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The Cancer Journal - Volume 7, Number 4

éditorial


Cancer et race



La lecture de nombre de travaux épidémiologiques américains consacrés aux cancers montre un usage fréquent du paramètre racial ou ethnique, qu'il s'agisse de l'histoire naturelle de la maladie, du pronostic, de la morbidité ou de la mortalité. Ceci mérite notre attention. Quelle signification peut-on et doit-on attacher à ces termes? Les races et ethnies dont il est question sont-elles des données génétiques ou des données sociales? Dans un cas comme dans l'autre, sont elles pertinentes? Si elles sont pertinentes, quoiqu'on puisse en penser, il faut continuer à les utiliser, sinon, ils faut les éliminer de notre vocabulaire et de notre pratique cancérologique.

Il est clair, pour ne pas dire certain aujourd'hui, que bien des cancers ont une composante génétique; que la transformation à l'échelle cellulaire soit le résultat d'une mutation ou d'une dysrégulation génique. Il est non moins avéré qu'il existe des variétés de cancers pour lesquels la composante familiale est forte ou très forte, soit qu'il s'agisse d'un effet direct sur la transformation néoplasique, soit qu'il y ait un risque élevé de survenue d'une lésion ou d'une maladie précancéreuse.

La question est ici de savoir dans quelle mesure les risques associés à la "race" sont de nature héréditaire ou non. Si cette question était posée pour des chiens, nous aurions une réponse non ambiguë. Les races de chien ont été et continuent à être construites par les éleveurs sur la base de critères morphologiques. Les vétérinaires connaissent bien la pathologie différentielle associée aux diverses races, la fréquence des ostéosarcomes chez les chiens des races de grande taille, la fréquence des mastocytomes chez les boxers, la fréquence plus élevée des cancers chez les chiens fortement endogames. De façon générale un accroissement des facteurs de risque chez les "chiens de race" par rapport aux bâtards. La situation culmine quand on examine le cas de la souris où la fabrication de lignées isogéniques par endogamie donne à la fois la situation la plus artificielle de la génétique, mais aussi une des plus instructive. Situation aujourd'hui dépassée par la transgénose, qui nous éloigne plus encore de la situation de l'espèce humaine. Chien ou souris, nous avons une quasi certitude pour ce qui concerne le pédigree.

Chez l'homme c'est tout l'inverse. Hormis la couleur de la peau, un patronyme ou un accent hispaniques, ou plutôt latino-américains, les yeux bridés ou les pommettes saillantes, plus quelques autres traits morphologiques, que sait-on des personnes que l'on classe dans les catégories d'usage: blancs ou caucasiens, noirs ou africains (afro- américains en Amérique), orientaux ou asiatiques, hispaniques (jamais en Espagne), amérindiens, etc... Et dans les publications, jamais, du moins ne l'ai-je jamais lu, on ne décrit les critères de cette classification raciale. Sur quoi s'appuie-t-elle? Est-ce en réponse à une question de l'épidémiologiste que le sujet dit appartenir à telle race ou à telle ethnie; ou bien est-ce l'épidémiologiste qui décide lui-même de cette appartenance? Quand il s'agit des souris et que l'on envisage une approche génétique, on prend soin de distinguer les souris isogéniques des souris hybrides de première ou de seconde génération, ou des back-cross. Chez l'homme, rien de pareil, comme s'il n'y avait que des sujets de "race pure". Alors que l'histoire ancienne ou récente de l'humanité, et là nous en avons la certitude, est faite de migrations, de brassages et de métissages et que l'espèce humaine est une des plus hétérogènes de la nature. Tout le prouve, de l'adaptabilité de l'homme à tous les climats, à la connaissance de plus en plus documentée des marqueurs génétiques. Cette hétérogénéité existe entre groupes différents sur le plan morphologique, mais elle est énormément plus grande à l'intérieur de chaque groupe, exception faite, peut-être, de quelques isolats. Témoignage, si besoin était, d'une histoire fondée sur la diversité.

Alors, de l'association "race" et cancer, que reste-il de valable sur le plan scientifique? Peut-on passer d'une étude familiale des cancers de mieux en mieux documentée (1) à une étude ethnique et raciale? Qu'étudient les auteurs du papier intitulé: "Differences in stage at presentation of breast and gynecologic cancers among whites, blacks, and hispanics" (2), sinon que les différences socio-culturelles et économiques sont fortes entre ces catégories sociales? Que la consultation plus tardive chez les noirs et les hispaniques en Floride a tout à voir avec le niveau de revenu, avec l'intégration au mode de vie américain, et n'a rien à voir avec la couleur de la peau ou avec la langue maternelle. Quand on y regarde de plus près, on s'aperçoit que les paramètres sociaux analysables sont les facteurs vraiment indépendants de toutes ces études où la "race" est mentionnée. A condition, bien entendu, que ces facteurs n'aient pas été négligés. De même que les facteurs génétiques vraiment scientifiques, tels les haplotypes HLA, sont parfois bien les seuls facteurs de risque qui subsistent derrière de soit-disant caractères raciaux dans l'étude épidémiologique des cancers (3).

Alors au nom de la rigueur scientifique cessons de publier ces travaux qui, sans prendre vraiment position sur la validité du concept de "race" chez l'homme, laissent planer un doute. Disons une fois pour toute que ce concept n'apporte rien à la connaissance des cancers, qu'il s'agit soit de fausse génétique, soit d'une forme trompeuse de sociologie de la maladie que favorisent la paresse intellectuelle ou le racisme latent des auteurs et des lecteurs.

Jean-Claude Salomon
CNRS, BP8, 94801 Villejuif, France

1- L.A. Cannon-Albright, A. Thomas, D.E. Goldgar et al. Familiality of cancer in Utah. Cancer Research 54, 2378-2385, 1994
2- F. Chen, E. Trapido, K. Davis. Differences in stage at presentation of breast and gynecologic cancers among whites, blacks, and hispanics. Cancer 73, 2838-2842, 1994
3-Gregoire L., D.W. Lawrence, D. Kukuruga et al. Association between HLA-DQB1 alleles and risk for cervical cancer in African-American women. Int. J.Cancer 57, 504-507, 1994


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