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The Cancer Journal - Volume 6, Number 4 (July-August 1993)

éditorial


Le mariage de la carpe et du lapin. Encore une réussite de la trangénose



Une information récente parue dans Nature (362, 411, 1993) sous la plume de R. Weiss m'a fait rêver. Des souris transgéniques récemment fabriquées peuvent croître sans limite et sans vieillir. Si bien que l'auteur évoque à leur propos le mythe faustien illustré pa Oscar Wilde dans le fameux "Portrait de Dorian Gray".

Retraçons l'histoire. La longévité des carpes et des tortues géantes intrigue les curieux, les biologistes et les biologistes curieux, parmi lesquels Obispo et Maunciple. Dès 1967, ces auteurs parvinrent à extraire de la carpe un facteur protéique intestinal capable d'accroître la longévité des souris. Cette protéine, la longévine est un dimer assymétrique avec une chaine B thermo-labile produite par Escherichia coli de la flore digestive de la carpe, et une chaine A qui provient de cellule neuro-endocrine de la paroi intestinale. En manipulant la chaine B, séquencée et clonée, Obispo la rendit plus thermostable, moins sensible à la chaleur des mammifères. Transfectée dans un bactérie et la bactérie introduite dans le tube digestif d'une souris, cette chaine B provoqua un accroissement de la longévité, non sans toutefois que la souris se couvrit d'écailles (!) et au prix de l'apparition de tumeurs carcinoïdes multiples du colon chez 20% des animaux; tumeurs productrices à la fois de quantités de sérotonine et de chaine A de la longevine. Ceci était déjà rapporté avec soin dans Nature il y a 11 ans (296, 392-393, 1982).

Depuis, peu de biologistes se sont mis au fameux régime de longue vie, à base de longévine naturelle. La seule chose qui n'a aucune longevité, c'est le souvenir de ce qu'il faut faire pour ne pas vieillir: lire Nature, se souvenir de ce que l'on a lu et manger des viscères de carpes crus. Surtout le vendredi parait-il.

De 1982 à 1993 on a fait de substantiels progrès grâce à la biologie moléculaire. Le gène tith a été cloné chez les vertébrés poïkilothermes, mais il est absent chez les homéothermes. Le produit de ce gène ou thithonine ressemble bien à la chaine A de la longévine et en 1989 ce gène a été introduit par transgénose sur une souris qui a atteint un poids respectable, avant de mourrir jeune d'insuffisance cardiaque.

En modifiant le gène tith pour que son produit soit mieux adapté aux homéothermes, d'autres souris transgéniques furent obtenues qui purent croître sans s'arrêter (?) et sans se couvrir d'écailles. Mais elles devinrent photophobiques. Comme le fut un certain Oedipe, au temps des Atrides.

De crainte de voir des souris immortelles s'échapper du laboratoire, on essaie de combiner le gène tith avec un gène d'apoptose conditionnelle mortelle. Ici la mort est empêchée par la boisson enrichie d'une quantité minime de morphine. Si bien que seules les souris échappées, capables de trouver vite un champ de pavots, pourraient survivre. Rarement la science n'a frolé de si près le champ privilégié des grands mythes fondateurs. Jamais les biologistes moléculaires n'ont été aussi près de vaincre la mort. Deux détails cependant dont j'ignore la signification: ceux qui connaissent Robin Weiss savent qu'il possède un robuste sens de l'humour (British), en 1982 comme en 1993 ces informations parurent dans les numéros de Nature datés du 1er avril. J'attends sans impatience le prochan numéro de Nature qui paraitra un 1er avril... (consultez votre almanach, 1999). Je n'ai aucune impatience, car je mange désormais avec confiance et tous les vendredi des viscères crus de carpe et avant de les manger, j'y lis mon avenir. De surcroît je fais scrupuleusement mes dévotions à la déesse Biol Mol, en récitant avec foi le Sancta simplicita molecularis.

Jean-Claude Salomon
(CNRS, BP 8, 94801 Villejuif cedex, France)


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