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The Cancer Journal - Volume 9, Number 2 (March-April 1996)

editorial


"Tout homme bien portant est..."



Jamais ce mot fameux mis par Jules Romain en 1923 dans la bouche du Dr. Knock, qui lui-même l'attibuait abusivement (?) à Claude Bernard, ne fut d'une telle actualité.

Un colloque puissament sponsorisé par des grands laboratoires pharmaceutiques vient d'être entièrement consacré au maladies des femmes de 45 à 55 ans: cancer du sein, ostéoporose, ménopause, maladie cardiovasculaire.

On se retrouve comme avant la Genèse, avant que Dieu sépare la terre et les eaux, le jour et la nuit, les animaux selon leur espèce, le normal et le pathologique; c'est le Tohu-bohu. La ménopause et le cancer du sein dans le même panier.

Si l'on ajoute que chez la moitié des hommes de plus de 65 ans existe un cancer incipiens de la prostate, cancer dont la fréquence croît avec l'âge et dont la prévalence croît avec l'espérance de vie à la naissance dans les pays industrialisés, il apparait que la frontière entre le normal et le pathologique passe au milieu des cancers, mais ne sépare plus la ménopause des cancers du sein.

Ceci est-il bon pour les hommes et les femmes, pour les malades et pour les bien portants ? Je me garderai de répondre, mais je ne me lasserai pas de poser la question aux médecins et aux biologistes, aux épidémiologistes et aux sujets qu'ils étudient. C'est bien à travers une nouvelle représentation de la santé que l'on peut qualifier la ménopause de maladie et à ce titre prescrire à son propos de rétablir un "déficit" hormonal avéré. La vieillesse est un naufrage, mais c'est un naufrage très lents, La question ne se pose pas seulement pour ce tournant de la vie des femmes, ne parle-t-on pas de prévenir ou de traiter par des médicaments la "sournoise" andropause qui guette les hommes et accroît aussi chez eux le risque d'ostéoporose.

Mais il n'y a pas que les hormones sexuelles dont la production endogène va défaillir, la mélatonine va manquer, heureusement nous commençons à le savoir, nos réactions immunes, notre sommeil, notre production de ceci, dont le gène vient d'être cloné, et de celà, dont le gène est en passe de l'être. Dieu (bis) merci, si la production endogène vient à manquer, la production exogène, entendez par là industrielle, est prête à prendre le relai.

Désormais l'homéostase doit céder la place aux grands équilibres économiques, les défaillances viscérales et tissulaires du vieillissement appellent une compensation pharmaceutique. Saintes molécules ne nous abandonnez pas. Dans la brèche ouverte s'engouffrent les oligo-éléments et les vitamines, les inoffensives (hydro-solubles) et les autres qui sont bien elles de vrais médicaments, et puis le calcium et le magnésium, et le selenium. De toute façon si ça ne fait pas de bien, ça fait marcher le commerce et la consommation. N'est-ce pas, somme toute, une forme de prévention. Voire.

Les médecins et les biologistes ont-ils des raisons de favoriser ou au contraire de s'élever contre ces pratiques envahissantes? Peut-on par un choix judicieux de médications préventives réduire la morbidité, retarder l'âge moyen au décès sans contre parties? Finalement il n'y a pas d'autres vraies questions, du moins si l'on admet que toutes ces effets favorables sont bien réels, ce qui n'est pas encore, loin de là, une certitude.

Là où l'on est raisonnablement convaincu qu'il y a un réel bénéfice, c'est à dire - quand le risque de la médication/risque de la non médication est franchement <1 -, il faut encore s'interroger. Faut-il laisser aux femmes le choix responsable entre la prévention hormonale de l'ostéoporose et une heure de marche énergique chaque jour? Sur ce point peut-être les comités d'éthique pourraient donner un avis, mais surtout les media en dehors de toute considération de marché pourraient-ils aussi informer le public. N'a-t-on pas évoqué récement les risques de cancer du sein associés à la compensation hormonale de la ménopause? Mais le gain dans le domaine des maladies cardio-vasculaires ne va-t-il pas faire pencher la balance en faveur de la compensation médicamenteuse?

Femmes ou hommes, la ménopause ou l'andropause sont-elles des maladies seulement en terme de représentations, c'est à dire que celà dépend non plus d'une classification pré-établie, mais d'une opinion, d'un état d'esprit. Et chacun sait qu'entre les phénomènes de mode, la pression de la publicité directe, médiatique ou de bouche à oreille, les états d'esprit paraissent bien varier. Je ne suis pas si sûr qu'il n'y ait même chez les habitants des grandes villes un attitude de modération persistante et raisonnable, voire même raisonnée. Face aux incessantes incitations à compenser les déficits du vieillissement, bien des contemporains vivants en ville dans un contexte de modernité indiscutable réagissent par le refus. Il n'est pas certain que ces déficits soient tous également préjudiciables à la santé, et que baisse de production endogène peut aussi signifier, réajustement vers un nouvel équilibre optimal.

Il y a encore bien des incertitudes sur ce que sera le nouvel ordre médical. Jules Romain avait raison de stigmatiser avec humour l'avènement de la Médecine il y a déjà 73 ans. On peut être rassuré de voir que malgré tout ce temps la discussion est encore ouverte. La thèse de Georges Canghuilhem elle ne date que de 53 ans et on commence à peine à en parler dans le monde médical. Patience.

Jean-Claude Salomon
salomon@tribunes.com

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