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The Cancer Journal - Volume 8, Number 6 (November-December 1995)

éditorial


Chimiothérapie antitumorale, nouveaux mécanismes de la chimiorésistance et idées épuisées



Dans la revue consacrée aux nouveaux mécanismes de résistance à la chimiothérapie anticancéreuse (antitumorale), Singh et col. exposent tout à la fois un morceau de savoir sur cet important phénomène clinique et la progression de la démarche analytique moléculaire et cellulaire que la recherche biologique utilise pour surmonter les échecs de la médecine. Jamais, compte tenu, de l'objectif et des enjeux, on ne s'interrogera assez sur le bien fondé de cette démarche.

Entreprise avec environ vingt ans de retard sur la chimiothérapie antibactérienne, la chimiothérapie antitumorale s'est nourrie des concepts nés de l'antibiothérapie: hétérogénéité de la cible, émergence de variants résistants et capacité à détruire ces variants par l'association de plusieurs agents médicamenteux présumés complémentaires.

Ces deux phénomènes sont cependant différents: la variété des antibiotiques efficaces excède de beaucoup celle des agents antitumoraux, la capacité d'innovation est plus grande pour les antibiotiques, la résistance bactérienne est un processus persistant et continu, puisqu'il appartient au monde bactérien, alors que chaque nouveau malade atteint de cancer reprend à l'origine un processus qui aboutira ou non à l'expression dune chimiorésistance, ce qui n'empêche pas l'observation fréquente de chimiorésistance d'emblée. Ceci oblige à la plus grande prudence dans le choix des concepts et des hypothèses.

L'étude analytique cellulaire et moléculaire de la chimiorésistance des tumeurs poursuit deux objectifs pratiques:
1- Identifier les mécanismes sur lesquels il serait possible d'intervenir pharmacologiquement afin de rendre la chimiothérapie à nouveau efficace, ou de prévenir la chimiorésistance, soit en inventant de nouveaux médicaments antitumoraux capables de provoquer la régression tumorale sans sélectionner les variants résistants ou sans les multiplier par mutation iatrogénique, soit en associant aux drogues antitumorales des médicaments, qui sans être antitumoraux eux-mêmes, soient capables d'interférer avec l'action antitumorale et de déjouer les mécanismes de la résistance;
2- Inventer une méthode fiable d'étude des populations de cellules tumorales, avant toute chimiothérapie, afin de pouvoir reconnaître les signes biologiques de la chimiorésistance d'emblée. Ceci pour définir les contre-indications à l'usage des agents cytotoxiques. Ceci concerne surtout, c'est évident, les cancers rarement chimiosensibles, ceux pour lesquels la pratique de la chimiothérapie systématique pour l'ensemble des malades est de moins en moins acceptable, tant le rapport bénéfice espéré/effets secondaires parait réduit. Il s'agit d'une révolution clinique nécessaire, souhaitée par les malades et leurs familles et par les thérapeutes eux-mêmes, révolution sans cesse différée, tant l'activisme chimiothérapique s'est incrusté dans les mentalités.

Ce second objectif mérite d'être clairement formulé par les cliniciens et débattu par les biologistes. Il est grand temps de redéfinir les priorités de la recherche cancérologique, au lieu de répéter tout le long de la chaîne les mêmes projets, qui protocoles après protocoles aboutissent dans de si nombreux cas à des échecs bien prévisibles. Il ne suffit plus qu'un essai clinique soit international, randomisé, approuvé par un comité d'éthique, méthodologiquement impeccable et coûteux en argent, en énergie, en souffrances endurées et en espoirs déçus, pour qu'il soit légitime.

La connaissance de la biologie tumorale, sans cesse accrue, n'est pas exploitée au niveau de ses potentialités. Le cadre de l'idéation clinico-biologique est étriqué. Qu'il s'agisse de la chimio ou de la radiorésistance, de la manipulation thérapeutique du système immunitaire, ou de celle des facteurs de croissance et de différenciation, on a trop de bonnes cartes en main pour tirer seulement parti des méthodes routinières. Nous allons bientôt sur le carrefour des thérapeutiques médicales possibles et de la stratégie de recherche, ouvrir un forum de discussion sur Internet (http://www.infobiogen.fr/journals) dont seront seulement bannies les idées usées et épuisées.

Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com

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