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The Cancer Journal - Volume 9, Number 1 (January-February 1996)

éditorial


En marge d'un constat d'échec: thérapie génique et cancers




On lit très souvent que "chacun admet que le cancer est une maladie génétique". Cette assertion simpliste, soit disant consensuelle, est porteuse de beaucoup de confusion. Elle est aussi l'argument majeur en faveur des thérapies géniques dans les cancers.

Pour ce qui concerne les thérapies géniques, la constatation récente et publique de l'échec des essais cliniques, avec aux Etats-Unis la décision du NHI de réserver les fonds à la recherche fondamentale, appelle néanmoins au débat scientifique ouvert. Quel sens peut bien avoir ce retour au fondamental? Ceci vaut bien qu'on s'interroge. La réponse la plus immédiate serait sans doute: nous n'en savons pas assez sur les procédés de thérapie génique pour assurer maintenant le transfert à l'homme de ce mode de traitemnt. Auquel cas il convient d'approfondir la recherche technique pour diversifier les procédures et atteindre à un niveau d'efficacité suffisante pour être autorisé à reprendre l'expérimentation clinique. Ce qui ferait aujourd'hui défaut serait des vecteurs de meilleure qualité, des construits géniques mieux conçus, la capacité de cibler avec plus de précision l'organe, les cellules et à l'intérieur des cellules l'insertion au meilleur emplacement sur le génome. A quoi se combinera une connaissance plus approfondie des lésions génétiques que la thérapie génique devra corriger. Tout laisse penser que les biologistes sont prêts à progresser dans ces directions et qu'il ne s'agit que de temps, de moyens et d'efforts.

La réponse peut avoir cependant un sens bien différent si au lieu d'admettre un manque de connaissances techniques, à partir des échecs récents des essais cliniques, on remet en cause le principe de la thérapie génique comme moyen de corriger les lésions génétiques des cancers, ou si plus fondamentalement on réfute l'assertion que les cancers soient dûs à des lésions génétiques. Cette fois-ci, il ne s'agirait pas seulement de perfectionner une technique, mais d'en revoir le bien fondé dans le traitement des cancers.

Séparons les propositions:
1- les cancers sont-ils dûs à des altérations génétiques?
2- Si oui, les thérapies géniques sont-elles capables d'enrichir l'arsenal thérapeutique limité dont nous disposons, pour obtenir la guérison des malades ou des rémissions de longue durée.
3- Sinon, même si des altérations génétiques ne sont pas à l'origine de tous les cancers ou de certains d'entre eux, peut-on logiquement espérer se servir de thérapie génique pour traiter les malades. Cette dernière proposition pourrait à première vue paraître illogique. Nous voulons cependant ne pas l'écarter du débat.

Aujourd'hui si l'on écrit que la grande majorité des cancers sont des maladies dont le déterminisme est multifactoriel, que parmi les facteurs en cause, les altérations génétiques (mutations somatiques, délétion, translocation...) ont une place, variable d'un cancer à l'autre, d'un sujet à l'autre, que la variabilité d'effet des facteurs génétiques, quand ils sont présents, dépend de l'existence des facteurs associés: environment, agents cancérigènes génotoxiques ou non, équilibre endocrinien, immunitaire, neurologique, nutritionnel du sujet, si donc on écrit ces propositions, on ne surprendra aucun lecteur averti. Si on y ajoute que l'évolution préclinique de la maladie procède par étapes de durée probablement longue, nous restons bien classiques.

Maintenant soyons moins classiques en écrivant
1- Parmi tous les facteurs déterminants associés et nécessaires à la survenue d'un cancer, les altérations génétiques occupent parfois une place prépondérante, parfois une place négligeable. Plus souvent la participation des altérations génétiques au processus de cancérisation est d'un poids relatif totalement inconnu.
2- Après un processus long, complexe, multifactoriel qui aboutit à une maladie chronique évolutive, rien n'est moins sûr que la correction d'un facteur lésionnel initial, si on sait la provoquer, ait le moindre effet sur la maladie, soit que le facteur initial ne soit plus présent, soit que le phénomène dynamique soit indépendant des éléments étiologiques qui ont participé à son déclenchement.

Le fait que l'action sur les causes déclenchantes soit inopérante, ne veut nullement dire qu'un autre type d'action ne soit en mesure d'agir dynamiquement sur le processus pathologique pour en changer l'évolution vers le ralentissement, l'amélioration ou la guérison.

Rien n'interdit même de penser qu'une thérapie génique sans relation avec les altérations génétiques initiales ne soit un instrument thérapeutique approprié. Ce sont là des hypothèses qui sortent franchement du cadre de pensée dans lequel on situe habituellement la physiopathologie des cancers et la recherche thérapeutique. Ces hypothèses sont logiques et peuvent être explorées expérimentalement, dès maintenant elles sont falsifiables. Il faut donc les inclure dans la stratégie de recherche.

Jean-Claude Salomon
salomon@tribunes.com

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