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The Cancer Journal - Volume 8, Number 4 (July-August 1995)

éditorial


Le Golem va-t-il maîtriser le cancer?



Je voudrai aujourd'hui parler du Golem, non pas celui de la mythologie hébraïque, mais du livre publié sous ce titre par H. Collins et T. Pinch (1). Les auteurs dans la préface de la seconde édition (1994) affirment que " La plus grande part de la science n'est pas l'objet de controverse...les citoyens, en temps que citoyens, doivent seulement comprendre les controverses scientifiques...Pour les citoyens qui veulent prendre part aux processus démocratiques d'une société technologique, tout ce qu'ils doivent savoir de la science (en relation avec ces processus) est la part controversée " (...most science is uncontroversial...citizens as citizens need understand only controversial science...For citizens who want to take part in the democratic processes of a technological society, all the science they need to know about is controversial.).

L'esssentiel du livre réside dans la description de l'histoire de quelques controverses scientifiques, les unes déja anciennes comme la controverse Pasteur-Pouchet sur la génération spontanée, d'autres plus récentes comme la transmission chimique de la mémoire ou la fusion froide.

La plupart des citoyens, fussent-ils scientifiques, sont mal informés sur ces controverses. Anciennes, elles sont relatées sous forme de légendes avec les héros vainqueurs de combats clairs et fulgurants, mais sans contexte, et des vaincus voués pour l'éternité à l'ombre où végètent, hors de nos mémoires, ceux qui ne virent ni ne comprirent la vérité. Récentes ces controverses appartiennent à l'arrière-cour de la science, oŚ s'agitent le rebut et la médiocrité, elles font la part de l'erreur sans laquelle il n'y aurait pas de progrès décisif et triomphant.

Collins et Pinch s'efforcent de recréer par la description factuelle le contexte historique de chacune de ces controverses. Ce faisant, ils ne convainquent pas tous les critiques; à commencer par celui de " Nature " (2) qui reconnait que si l'on ne s'ennuie à aucun moment de la lecture (...the writing is deft, the stories good and there is not a boring page), ce livre distrayant est pervers (this perverse but entertaining book). Voila un grand mot qui déplace indiscutablement le jugement pour l'établir sur le plan de la morale. C'est un livre à ne pas mettre entre toutes les mains. Et surtout pas entre celles des citoyens ou des jeunes scientifiques.

Lecteur, tu commences à comprendre oŚ je veux en venir, toi qui d'aventure est pris à témoin d'une de ces controverses, je t'invite sans ambage à préserver ta sagacité, à te méfier des juges autorisés et des batisseurs de légende. Quelque soit le prestige de leur plume et de leur position académique. L'histoire de la science et de la médecine, c'est aussi , c'est peut-être surtout, l'histoire circonspecte qui à partir de la relation critique des étapes du progrès scientifique remet en cause les mythes et les héros. Notre liberté de jugement est à ce prix et notre responsabilité nous fait obligation de refuser l'argument de la perversité.

Produit de l'activité humaine, la science et les techniques sont inséparables de la société dans laquelle elles se construisent. De ce fait l'erreur est au coeur même de l'oeuvre scientifique, si grande et si durable soit-elle. Si la science donnait des certitudes, on pourrait la juger bonne ou mauvaise. Science et techniques ne donnent que des vérités relatives et des instruments imparfaits. Ce qui leur permet d'échapper aux jugements péremptoires. Ni la science, ni les techniques ne sont perverses, non plus qu'elles ne sont intrinsèquement bonnes. Si perversité il y a, elle revient à ceux des scientifiques qui promettent trop, et déçoivent, et à ceux qui refusent l'analyse lucide et démystifiante. La méfiance à l'égard de l'histoire des sciences, de la médecine et des techniques est bien plus que les controverses un symptome majeur d'obscurantisme.

Le Golem de Collins et Pinch est un livre fondamentalement sain qu'il faut lire, il n'est pas seulement distrayant, c'est un instrument de la pensée libre. Il y en a d'autres, beaucoup d'autres, divers et contradictoires, que nous proposerons à votre lecture. Ce genre de lecure critique est l'exercice le plus stimulant pour l'esprit des scientifiques et des médecins.

Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com

1- The Golem: what evreyone should know about science. Cambridge University Press 1993.

2- Gratzer W. Grappling with the golem. Nature 364, 22-23, 1993


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