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The Cancer Journal - Volume 8, Number 2 (March-April 1995)

éditorial


Aspirine et prévention des cancers colo-rectaux



Les données expérimentales et épidémiologiques s'accumulent: l'aspirine et quelques autres anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS) paraissent avoir une action chimio-préventive des cancers colo-rectaux et peut-être aussi des cancers de l'estomac et de l'oesophage (1), voir même de la vessie (2).

Aujourd'hui il faut récapituler ce qui est important, dessiner les perspectives et fixer les priorités.
Quatre catégories se partagent l'essentiel des développements de la chimio-prévention des cancers: les dérivés de l'acide rétinoïque, le b-carotène, le tamoxifène, l'aspirine et les agents anti-inflammatoires non stéroïdiens. Au vu des résultats épidémiologiques multiples et convergents, l'aspirine et les AINS sont sortis de la zone de l'incertitude. Les sujets qui prennent de façon prolongée et continue de faibles doses d'aspirine ou de certains AINS ont une réduction significative du risque des cancers colo-rectaux. La diversité des contextes de ces observations laisse peu de place au caractère fortuit de l'association aspirine ou AINS et baisse de l'incidence des cancers colo-rectaux.
Nous sommes bien à un carrefour décisionnel. Comment faire usage de cette donnée majeure pour en tirer un bénéfice rapide et comment faire pour accroître ce bénéfice dans les meilleurs délais.

Hommes et femmes, aussi fréquemment victimes de cancers colo-rectaux profitent également de la protection induite par l'aspirine ou les AINS.
Les premières observations du phénomène remontent à 1988 (3). Elles furent rapidement confirmées par d'autres séries et par des travaux expérimentaux chez les rats (4-5). Chez les rats et chez l'homme la prévention porte sur les cancers coliques et rectaux et sur les adénomes coliques.
Dans une étude cependant l'aspirine, aux doses suffisantes pour prévenir les infarctus du myocarde, n'entraine pas une réduction significative de l'incidence des cancers colo-rectaux (6). Cette étude prospective réduit-elle l'intérêt des études cas-témoins qui démontrent le contraire?. C'est improbable. Il y a sans doute un problème de dose adéquate.

Comment l'aspirine et les AINS agissent-ils? Pour le moment on l'ignore. Ils n'agissent pas en favorisant le saignement précoce des adénomes et des cancers facilitant le dépistage. Les autres agents anticoagulants n'apportent aucune protection et il semble bien que l'aspirine et les AINS aient une action antinéoplasique directe. Toutes les substances actives recensées agissent en réduisant la synthèse de cycloogénase, plutôt du type Cox-2 que du type Cox-1 (7), mais la participation de ce mécanisme à la réduction du risque de cancer du colon n'est pour le moment qu'une hypothèse vraisemblable et partielle.

Compte tenu de l'enjeu: la réduction de l'incidence et de la mortalité d'un des cancers les plus fréquents de l'homme et de la femme une vision claire des questions principales et des réponses possibles ne peut être différée sans un grave préjudice pour la santé.
a) Convient-il de proproser dès à présent des campagnes de chimio-prévention par l'aspirine ou par les AINS?
b) Dans l'affirmative doit-on limiter cette prévention aux sujets à risques: sujets atteints d'un syndrome familial à risque élevé du cancer du colon, sujets porteurs d'un gène de susceptibilité, sujets ayant eu un hemoccult positif.
c) Ou bien à l'inverse doit-on étendre cette prévention à tous les sujets? Dans l'affirmative à quelles classes d'âge?
d) Comment réduire les risques iatrogènes de telle sorte que les bénéfices escomptés de la chimio-prévention soient réellement positifs. Sur ce point on sait d'expérience que les effets secondaires des traitements prolongés aux doses pharmacologiques d'aspirine ou d'AINS ne sont pas rares mais qu'ils ne peuvent être mis en avant pour écarter d'une chimio-prévention la grande majorité des sujets qui supportent bien ces médicaments. La prudence exige le dépistage individuel des sujets sensibles à ces effets secondaires, le progrès exige que les autres soient informés des avantages connus de la prise prolongée de ces médicaments et soient incités à en user.
e) le choix entre aspirine, AINS existants et AINS à inventer est un peu théorique. L'aspirine est très peu couteuse et la plupart des sujets savent s'ils la supportent ou non. Ce qui oriente d'emblée le choix.
f) Il faut bousculer l'idée très contemporaine et pernicieuse qui imposerait que la connaissance pharmacologique des mécanismes de la chimio-prévention précède la mise en oeuvre de celle-ci. Il faut malgrè ce stéréotype décider en parfaite méconnaissance de cause, mais en parfaite certitude d'agir dans la bonne direction. On a si peu avancé pour réduire la mortalité par cancer...
g) Quelque soit le mode d'action de l'aspirine, il pourrait exister un ou plusieurs facteurs endogènes, fonctionnellement proches de l'aspirine (endaspirine/s) , ou stimulés par l'aspirine, capables de participer à l'homéostase colique et dont la déficience serait un facteur de la cancérogénèse.Ces facteurs devraient être caractérisés.

L'aspirine, un des médicaments peu coûteux et d'une si grande efficacité donne chaque jour un peu plus tort aux pharmacologues post-modernes dont l'obsession sécuritaire et les rigidités mentales sont des facteurs lourds de la stagnation cancérologique.


Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com


1. Thun MJ, Namboodiri MM, Calle EE et al. Aspirin use and risk of fatal cancer. Cancer Res. 53, 1322-1327, 1993.
2. Earnest DL, Hixson LJ, Alberts DS. Piroxicam and other cyclooxygenase inhibitors - Potential for cancer chemoprevention. J Cell Biochem Iss. S161, 156-166, 1992.
3. Kune GA, Kune S, Watson LF. Colorectal cancer risk, chronic illnesses, operations and medications: case control results from the Melbourne Colo-rectal Cancer Study. Cancer Res. 48, 4399-4404, 1988.
4. Reddy BS, Rao CV, Rivenson A et al. Inhibitory effect of aspirin on azoxymethane-induced colon carcinogenesis in 1344 rats. Carcinogenesis 14, 1493-1497, 1993.
5. Davis AE, Patterson F. Aspirin reduces the incidence of colonic carcinoma in the dimethylhydrazine rat animal model. Austral N Zealand J Med. 24, 301-303, 1994.
6. Gann PH, Manson JE, Glynn RJ et al. Low-dose aspirin and incidence of colorectal tumors in a randomized trial. J Nal Cancer Inst. 85, 1220-1224, 1993.
7. Heath CWJr, Thun MJ, GreenbergERet al. Non steroidal antiinflammatory drugs and human cancer: Report of an interdiciplinary research workshop. Cancer 74, 2885-2888, 1994.



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