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The Cancer Journal - Volume 6, Number 3 (May-June 1993)

éditorial


Comptes et mécomptes suédois



Les grandes enquêtes épidémiologiques sur le cancer sont rares. Peu de pays disposent d'un appareil statistique bien équipé, capable de donner des résultats suffisamment étalés dans le temps pour avoir une signification en terme de tendance sur une période longue. Et pourtant ce type de résultat est le seul qui permette d'approcher la vérité sur les cancers, sur les risques, l'incidence, la prévention, l'action des traitements, l'impact des innovations sur lesquels les media font un bruit considérable et trompeur.

Les quelques rares travaux rigoureux dont nous avons connaissance pèsent plus dans l'évaluation de la situation que les milliers de publications de résultats qui constituent la part la plus visible de la littérature cancérologique.

C'est donc une obligation d'analyser chacune des rares manifestations d'une réalité qui autrement nous échappe. C'est le cas du travail de Adami et col. (Lancet 341, 773-777, 1993) que nous allons commenter dans cet éditorial. Ces auteurs se sont servis du registre national du cancer suédois qui rassemblait 837 085 cas entre 1958 et 1987; 418 624 chez des femmes, 418 461 chez des hommes. Sur 30 ans, l'incidence des cancers a augmenté de 30% pour les femmes et de 55% pour les hommes. Cette augmentation étant plus marquée pour les tranches d'âge supérieure à 50 ans. Mais aussi pour les sujets de 20 à 30 ans. Cette tendance à l'augmentation de l'incidence était moins marquée dans la tranche 30-40 ans, mais plus forte dans les groupes les plus âgés, surtout chez les hommes.

Adami et col. ont étudié leur population par cohortes, ce qui fait ressortir l'accroissement du risque relatif de 1,0 pour les femmes nées entre 1873 et 1882 à 1,7 pour les femmes nées après 1920. Cette croissance du risque relatif a été entrecoupée de plateaux. Pour les hommes, la comparaison des cohortes successives fait ressortir une élévation régulière du risque relatif, risque triplé pour les hommes nés dans les années 1950 par rapport aux hommes nés dans les années 1880.

Si cette tendance constante à l'aggravation du risque est plus forte pour les cancers liés au tabagisme, il existe aussi pour les cancers réputés indépendants du tabagisme.

En Suède, l'élévation de l'incidence totale des cancers a été superficiellement opposée à l'amélioration de la survie pour expliquer les taux de mortalité relativement stables. Pour les sujets jeunes, la chute de la mortalité peut presque complètement être mise au compte des améliorations thérapeutiques. Il est peu probable en effet pour ces classes d'âges, que l'incidence croissante puisse être due à une détection plus efficace.

Par contre l'augmentation de l'effort diagnostic joue certainement un rôle chez les sujets de plus de 60 ans pour expliquer, au moins en partie, l'incidence croissante, par exemple des cancers de la prostate qui serait demeurés ignorés autrefois. Le dépistage systématique à vraissemblablement contribué à faire baisser l'incidence des cancers du col utérin, sans avoir de façon appréciable été un facteur de variation d'incidence des autres cancers.

Les auteurs interprêtent l'incidence croissante d'une cohorte à l'autre depuis la fin du 19e siècle comme l'indication probable d'une exposition accrue de la population aux agents cancérogènes.

Rapprochant ces résultats des grandes statistiques de mortalités par cancer aux Etats Unis et en Allemagne, on ne peut s'empêcher de s'interroger sur la capacité de la médecine contemporaine à faire face à la pression croissante des cancers sur les sujets adultes, et ce, en dépit d'une mobilisation technique considérable. Il apparait clairement que l'excellence des techniques dans ce domaine ne suffit pas, il s'en faut, à induire un progrès si souvent annoncé.


Jean-Claude Salomon
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