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The Cancer Journal - Volume 6, Number 5 (September-October 1993)

éditorial


Envers les amérindiens, la biologie humaine peut-elle réduire la faute historique des européens?



Francis Black, épidemiologiste à Yale, a publié en décembre 1992 un article concernant la faible diversité génétique des amérindiens et leurs haute susceptibilité aux agents infectieux (1). Il nous paraît nécessaire de revenir sur ce qu'il expose tant les conséquences nous semble appeler une réflexion et un large débat.

Reprenant les données comparées de 36 publications portant sur 127 populations différentes, Black souligne que par l'analyse sérologique, alors que l'on a indentifié environ 40 allèles différents sur les loci A et B du locus majeur d'histocompatibilité de classe I, dans les populations d'Europe ou d'Afrique noire , seuls 10 allèles différents furent identifiés parmi les indiens d'Amérique du Sud ou parmi les papous de Nouvelle Guinée. Le polymorphisme génétique est considéré comme un des facteurs majeur de l'adaptabilité d'une population aux variations défavorables de l'environnement. C'est là un des éléments forts de la théorie néo-darwinienne de l'évolution. Le polymorphisme génétique dans le complexe majeur d'histocompatibilité, dont il rapporte la faiblesse chez les amérindiens, est sans doute un des système polymorphe qu'on connait le mieux et dont on sait les liens avec la réponse immunitiare et avec bien des syndromes et des maladies, parmi lesquelles des cancers et des leucémies.

L'invasion de l'Amérique par les européens fût une catastrophe unique dans l'histoire de l'humanité, qui provoqua la réduction de la population indienne à 10 ou 20% de ce qu'elle était antérieurement. La violence des conquérants européens et la virulence des agents infectieux qu'ils importèrent sont les facteurs combinés les plus habituellement évoqués. Black souligne dans sa publication la plus grande sévérité de l'importation infectieuse, en rapport avec la modestie du pool génétique des indiens. Situation bien différente de celle qui fût observée lors des conquêtes coloniales plus tardives de l'Afrique par les mêmes conquérants européens. A l'heure du cinq-centenaire de Christophe Colomb ce point de vue témoigne bien de la responsabilité des conquistadores et de leurs successeurs, mais réduit leur culpabilité, puisqu'à l'évidence, au moins jusqu'au 19ème siècle on ignorait l'arme infectieuse et son usage, dont les porteurs de germes étaient responsables, mais non coupables.

Avant d'alléger le fardeau de culpabilité des envahisseurs, quelques questions méritent d'être soumises à une réflexion. La situation génétique que nous expose l'auteur de l'article est une situation contemporaine. Il suppose qu'elle n'est pas très différente de celle qui existait il y a cinq cents ans. C'est àsdire que la pauvreté du pool génétique des amérindiens préexistait à l'invasion européenne. Auquel cas le problème biologique et anthropologique serait de comprendre pour quelle(s) raison(s) cet immense continent peuplés de dizaines de millions d'hommes depuis trente ou quarante mille ans aurait pu souffrir d'une telle exception. L'Amérique, sans doute assez isolée du Vieux Monde, n'était pas une île perdue, et de ce que l'on sait des civilisations précolombiennses n'en fait pas une mosaïque d'isolats humains. Mieux encore la diversification génétique n'est pas donnée une fois pour toute, c'est semble t-il un système dynamique. Les populations humaines génèrent de la diversité par le brassage, mais aussi par des mutations incessantes. Les amérindiens auraient-ils moins muter que les autres populations du globe?

A moins que le petit pool génétique rapporté par Black dans cette méta-analyse ne soit la résultante de la réduction numérique des amérindiens; quelqu'en aient été les mécanismes. Spirales descendante de l'élimination massive et étalée dans le temps de populations systématiquement refoulées, amoindries, affaiblies, avec peut-être une réduction progressive et de moins en moins réversible du polymorphisme génétique.

L'histoire contemporaine ne permet pas à elle seule de trancher et il est peu probable qu'on puisse retracer l'évolution biologique pré et post-colombienne des indiens*. Cette ignorance ne peut servir de point d'appui à l'hypothèse la moins défavorable aux conquérants. Ni à son inverse. Reste à approfondir maintenant l'épidémiologie comparée des populations indiennes et métis d'Amérique latine là où elles partagent le même environnement et des conditions de vies proches, si de telles situations existent réellement. Quand à savoir si les intermariages entre populations ont pour conséquences néfastes la perte de la culture indigène, comme l'écrit F. Black en conclusion, ce propos nous en rappelle d'autres et nous invitons les lecteurs à ne pas l'admettre comme un fait positif et irréfutable. Loin de là.

J.-C. Salomon
(CNRS, BP 8, 94801 Villejuif cedex, France)

*Même en analysant l'ADN des momies, il est improbable qu'on obtienne suffisament de données représentatives pour connaitre le niveau du polymorphisme précolombien.

1. Black FL. Why did they die. Science, 258, 1739-1740, 1992.

Science Tribune
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