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The Cancer Journal - Volume 6, Number 2 (March-April 1993)

éditorial


De la biologie vers la médecine et de la médecine vers la biologie



La médecine et la biologie depuis deux siècles suivent des chemins qui se rapprochent ou s'éloignent, parfois se croisent. L'une et l'autre reposent sur un corps de présuposés (presuposition) qui ne se confondent pas plus que ne se confondent leurs objectifs et leurs pratiques. Même si les phénomènes pathologiques inspirent des problèmes aux biologistes et si la connaissance du vivant peut être hautement profitable aux malades. Il n'y a pas, à proprement parler, de biomédecine sauf à admettre que toute médecine ne puisse profiter un jour du progrès biologique. Ce qui bien entendu ne réduit pas la médecine à son aspect biologique. La pathologie mentale ne se réduit pas aux neurosciences, même si elle ne doit rien négliger des avancées dans ce domaine.

Les biologistes travaillent pour la plupart aujourd'hui sur des concepts que nous voulons réexaminer d'un oeil critique. Le vivant dans ses formes les plus diverses est conçu comme une hiérarchie de structures qui s'étagent de la molécule à l'organisme, certains diraient même des sites moléculaires actifs aux populations, avec une hiérarchie simultanée des fonctions, avec pour chaque niveau, un ensemble de relations univoques structure-fonction. Dans son approche analytique, la biologie décrit d'une manière exacte et presque profuse des structures dont la connaissance dit-on communément permet, ou permettra, de plus en plus précisément d'induire la connaissance des fonctions correspondantes. Ceci est un thème majeur de la biologie moléculaire et un argument fort de la médecine dite moléculaire.

Il y a là deux idées que nous offrons au doute scientifique du lecteur:

- l'idée de hiérarchie contient l'indication d'une direction privilégiée de l'information, ce qui nous parait peu compatible avec l'existence de mieux en mieux comprise d'un réseau d'interactions ou chaque niveau structurel communique non seulement avec les niveaux immédiatement sus et sous jacents, mais aussi avec tous les autres niveaux;
- l'idée de hiérarchie de fonctions s'accorde mal avec la théorie assez bien admise, qui définit les fonctions comme des processus (process) intégrés. On peut évidemment décrire des niveaux emboités d'intégration ce qui permettrait d'admettre l'existence de fonctions moléculaires, cellulaires, tissulaires... pour arriver in fine aux fonctions de l'organisme telles que les conçoivent les médecins, fonctions dont les troubles seraient générateurs des maladies ou des syndromes. Fort bien, à ceci près que le passage d'une intégration partielle à une intégration totale résiste à l'analyse, souffre de solutions de continuité insurmontables, à vue humaine du moins.

A contrario, nous proposons qu'on use du terme de fonction au seul niveau de l'organisme, ou au niveau du système biologique qu'on étudie; sans jamais s'autoriser à la synthèse arbitraire qui ignorerait les ruptures.

Ceci a un inconvenient majeur, c'est de nous contraindre à réenvisager la relation structure fonction. Nous refusons d'admettre que cette relation soit systématiquement de nature mécanique, même si elle l'est en physiopathologie élémentaire. Ce type de relation mécanique, qui a tant aidé à établir fermement les bases de la médecine anatomo-clinique, ne peut être transposée aux résultats obtenus par la biologie contemporaine. Le niveau de complexité généré par l'abondance des résultats de la biologie contemporaine n'est plus compatible avec le modèle de l'horloge. Que l'horloge soit intacte ou démontée, il n'y a aucun obstacle à affecter à chacune des pièces une signification fonctionnelle. Ce n'est plus vrai du vivant et le médecin doit en avertir le biologiste, l'un et l'autre doivent dialoguer pour prolonger l'exercice critique que nous leur suggérons ici et pour faire oeuvre d'imagination, chacun à partir de son corpus pour élaborer un ou plusieurs modèles d'exploration des fonctions en ne négligeant rien de leurs acquis complémentaires.


Jean-Claude Salomon
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