naissance à l'océan (eau salée) destructeur. L'eau salée est donc ce qui détruit en même temps que ce qui donne vie. N'est-ce pas là l'image de l'ambivalence qui ordonne au mythe son rôle de destruction d'un état de l'univers donné pour permettre un nouvel état ? Or, pour que renaissance il y ait, il faut des éléments hermaphrodites, ambivalents et résolvant en eux les contradictions d'un ordre social s'érigeant contre un ordre céleste, le premier état régulièrement détruit.

En somme, le narrateur de mythes portant sur le sel peut "choisir" l'issue d'un mythe en jouant sur "l'ambivalence des catégories concrètes qui recèlent le germe d'oppositions et de contrastes très différents les uns des autres" (17) p. 82.


Le crabe gigantesque : le maître des flux marins

La production magique de sel dans l'histoire de la meule en Thaïlande implique un mouvement des eaux car il faut bien que le sel se dilue, donc qu'il y ait un apport d'eau douce perpétuel pour contrebalancer une production ininterrompue de sel; c'est ici que le mythe - très répandu en Asie du Sud-Est insulaire - du crabe gigantesque responsable des marées intervient : n'est-ce pas lui qui laisse les eaux douces entrer dans l'océan, qui conditionne la montée des eaux jusqu'au ciel qui laisse pressentir le rôle de la mer dans la séparation du ciel et de la terre.

"Autrefois l'eau disparut. Les hommes se rendaient dans le lit de la mer et prenaient des poissons qui gisaient là desséchés. .... Ils aperçurent un jour une énorme pince de crabe. Ils la perçèrent et il en sortit toute l'eau de mer. La moitié des hommes périt dans l'inondation. La pince devint un crabe gigantesque qui alla se loger dans un trou grand comme une région, au fond de la mer.
Quand le crabe sort de son trou, c'est la marée basse, quand il rentre dans son trou, c'est la marée haute". Mythe Palawan (17) p. 111.

Le crabe subit donc la marée dont il dépend, comme les populations littorales et les collecteurs sur estran. Dans la réalité ce n'est pas lui qui fait la marée mais bien la marée qui lui impose un rythme :

"Le crabe responsable des marées est une énorme créature vivant au pied du manguier magique ..... Quand la mer descend le crabe sort pour se nourrir de gros poissons. Quand la mer est étale il est dehors pour chercher des nourritures. Et quand il se déplace il créé les vagues. Le vent aussi est une conséquence de son déplacement. La saison des pluies est due à ses déplacements, quand il se retourne par exemple. Il mange peu à la saison sèche et la mer est calme mais il doit beaucoup manger à la saison des pluies et la mer est agitée. Il s'agit d'un crabe de l'espèce papi (non identifié) et les crabes que nous voyons aujourd'hui sont ses enfants.
A la saison sèche il change de carapace et il est donc moins gros. Ses déplacements provoquent moins de chaos. .... Il reprend sa carapace à la saison de pluies. Mais on dit aussi qu'il change de carapace à chaque marée. Ce lieu s'appelle potchak angin, potchak lamat : nombril du vent, nombril des vagues. Les courants, les tourbillons sont les conséquences des mouvements du crabe". Histoire du crabe responsable des marées, racontée par Salamah, nomade Moken.


Le nombril du monde où se mélangent eau douce et eau salée

Le crabe est situé à un passage clef, parfois appelé le Nombril du Monde (chez les Malais, Palawan, Moken, etc.), qui figure à la jonction des éléments constitutifs de l'univers - eau douce et eau salée - et qui assure la communication entre l'intérieur et l'extérieur, entre monde souterrain et monde externe, entre fleuves et océan. Dans ce lieu magique se trouve un arbre couvrant un Eden. On y trouve tous les fruits, des trésors, des femmes divinement belles, toutes sortes de poissons .... mais les bateaux ne peuvent y aller sans danger, car le nombril du monde est associé à un tourbillon (voir ci-dessus).

Ce pilier et centre du monde traverse trois sphères : céleste, terrestre et marine, les trois éléments soumis à la pression des disjonctions primordiales. Le nombril - plus fortement implanté dans tout le monde insulindien que dans l'Asie continentale - c'est bien évidemment le lieu de l'alchimie mythique où les eaux douces de la terre se retrouvent dans un autre élément, l'océan.

En Asie du Sud-Est, le sel participe de la matière organique originelle et, puisqu'il existe depuis toujours, n'a pas à être décrit et expliqué. Par contre, le lieu de la transformation des matières, notamment entre eau salée et non salée, doit être étudié.

"Pour réaliser Adè [Adam] que faut-il Seigneur ?
Le Seigneur parla :
Tu dois aller chercher de la terre.
Où se trouve cette terre ?
La terre se trouve dans le monde, là où les eaux se mélangent.
Partout où se trouvent ces eaux qui se mélangent il existe de la puissance.
Où donc Seigneur ?
Au fond de la mer Muharathat, au fond de la mer Targa".
Mythe d'origine de la danse Moyong à Narathiwat (Thaïlande du sud)

Pour les Moken, les eaux de la mer semblent être salées et parfois non salées.

"C'est la mer qui donne le sel. Les champs de pierre sont des trous d'eau, et s'il n'y a pas de mer il n'y a pas de sel car l'eau douce vient de la terre, des montagnes ; l'eau douce vient de la pluie. D'ailleurs, l'eau douce se trouve au-dessus de l'eau de mer. L'eau douce ne se mélange pas à l'eau de mer". Explications données par Salamah le Moken.


La Dame de l'Eau Salée

Le sel est lié à un endroit particulier où se mélangent les eaux; il est lié la vie et à la maternité. En effet, ce qui est salé est fort et donne la vie. C'est une des raisons pour laquelle les Malais du sud de la Thaïlande reconnaissent une femme comme alchimiste tranformant le non salé en salé.

"Quand l'eau d'amont descend à la rencontre de l'eau de l'océan, elle devient de l'eau salée ... dans la mer il existe un grand trou et dans ce trou il y a quelque chose (...) et quand l'eau d'amont vient au contact de cette chose, elle se sale (...) cette chose qui sale l'eau c'est la Dame de l'Eau Salée (...). ... Il [ce trou] atteint le septième étage des entrailles de la Terre ... Les hommes appellent ce trou le Nombril tasé'. Ce Nombril tasé' est le pao' jingi [le manguier sacré]. Il se situe en plein milieu de l'océan (...). .... à quoi ressemble-t'elle [la Dame], personne ne peut le dire. La plupart des gens disent qu'elle ressemble à un crabe. Ce crabe c'est la Dame Salée...... Quand ce crabe monte dans son trou, l'eau est repoussée vers l'amont et elle inonde ainsi le village". (20) p. 345.

Cette Dame de l'Eau Salée, nous la rencontrons également dans les salins malais quand la consistance paraît satisfaisante aux hommes. On dit alors que la Dame est là, c'est-à-dire que l'eau est suffisamment salée pour permettre la récolte. Et que l'on n'imagine pas qu'il s'agit là de techniques approximatives réservées aux populations "exotiques", car la technologie occidentale avance toujours dans l'à-peu-près avant d'avoir recours à la "rationalisation" de la production laquelle interrompt le lien privilégié - mais pas toujours bien coordonné - existant entre l'homme et la nature. Les sauniers des sociétés non-occidentales savent juger leur production à partir d'une expérience intime de leur terrain d'exercice. Les indicateurs de cette somme empirique peuvent aussi bien être scientifiques (les vents, la consistance, la couleur) que "subjectifs" ("le sel appelle le sel"). On doit réfléchir à ces pratiques comme à des notions pertinentes et efficientes dont il faut essayer de définir le contenu symbolique :

"Par exemple, à la croisée des chemins on érige une croix ; pour conjurer le malheur que représente la salière renversée sur la table on jette du sel par-dessus son épaule ; pour la tache de vin sur la table on verse du sel et quelque fois inversement, du vin sur la table sur laquelle le sel a été renversé ; pour conjurer un maléfice jeté par nouage ou dénoue, etc. La forme de la conjonction qui rachète reproduit celle de la conjonction à racheter : à une croix répond une croix, à un écoulement répond un écoulement". (4) p. 396.


L'identité sel et sang

Sel et sang sont liés, nous l'avons remarqué, dans le monde sémito-chrétien. Nous avons déjà évoqué "l'alliance du sel" des pays arabes où l'on peut considérer le sel comme un substitut du sang. Nous notons également ce lien chez les Malais du sud de la Thaïlande, avec le kriss (poignard à lame courbe traditionnel), qui, perdant sa salinité, cherche le sang de l'homme (20).

Pour les Moken, le sel aide à combattre une "remontée du sang". Il est généralement conseillé aux nouvelles accouchées bien que Pierre Lemonnier déclare que les interdits de sel concernent les femmes enceintes et les enfants en bas-âge (21) p. 659. Les Malais donnent du sel à leurs jeunes accouchées et le sel est présent dans les cérémonies d'ouverture de la bouche des nouveaux-nés (22) p. 337; le sel apparaît également dans les offrandes faites au septième mois de la grossesse (22) p. 334. Les Malais de Patani conservent, le plus souvent enterré, le placenta avec du sel et du poivre (13) p. 65. En fait, le lien entre le sel et le sang est très fort et ce n'est pas la consommation ou la non-consommation pour les femmes enceintes qui est pertinent mais bien plus la relation systématique entre les deux substances.

Les fabrications de saumures solides obéissent à des divisions sexuelles strictes. Au Cambodge (1), ce sont les hommes qui réduisent en bouillie les crevettes pour en tirer la pâte du prahok, alors qu'en Thaïlande, pour la préparation du kapi, jamais un homme ne les piétinera, en tout cas dans le sud péninsulaire. Cette division du travail, différente selon le pays, est le signe que le sel et ses dérivés recèlent des forces occultes qu'il convient de respecter. N'y aurait-il pas au Cambodge la trace d'un interdit pour les femmes de travailler la pâte de crevette ? Ne peut-on y voir une relation entre la substance salée et le cycle menstruel féminin qui fait souvent rater ou tourner les nourritures - comme la mayonnaise, (selon une croyance populaire en France) - et qui impose une mixtion préalable ?
Cette dichotomie sexuelle n'est-elle pas reliée à l'ambiguïté du sel dès l'origine ?

De plus, entre sang et sel il y a identité de nature (goût et composantes physiques) et aussi de fonction symbolique (le sang est assimilé à l'eau, élément fluide du corps qui donne la vie, comme l'eau salée donne la vie ; le sang sans sel n'est qu'eau). Voici une description des relations mises en jeu par sang et sel, matières équivalentes dans leur efficacité et leur utilisation (4) pp. 42-45 :

"... il faut concevoir entre sel et sang un rapport d'identité.... Que le sang soit salé, ainsi que les propriétés physiques de chacune des substances, cela nous importe assez peu. Beaucoup plus significatif à nos yeux est le fait que les deux substances soient l'objet de coutumes et de croyances similaires. Cela tend à montrer que la pensée symbolique y attache une même valeur (...).
... le sel remplace le sang dans différentes institutions : chez les Arabes, dans le "pacte du sang", dans de nombreuses cultures où la femme indisposée doit s'abstenir de sel, ou encore, lorsque les travailleurs du sel ont un statut qui rappelle celui des personnages sanglants et se voient imposer des restrictions analogues. Bien d'autres coutumes sont significatives... non seulement les prescriptions, mais aussi les croyances similaires au pouvoir néfaste attribué aux deux substances, ou la croyance contraire en leur efficacité médicinales, leur usage préventif pour conjurer le sort, le discours du mythe à leur propos... "

La similarité est tout aussi remarquable que l'opposition. Dans le domaine des thérapies traditionnelles, le sel est lié au sang mais il peut s'opposer à celui-ci (7). C'est aux rapports entre les substances à travers les cultures et les différents domaines de la vie sociale qu'il faut s'attacher pour retrouver les traces qui nous guiderons à travers l'écheveau complexe des croyances humaines.


Le sel dans le rapport intérieur/extérieur

Le sel est un élément médiateur. C'est là sa fonction principale qui permet la confrontation sur un même plan d'éléments étrangers. Il est lié au corps humain non pas en tant qu'élément constitutif de la personne mais plutôt comme ingrédient extériorisé et extériorisable (sous forme de sang, de salive, de sperme...), permettant de relier l'homme aux autres constituants de l'univers décloisonné ; ce qui nous renvoie encore une fois à l'unité de l'univers pour lequel le sel est un catalyseur.

"Des flux dont nous avons parlé, qu'il s'agisse de celui du sang, de la mort, ou de l'eau qui sort des outres célestes, ce n'est pas leur état physique qui est pertinent mais le fait qu'ils sortent d'un corps, d'un lieu ou d'un être qui les contenaient et les retenaient : ils font passer d'une intériorité à une extériorité, ils mettent en rapport deux zones séparées par une frontière, ils transgressent une limite." (4), p. 77.

Le discours symbolique correspond aussi à une évidence biologique :

"Lorsque l'organisme transpire, saigne, vomit ou urine, le volume du fluide corporel baisse...... le fluide perdu est isotonique, donc salé, et ce fluide salé ne peut être remplacé par de l'eau pure (...). Lorsqu'un organisme est privé de boisson pendant un certain temps, lorsqu'il perd de l'eau non salée ... ou au contraire lorsqu'il ingère beaucoup de sel, ..... il se développe une soif dite osmométrique résultant de la fuite du liquide intra-cellulaire vers un milieu extra-cellulaire devenu trop concentré (...). Dans chacun de ces cas, on voit combien il est important pour l'organisme de restaurer l'équilibre entre eau et sodium. Le fonctionnement de toutes les cellules en dépend...." (23) p. 43.

Nous retrouvons aussi - dans le contexte de ce rapport intérieur/extérieur - le héros palawan, Tambug, dont les chairs décomposées ou l'urine provoquent la salinité de l'eau. On peut aussi mentionner le sperme du dieu babylonien et même la saumure d'Indra qui, en se dépossédant d'un de ses biens au profit des humains, rééquilibre les différences sociales existant parmi eux (24).


Le dieu et la rétention des substances

Ce passage de l'intérieur à l'extérieur est celui du mythe ou du dieu "rétenteur" à l'humanité et qui s'approprie ce qui existait avant lui. C'est le dieu lui-même qui donne la vie en sacrifiant une part de lui-même. Selon le mythe malais du sud de la Thaïlande que nous avons déjà évoqué, la sueur du Seigneur relève le gout du riz; les larmes d'Adam sont à l'origine de l'océan.

"Tuhè (le Seigneur) jette Adè [prononciation locale d'Adam] hors du paradis parce que celui-ci a fauté, mangeant le fruit défendu. Adè tombe sur terre et, se relevant, demande aussitôt à Tuhè la permission de remonter. Mais Tuhè ne la lui accorde pas et Adè pleure toutes les larmes de son corps pendant 40 jours et 40 nuits, jusqu'à constituer l'océan." (20) p. 347.

La mer est urine chez les Palawan, mais elle est sang dans la mythologie germano-nordique :

"De la chair d'Ymir
La terre fut façonnée
Et des ses os, les montagnes,
Le ciel, du crâne
Du géant froid comme givre
Et de son sang, la mer."
Vafthrudhrismal, strophe 21, Eda poétique, cité par (25) p. 132.

Citons encore quelques exemples plus proches de nous. A Saint Malo on explique la salinité de la mer par le fait que Dieu créa la mer avec une écuelle et trois grains de sel. A Saint-Brieuc on dit qu'il existe des volcans sous les flots continuellement en éruption qui crachent des flammes et du sel. On voit là que le sel est associé au feu comme nous l'avions déjà noté chez Pline et chez les Palawan. Mais, plus que le feu, c'est à la terre qu'il faut attribuer la salinité ici, les volcans étant le mouvement de ses entrailles.

On doit même établir une comparaison, entre les mythes européens et sud-est asiatiques, notamment concernant l'existence d'un dieu rétenteur des substances. Remarquons tout d'abord que ces dieux sont le plus souvent masculins. Le sang, les larmes, la sueur, le sperme, la chair décomposée et l'urine sont les éléments divins de la salinité :

"Pour expliquer l'origine de la mer, les marins de la baie de Saint-Brieuc racontent l'histoire suivante. Jadis le soleil, personnifié sous les traits d'un géant, vint sur la terre. Les gens menacés de mourir étouffés, firent appel à Dieu qui envoya sur terre tous les saints du paradis. Ils ordonnèrent au soleil de partir, mais celui-ci ne voulut pas obtempérer. Alors ils se mirent tous à pisser et, en huit jours, la terre fut recouverte d'eau. De peur d'être submergé, le soleil retourna au ciel et dut y rester. De la même manière, la plupart de nos fleuves et de nos lacs tirent leur origine de liquides sécrétés par des personnages fabuleux. Les "compisseries" de Gargantua, la sueur du géant Dessoubre, l'urine de Mélusine en sont responsables. En Haute-Bretagne, les larmes versées par la soeur de Gargantua pendant son veuvage donnèrent naissance à la Rance. En Ile-et-Vilaine on raconte qu'une jeune fille avait compris que son confesseur lui interdisait d'uriner pendant quinze jours ; au terme de cette période, elle se soulagea pendant trois heures, provoquant la formation de l'étang qui se trouve au pied du chateau de Combourg. Pour ce qui est des fontaines, la même référence organique est souvent explicite. Sainte Julie refusant d'abjurer la foi, un soldat lui coupa une mamelle et la jeta sur un rocher. Il en naquit une fontaine près de Nonza, en corse. D'autres fois, c'est au sang des saints suppliciés qu'il sera fait allusion". (26) p. 310.

On voit donc que comme pour l'Asie le sang, les larmes, l'urine, la sueur sont à l'origine des eaux mais, curieusement, il ne semble pas y avoir de lien entre ces sécrétions, hormis l'urine, et la salinité en occident.

Ce qui importe est de comprendre qu'après l'organisation du cosmos, qui fut la première étape importante révélant la substance "sel" et dévoilant en partie son rôle, nous franchissons maintenant à la deuxième étape, celle de la transition des dieux aux hommes, passage où le sel apparaît encore comme un élément essentiel.


Alchimie mythique

Si l'alchimie peut être définie comme une science expérimentale ayant pour but de retrouver les liens entre les éléments de l'univers et de permettre ainsi de renouer avec une unité divine, nous pouvons dire que le monde mythique, pour lequel le sel joue le rôle de catalyseur ou de séparateur, autorise les hommes à chercher dans le rite le sens de l'unité primordiale du mythe. D'ailleurs le sel même dans l'alchimie classique est un élément essentiel. Il y a quatre éléments (feu, air, eau, terre), trois principes (soufre, mercure, sel), sept métaux (cuivre, fer, étain, plomb, vif-argent, argent, or) correspondant aux sept planètes (Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Mercure, Lune, Soleil). Et nous retrouvons dans les qualités attachées au sel de l'alchimie ce que nous avions révélé dans notre analyse :

"Il y a trois principes : le soufre (masculin, actif, chaud, fixe), le mercure (féminin, passif, froid, volatil) et le sel, appelé aussi arsenic ou mercure androgyne (hermaphrodite, ou les deux autres principes se réunissent en produisant le fixe et le mutable)". (27) p. 237.

Le bouleversement provoqué, par exemple, par l'immersion du soleil est dépendant de la chaîne de réactions provoquées par les contacts entre substances. Celles-ci se transforment, évoluent, vivent en entrant en contact les unes avec les autres dans le mythe et vont se séparer totalement après l'ordonnancement du monde. La magie que l'on appelait "sympathique" retrouve cette équivalence entre substances issues d'une matière originelle grâce aux techniques sacrées des officiants et des sorciers qui savent retrouver le temps du mythe en recréant les conditions de non-stabilité des substances. Ce problème de magie, que l'on peut expliquer par l'unité des propriétés des substances, qui se subdivisent au cours de l'histoire du monde en une sorte de parthénogenèse primordiale, dépasse les cas particuliers, c'est-à-dire les substances fixées dans des matières et séparées les unes des autres à la suite d'une appropriation scientifique du monde. En effet, les différentes formes d'équivalence ou d'opposition entre substances sont infinies et correspondent aux choix de chaque société en fonction de son évolution, de son environnement, de son imagination, de son développement, aussi en fonction de tout ce qui fait l'homme au sortir du mythe. Ainsi la magie sympathique est-elle différente pour chaque peuple, les uns favorisant certaines équations substantielles et les autres des équations différentes.

Le sel est la substance nécessaire au big bang cosmique qui répartira les éléments et montrera la voie vers l'homme et la société. Cependant, on ne sait jamais d'où vient le sel, même si parfois des agents de transformations apparaisent pour l'eau salée notamment. Mais concernant le sel lui-même, les mythes ne sont pas très explicites. Et si l'on admet que les substances sont à l'origine issues d'une matière commune, les transformations de la substance sel, hermaphrodismes, valeurs associées indifféremment guerrières ou pacifiques et rôles civilisateurs ne posent plus de problème. La création du monde ne se fait pas d'un seul coup et les substances ne sont pas encore complètement fixées dans leur matière lors du chaos, c'est d'ailleurs même ce qui les caractérise. Les substances se mélangent, inversent leur valeur en fonction des éléments qu'elles croisent, se volent certaines propriétés avec l'agent de transformation sel. Les résultats des mélanges, emprunts, contacts entre substances sont autant de probabilités que l'on pourrait réduire à une formule mathématique. Il s'agit d'une alchimie du mythe qui joue avec les substances à sa disposition. Le développement du mythe fixe dans les éléments les propriétés particulières des substances, le sel gardant le statut de transfuge.


Notes

(a) cf. L'adieu au roi de Pierre Schoendoerfer.

(b) Les populations d'Asie du Sud-Est sont réparties selon des critères essentiellement linguistiques.
Parmi les minorités appartenant au groupe austronésien : les Moken, nomades marins de l'archipel des Mergui (Birmanie et Thaïlande), les Bajau, nomades marins partagés entre les Philippines et l'Indonésie, les Palawan, essarteurs, habitants de l'île de Palawan aux Philippines, les Dayak, essarteurs habitants l'île de Bornéo, les Punan, nomades forestiers de Bornéo. Pour les minorités appartenant au groupe linguistique mon-khmer : les Semang, nomades forestiers de la Péninsule malaise, les Cau Maa', essarteurs du Vietnam central.
Parmi les peuples majoritaires, les Thaïs sont les peuples rattachés linguistiquement au groupe Tai-Kadai, les Thaïlandais sont les habitants de la Thaïlande, les Malais sont le groupe de populations rattaché linguistiquement au groupe austronésien mais désignent plus particulièrement les habitants d'origine austronésienne de la Péninsule malaise, les Khmers sont rattachés au groupe linguistique mon-khmer et désignent les habitants du Cambodge. Enfin nous noterons que les Lao sont les habitants du Laos. Quand ces derniers habitent en Thaïlande, on les appellent plutôt Issannes (soit "Nord-Est"). Nous avons également mentionné les Papous, habitants de la Nouvelle Guinée.

(c) On retrouve cette idée dans certains univers mythiques :
"Ici encore, l'immersion des soleils explique l'apparition du sel, qui permettra aux hommes de n'avoir plus de säbaläk, c'est-à-dire ce besoin spécifique d'un aliment savoureux, par opposition à la faim, urap, proprement dite. C'est donc une des grandes catégories dans le système du repas palawan, la catégorie isdaqan ("assortiment"), qui se trouve principalement désignée par le texte, avec celle de burnän ("condiment"), le sel dans le repas palawan pouvant occuper les deux places en fonction des types d'aliments en présence." (17) p. 31.

(d) La saumure bien qu'existant sous forme de garum chez les Latins est plus spécifique aux populations rizicoles des plaines de l'Asie du Sud-Est et, parmi celles-ci, que l'on se trouve en haut ou en bas de l'échelle sociale, elle est présente et partagée lors de tous les repas.

(e) "Tu n'omettras jamais le sel de l'alliance de ton Dieu sur ton offrande. Avec chacun de tes présents, tu présenteras du sel." Lévithique, II, 13, cité par (10) p. 28.

(f) Chthonien (lat chtonius, gr khthon "terre") : qualificatif de plusieurs divinités infernales.


Bibliographie

Cet article s'inspire largement des données employées par l'auteur dans un ouvrage paru en 1993 dont la référence complète est la suivante :
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