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Science Tribune - Article - Mars 1997

http://www.tribunes.com/tribune/sel/boud.htm

Les origines du sel du littoral méditerranéen de la France



Gérard Boudet

298 Bd du Chapitre, 34750 Villeneuve-les-Maguelone, France

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Le midi est le berceau de la production du sel en France. Des chapelets d'étangs s'allongent tout au long du littoral et, depuis la plus haute antiquité, les hommes s'affairent pour extraire de la mer ce produit si précieux.

Ce sel, instrument politique des pouvoirs, subira bien des vicissitudes. Très souvent, les producteurs devront faire preuve de beaucoup d'imagination pour maintenir leur activité. Les fermiers généraux et les gabelous seront toujours présents sur les sites et c'est avec eux que l'aventure du sel en Languedoc et en Provence va se dérouler.

Henry IV, par le bras séculier de Sully, limitera cette culture du sel en fin de XVIIème siècle par l'édit de 1596, afin de lutter contre le faux saunage qui devenait une activité courante dans nos régions méridionales. Les salins du Languedoc seront noyés à l'exception de ceux d'Aigues-Mortes, de Sigean et de Peyriac (ces deux dernières localités sont dans l'Aude).

Entrons dans l'histoire du sel, avec les Romains tout d'abord, le moyen âge ensuite et, pour finir, l'édit d'Henry IV.
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Pour reconstituer les débuts de l'histoire du sel sur le littoral méditérranéen de la France, il faut recourir aux résultats fournis par les fouilles archéologiques, entreprises depuis la fin du XIXème siècle, car les documents sur la période antique sont peu nombreux.

L'exploitation du sel dans certains étangs durant l'âge de fer ne fait aucun doute. Un site archéologique situé près de Béziers sur un promontoire enclavé entre les étangs de Capestang et de Montady - l'oppidum d'Enserune (a) - nous renseigne sur les modes de pêche et les méthodes de conservation des poissons pratiqués par les habitants de l'âge du fer. Beaucoup de hameçons de cuivre ont été retrouvés, la faible profondeur des étangs permettant une pêche facile. Les tridents de fer d'Enserune ressemblent étrangement à nos "fichuouiro", destinés le plus souvent à la pêche de gros poissons. Un trident à sept dents, recueilli dans le Vaccares, date peut-être aussi de cette époque. Les habitants de l'âge du bronze du littoral de l'étang de Berre, sur les hauteurs qui dominent le salin de Berre actuel, vivaient de l'exploitation de l'étang (1). La fouille de ce site a mis au jour de grandes jarres à salaison de 60 à 90 cm de diamètre.

Les recherches archéologiques à Ulmet sur les bords du Vaccarès en Camargue ont livré des poteries ioniennes et massaliotes (b), témoignage peut-être de salin au IVème siècle avant notre ère.

Tout près de Fos, les fouilles du site de St Blaise, dont la position sur un promontoire rocheux facilitait les moyens de défense mais aussi la sécurité dans la vie domestique, nous ont livré divers objets - datant de l'âge de fer mais aussi de la période gauloise - utilisés pour la pêche et la salaison du poisson. La présence de nombreux salins au pieds de ce site est à l'origine même de la fondation de cette cité. Dans le Roussillon, c'est la pêche aux muges dans les étangs qui prévaut. Des vestiges pré-romains attestent que des ateliers de salaison étaient installés autour de l'étang de Salses.

Selon Posidonios (c), qui effectua un voyage dans le midi au IIème siècle avant notre ère, les gaulois "étaient friands de poisson, d'eau douce et d'eau salée" et "le mangeaient apprêté au sel avec du cumin". Polybe (d) décrit la pratique de la pêche du "cochon de mer" (thon) qui se pratiquait aussi à l'époque Romaine et nécessitait des engins spéciaux tels des crocs en fer en forme de grands hameçons. On a retrouvé également des pesons en plomb et en terre cuite servant à lester les filets analogues à ceux découverts à Delos, en Grèce.

Dans plusieurs sites archéologiques surtout en bordure du littoral, on retrouve, pour la période antique, des traces d'utilisation du sel comme condiment mais aussi comme monnaie d'échange. Les comptoirs, lieux d'expédition, et habitats implantés tout au long de la côte de la France sont le plus souvent situés près des salines et sont en liaison constante avec les ports phéniciens. Les principaux échanges portaient sur les métaux précieux. Les négociants y trouvaient le minerai argentifère des mines de Breganson et le cuivre de la vallée de l'Orb mais le littoral était aussi connu pour ses plantes aromatiques et sa production importante de sel. Comme disait le géographe grec Strabon, les Massaliotes avaient "plus confiance en la mer que dans la terre". L'aridité des sols durant cette époque ne permettait pas de produire du blé comme dans les plaines de la Grèce Antique et, par conséquent, de nourrir suffisamment les populations locales (2).

Le sel du littoral était expédié à l'intérieur des terres mais aussi exporté sous forme de produits élaborés (condiments) vers des régions privées de sel, comme la Grèce peut-être, dont la morphologie des côtes se prêtait mal à la formation de salins. En effet, il est difficilement envisageable, même aujourd'hui, de produire du sel sur ces îles entourées de récifs. Pourtant, les Grecs étaient friands de produits de la mer. Les besoins en sel de Rhodes étaient satisfaits en partie par Cos (île située au Nord de Rhodes); le reste provenait des côtes méditérranéenes.

Les principaux condiments salés, connus aujourd'hui grâce aux écrits anciens, sont le garum et l'allex. Dans le seul ouvrage de cuisine ("de re coquinaria" (e)) qui nous soit parvenu, Marius Gavus Apicius - qui vécut au temps de Tibère (42 av J.C. - 37 apr J.C.) - évoque les conserves d'olives à l'aide de saumure mais surtout le garum dont il utilise les propriétés gustatives dans toutes ses recettes, à la place du sel (3). Il obtient le garum en salant fortement du fretin - petits poissons- et les entrailles de poissons de bonne taille qu'il laisse sécher au soleil "jusqu'à ce que la chair soit transformée par ses propres sucs digestifs". Le produit obtenu est ensuite filtré pour donner le garum, partie liquide qui fait penser au nuoc man, et l'allex (f), résidu solide qu'il utilise en cuisine sous forme de pâte.

On a retrouvé dans des épaves datant du début de l'ère chrétienne au large de Marseille et de Fos (4) des restes de quartiers de thons - ou des coquilles d'huîtres dont on avait enlevé la valve supérieure - logés dans des amphores remplis de saumures (g). En fait, dans tous les sites archéologiques du littoral et de l'arrière pays, il est classique de découvrir dans des dépotoirs de nombreuses coquilles d'huîtres et des arêtes de poissons, ce qui prouve bien que tous ces produits étaient salés avant d'être expédiés.


Le principe de production du sel dans le midi de la France

Le système de production de sel actuellement pratiqué sur les marais salants du Midi de la France est identique à celui pratiqué au Moyen Age, voire à l'époque romaine. Il repose sur l'utilisation optimale de l'évaporation solaire. Dans le Midi, le cycle annuel comporte deux périodes bien distinctes pour la conduite des marais salants (5).

- La première, appelée campagne de production, débute au mois de mars lorsque les évaporations sont supérieures aux pluies. Elle permet de concentrer, par évaporation naturelle, les eaux de mer pompées dès mars et de les amener à saturation pour qu'elles déposent le sel marin sur des surfaces appelées cristallisoirs. Ces eaux arrivent sur les cristallisoirs au mois d'avril aujourd'hui, et probablement en mai ou juin au Moyen Age, pour déposer le sel jusqu'au mois d'août, période où il est récolté sous forme de gâteau de 5 à 10 cm. Cette épaisseur de gâteau de sel devait être très inférieure à l'époque du fait des faibles moyens de pompage et de stockage.

- Durant la deuxième période, l'hivernage, qui va du mois de septembre à février de l'année suivante, les eaux non utilisées durant la campagne de production sont stockées dans des étangs profonds pour éviter la dilution par les pluies.

Dans la plupart des cas, les salins sont disposés en bordure des étangs littoraux et à proximité des ports. Le sel récolté en fin d'été est acheminé par des flottes de petites embarcations vers des entrepôts situés dans des lieux proches du chantier des expéditions, qui deviendront les greniers et chambres à sel au moment de la gabelle (h). Là il est stocké afin d'éviter les pertes par dissolution.


Les itinéraires du sel

Le transport du sel à l'intérieur des terres est pratiqué tout au long de l'année avec certainement des périodes plus favorables en été. Les itinéraires suivis par les rouliers pour transporter à l'intérieur des terres le sel et les produits de salaison portent souvent le nom de chemin du sel ("cami salinier"). Cette dénomination aura plus d'importance dans la dure période de la gabelle où ces chemins étaient jalonnés par les "gabelous".

Le transport du sel par voie de terre

L'acheminement du sel à l'intérieur des terres depuis l'antiquité s'est toujours pratiqué à l'aide de mules, chars à boeufs ou attelages de chevaux. La via salaria utilisée pour le transport de sel entre Ostie et Rome en est un bon exemple. A l'époque Romaine, il y avait des attelages à deux ("biga"), trois ("triga") et quatre ("quadriga") chevaux. Les techniques de harnachement utilisées sont assez poussées puisque l'on a retrouvé dans des sites archéologiques le long de la voie Domicienne des vestiges de jougs, timons passe-guide, brides etc...

Pour les salins situés entre Narbonne et Montpellier, trois chemins du sel parcourent le Languedoc d'ouest en est entre le IVème et le Xème siècle (6). Celui que prit Théodulphe, évêque d'Orléans, lors de son voyage à travers le Midi longe la bordure des étangs et se dirige sur Lunel en passant au nord de Montpellier. Le tracé suivi par ces chemins est souvent celui d'anciennes voies romaines, même pour ceux qui sillonnent l'intérieur des terres. Certains sont des chemins de pélerins (comme les pèlerins de St Jacques de Compostelle) et sont appelés communément "camin roumieu" en langue d'oc. Lunel, qui joue le rôle de centre de rassemblement, est aussi, selon un document de 1248, centre d'exportation vers le Rhône par l'intermédiaire d'une route dont les étapes sont Remoulins, Bagnols et Pont St Esprit.

Le transport fluvial

Les fleuves ont été utilisés très tôt comme vecteur de transport et la vallée du Rhône, en particulier, a joué un rôle essentiel dans le rayonnement du sel du Midi (7). Cette montée du Rhône est signalée dans de nombreux cartulaires (i) dès le IXème siècle et fait l'objet d'une surveillance assidue des gabelous dès le XIIIème siècle ainsi qu'en témoignent la présence des tours de Port St Louis du Rhône en Camargue, de Tourvieille près de Salin de Giraud, et de St Genet. Cette dernière, construite en 1655 sur la rive droite du vieux Rhône, est aujourd'hui disparue.

Le transport du sel sur le Rhône se nomme communément le tirage du sel et consiste à tirer les embarcations avec l'aide de la force humaine ou des bêtes de trait. Arles avait ses propres entrepreneurs de transport appellés "ripayres" (8); en 1358, ses archives de notaires mentionnent quelques types de navires faisant des allers-retours avec Aigues-Mortes. Il s'agit des londes, des carrata, des caupols, des barca, des navigium. Ces barques sont à fond plat et en bois de sapin ainsi que l'évoquent parfois leurs noms très caractéristiques : navey sive barque, carton cive barque, navet sive sapin, magna barca sive tirada, fusta sive tirada, barcam sive sapinam ... Les navires sauniers qui passaient par Tarascon dans les années 1445-1451 étaient nommés "carrata, carratona sapina" lorsqu'ils pouvaient porter 100 tonnes de sel et "tira, fusta, barca" pour les capacités inférieures, de l'ordre de 30 à 40 tonnes. Au XVème siècle, les sapinettes, ou allèges de sapine, étaient en général tirées et manoeuvrées par trois rames tandis que les sapines, utilisées jusqu'au siècle dernier, transportaient 80 tonnes de sel environ et étaient armées d'une voile et d'un système permettant le tirage. Au début du XXème siècle, la dénomination "carrate" était encore employée à Salin-de-Giraud pour désigner des barques à fond plat en bois de pin d'une capacité de transport de 8 à 10 tonnes de sel.

La géographie du réseau des voies de transport du sel

Les entrepôts de sel sont situés en bordure du Rhône. Le plus important est à Pont St Esprit, le point de concentration des chemins saliniers languedociens et provençaux. Au Moyen Age, cette ville était le foyer principal de réexpédition du sel vers l'Auvergne, le Dauphiné et la Savoie et son grenier collectait près de 30% des revenus de l'ensemble des 17 greniers existants (9). Pour le Rhône, quatre greniers à sel opéraient pour le compte du Languedoc en 1450.

Toutes ces voies traversent des comtés, des pagus : le Roussillon (Canet Roussillons, Salses, Saint Laurent de la Salanque), l'Aude (le site romain de Sigean, les étangs de Narbonne, celui de l'Ayrolle) et l'Hérault (salins de Nissan, Capestang, Agde, Marseillan, Meze, Frontignan, Villeneuve, Mauguio). Viennent ensuite un groupe de salins plus éloignés des chemins; il s'agit principalement de ceux situés au milieu des zones marécageuses autour d'Aigues-Mortes. Nous franchissons le Rhône pour rencontrer les salins des Troies Maries, ceux dits de la Vernède (au nord-ouest de Sylvéreal), et ceux situés sur les rives du Vaccares (Fournelet, Ulmet, Canadel, Mejanes). Au sud du Vaccares, près de la mer, les salins des Porcelet, de la Blancarde, de la Comtesse, de la Manica de Rostagnenque que l'on peut prénommer groupe du Plan de Bourg. Viennent ensuite les nombreux salins de Fos, ceux de l'étang de Berre, les Embiezs, et enfin le Var avec le groupe important des salins d'Hyères.

Au cours de cette énumération nous n'avons que très prudemment évoqué les salins d'Aigues-Mortes qui ne prendront une part importante dans l'histoire qu'à partir du milieu du XIIIème siècle, période où St Louis décide de créer la ville et de la doter de moyens de communication. En 1248, afin de favoriser le développement du sel produit dans leur contrée, les habitants d'Aigues-Mortes adresse au Roi une requête importante : "Les habitants demandent que le Roi fasse une bonne et forte levée de terre, avec les ponts nécessaires, depuis le monastère de Psalmodi jusque vers le domaine d'Anglas, afin que les eaux des marais n'incommodent pas le public, et que les gens à pied et à cheval, les bêtes de somme et les charrettes puissent aller en toute sécurité d'Aigues-Mortes à Porquières et aux environs, de telle sorte que les gens de Valliguières et de Bagnols, qui vont charger du sel à Lunel et ailleurs pour en assurer l'exportation, abandonneront ces lieux et viendront désormais à Aigues-Mortes d'où il reviendra un grand profit au Roi". Ce bref passage éclaire la précarité des relations terrestres entre Aigues-Mortes et l'intérieur du pays du fait de l'immensité des zones marécageuses. Le raccord routier demandé par les habitants va rompre l'isolement de la ville en les rattachant aux chemins saliniers reliant Lunel et Pont St Esprit. Les négociants de Lunel pourront ainsi charger le sel directement à Aigues-Mortes.


La propriété des salins

La possession de salins ou de salines, comme cela se disait au Moyen Age pour désigner des marais salants, est de toute évidence pour le propriétaire une marque de notoriété très importante et un instrument de promotion sociale. On a tendance à penser que les premiers salins appartenaient à des religieux. Il est vrai que bon nombre de cartulaires signalent la présence de salins dans les affaires monastiques mais, en réalité, les salins ont changé de propriétaires très souvent au fil des événements politiques et économiques et les laïcs, dès qu'ils ont eu la possibilité de contrôler le commerce du sel, l'ont fait sans hésitations.

Le sel des abbayes en Languedoc et Camargue

- C'est sous l'égide de l'abbaye de Lagrasse (10) dans le val d'Orbieux que plusieurs prieurés, dont St Laurent de Bages, Estarac, Peyriac, Montseret, Ste Lucie et St Martin, vont produire du sel à partir des étangs de Bages et de Sigean. Cette abbaye possède les salins de Sigean concédés par Charles le Chauve en 855 et ceux de l'île de Ste Lucie confirmés par Charles le Simple en 908. Les salins de Cabanes près de Nissan, dont l'exploitation est située sur les fondations d'une villa romaine, font l'objet d'un acte d'échange entre le seigneur local et l'abbaye au Xème siècle.

- Plus près de Montpellier, les abbayes d'Aniane et de Gellone font mention dans leurs cartulaires de salins situés autour de l'étang de Thau, étang en relation naturelle avec la mer par plusieurs graus, et disposent du port d'Agde pour exporter le sel.

- L'abbaye de Maguelone, elle aussi, a ses propres salins et son port. Le chapitre de Maguelone gère les salins de l'étang de l'Ingril à l'ouest de Frontignan, tout proche de Maguelone, et certains salins des étangs de l'Arnel et de Vic. Un acte du 10 avril 1338 attribue à Pictavin un bon nombre de salins qui bordent l'étang de l'Ingril. Une donation entre Pierre de Laverune et ses fils à Jean de Montlaur, évêque de Maguelone, en septembre 1181 évoque des salins situés à proximité du château de Villeneuve dans la paroisse de Ste Marie d'Exindre. En 1174 le comte de Toulouse, Raymond V, cède au chapitre de Maguelone la dîme du sel récolté sur ses salins.

- L'abbaye de St Nazaire de Béziers participe aussi à la culture du sel. En 990, le Vicomte de Béziers donne par testament une partie de ses propres salins de Serignan au chapitre de St Nazaire. Il fait également donation des salins des églises de Notre Dame et de Serignan à l'abbaye St Thibéry à Serignan.

- Il est aujourd'hui difficile de localiser les lieux d'exploitation du sel de l'abbaye de St Genies. Elles pourraient se situer sur la rive droite du cours inférieur de l'Orbs (11).

- Un diplôme de Louis le Pieux du 21 octobre 837 confirme au monastère d'Aniane la possession du salin de Porquières près de Perols sur l'étang de Mauguio.

- L'abbaye de Psalmodi, important propriétaire terrien, a profité de l'essor économique qui a suivi la création, par décision de St Louis, de la ville d'Aigues-Mortes. Les plus importants salins en Languedoc remontent à Charlemagne et se situent près de cette ville à Peccais.

- L'abbaye d'Ulmet est peut-être le haut lieu de la production du sel en Camargue et doit son nom à une forêt d'ormes aujourd'hui disparue. Elle reçut en 1177 des seigneurs des Baux les étangs du Fournelet et de Canadel ou de la Dame, dont le port et le salin furent concédés aux moines en 1189 par l'archevêque d'Arles. Les quelques vestiges actuels de l'abbaye ne laissent pas deviner l'importance des bâtiments, les ruines ayant sous doute servi de carrières de pierres. Le pont d'Ulmet (XVIII ou XIXème siècle), dont il subsiste aujourd'hui qu'une seule arche, assurait le transfert du sel produit par le salin du Badon sur les barques du Rhône.

- L' importante abbaye de Franquevaux, située sur les bords de l'étang de Scamandre au nord de l'ancienne abbaye de Psalmodi, sera la troisième abbaye cistercienne de Camargue. Fondée en 1143, elle est la seule à avoir conservé quelques restes de son église, restaurée en 1650 et en 1705 après une triple ruine, des calvinistes en 1562 et en 1622 et des camisards en 1703.

Changements de propriétaires

En Provence, au XIIème siècle, on trouve parmi les propriétaires des salins des ecclésiastiques comme l'archevêque d'Arles et l'évêque de Marseille, mais aussi de grands féodaux laïcs comme le comte de Provence, les seigneurs des Baux et de Fos, le vicomte de Marseille. D'autres - les chevaliers et les prud'hommes des communautés de Toulon, d'Hyères et d'Arles - viendront s'y ajouter.

En fait, à la fin du XIIIème siècle et dans les premières décennies du XIVème siècle, les salins sont répartis de façon assez équitable entre ecclésiastiques et laïcs (8).

Les salins de la Camargue, situés dans le plan de Bourg et en bordure nord du Vaccares, auront une activité très soutenue jusqu'à la fin du XIVème siècle, mais seuls ces derniers résisteront car ils auront le bénéfice des relatives facilités de transport par rapport aux zones isolées et marécageuses du Plan de Bourg et seront épargnés des crues du Rhône qui ruinaient systématiquement l'exploitation du sel. Au XVème siècle, les salins de Camargue (par exemple, de Vernède) appartiennent le plus souvent à l'Ordre des Hospitaliers de Saint Jean de Jérusalem qui, selon un texte de 1221, supplantera progressivement les seigneurs du sel ("domini salis"), .

Les salins de la ville de Marseille, situés au VIème siècle sur l'actuelle plage du Pharo, se trouvaient au pied de l'abbaye St Victor et, comme ceux de l'ile des Embiez, leur appartenaient. Un acte du XIIème siècle fait état de violation de droits des habitants de Six Fours sur le sel et les pâturages des Embiez. Ces salins seront vendus à des laïcs en 1417.

Les salins d'Hyères, dont l'activité remonte à la plus haute antiquité, sont signalés dans le cartulaire des moines de l'abbaye de Montmajour dès le Xème siècle. Ces salins possédaient leurs propres églises (Saint Benoît de Salins et Saint Nicolas), Une charte de l'Empereur Conrad de décembre 963 en confirme la possession. Au milieu du XIème siècle, Pons Isnard de Flayosc en fait don au monastère de St Victor. Un édit impérial de Frédéric Barberousse en 1162 en concède l'exploitation aux comtes de Provence. En 1217, Raymond Geoffroy de Fos cède ses droits sur les salins à la communauté de Marseille. En 1257, Charles d'Anjou en revendique la propriété et l'obtient sous forme de redevance correspondant à 30 000 olles ou pôts à sel par an.


L'incidence de l'Edit d'Henri IV de 1596

La production des étangs Narbonnais augmente à partir de 1530 pour atteindre son apogée en 1555; un déclin radical s'installe ensuite (9). Dans cette période de crise, le faux saunage bat sans doute son plein et constitue un véritable système de production parallèle. La décision du ministre des Finances Sully de noyer une grande partie des salins pour éviter ce faux saunage (édit du 16 novembre 1596) a eu de lourdes conséquences sur la production de sel dans le Midi de la France. Aprés la publication de l'édit, il ne fut maintenu dans le Narbonnais que les salins de Narbonne-Mandirac, de Peyriac et de Sigean. Les désordres qui avaient fait noyer les salins sont d'ailleurs confirmés par une délibération du conseil de la ville de Narbonne (16 mars 1597) qui justifie les mesures prises pour réduire les fraudes : "attendu la grande quantité de sel qu'il y a aux magasins et entrepôts et boutiques du roi de Narbonne, Peyriac et Sigean et les grands larcins qui se sont commis en devant même aux guérites, qui empêche la débite de celle des greniers à sel du roi au préjudice de sa majesté et du public...." Ces salins s'unirent par acte passé le 18 août 1600 par devant Durant-Bosquet, notaire à Narbonne, et - jusqu'à la révolution française - il ne subsistera que deux centres de production dans le Midi de la France, Narbonne et Peccais (Aigues-Mortes).


Conclusion

Le rôle joué par le sel dans l'histoire du littoral méditerranéen de la France est prépondérant. La présence de ces étangs salés et poissonneux situés en bordure de littoral est pour les civilisations antiques un point d'ancrage pour leur avenir et leur pérennité. La richesse donnée par l'exploitation de ces étangs fixe les populations et les rend puissantes. La mise en place de la gabelle viendra conforter les riches propriétaires dans leurs terres et leur donner ainsi encore plus de pouvoir.

Notes

(a) Oppidum (latin) : ville fortifiée
(b) Massaliote : qui a rapport à l'antique Marseille
(c) Posidonios : historien et philosophe stoïcien né en Syrie vers 135-50 av J.C.)
(d) Polybe : historien grec, né à Megapolis en Arcadie (entre 210 et 205 av. J.C.), envoyé en otage à Rome où il resta 16 ans.
(e) de re coquinaria (latin) : des choses relatives à la cuisine
(f) Allex: également appelé hallex, allec, hallec
(g) Voir au musée d'Istres (Bouches du Rhône), l'exposition des amphores marquées dont certaines contiennent des restes de poissons salés.
(h) Gabelle (du mot arabe kabala = taxe) : impôt sur le sel (première ordonnance en mars 1340) qui restera en place jusqu'à la révolution
(i) Cartulaire : Recueil de titres relatifs aux droits temporels d'un monastère ou d'une église (depuis le VIIème siècle)


Références

1. H. de Gerin-Richard. Communication personnelle.

2. Benoit F. Les abbayes du sel. Revue DELTA, 1961.

3. Blanc N, Nercessian A. La cuisine Romaine antique. Editions Glénat, Paris, 1992.

4. Sciallano M, Sibella P. Amphores. Comment les identifier ? EDISUD, Aix-en-Provence, 1992.

5. Boudet G. La renaissance des Salins du Midi de la France. Ed SM, Marseille, 1995.

6. Thomas LJ. Note sur l'origine de Montpellier. Cahiers d'histoire et d'archéologie de Nimes, 1932.

7. de Romefort J. Le sel en Provence. Bulletin philologique et historique. Imprimerie nationale, Paris, 1959.

8. Stouff L. Arles à la fin du Moyen-Age. Publications Université de Provence, 1986.

9. Larguier G. Le drap et le grain en Languedoc Narbonne et Narbonnais, 1300-1789. Collection Etudes, Presses Universitaires de Perpignan. p. 479, 1996.

10. Boudet G. De la Nouvelle à Port Leucate. Le sel. Revue Capian 83992, St. Tropez, p. 38, 1992.

11. Dupont A. Les cités de la Narbonnaise (Première Thèse) et Les relations commerciales entre les cités maritimes de Languedoc et les cités Méditerranéennes d'Espagne et d'Italie au XIIIème siècle. Faculté de Montpellier (Imp à Nimes) 1942.




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