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The Cancer Journal - Volume 6, Number 1 (January-February 1993)

éditorial


Pourquoi la mise au point d'un vaccin anti-SIDA tarde-t-elle tant ?



Depuis que l'on a acquis la quasi certitude que le sida est une maladie infectieuse, que le microorganisme responsable est un virus particulier le HIV, dont existent deux variétés voisines HIV1 et HIV2, on tente sans succès de mettre au point un vaccin capable de protéger contre l'infection primaire et si possible capable de renforcer l'immunité naturelle, afin d'interrompe l'infection persistante des sujets séropositifs.

La plupart des vaccins antiviraux efficaces sont des vaccins vivants atténués, dont le plus connu est sans nul doute la vaccine, vaccin historique qui a permis de réduire les épidémies de variole, puis dans un second temps d'éradiquer la maladie. La variole était une maladie aiguë très contagieuse, fréquemment mortelle, dont le virus responsable était génétiquement stable et disparaissait de l'organisme chez les survivants à la maladie.

Dans le cas du sida, l'instabilité génétique du virus et la persistance du virus après la primo-infection chez la (presque) totalité des sujets séropositifs fait de la vaccination un problème très difficile, mais théoriquement surmontable. Dès le début, deux voies de recherche s'ouvraient 1) la mise au point d'un antigène commun aux innombrables mutants du HIV et fortement immunogène; 2) l'utilisation d'un virus atténué vivant capable de provoquer une primo-infection fortement immunisante mais non pathologique, protégeant contre le HIV virulent dans toutes ses variantes.

Cette seconde voie avait été écartée par crainte des risques éventuels liés aux virus vivants atténués comme instruments de l'immunisation préventive: réapparition de la virulence du fait de la mutabilité très grande du HIV et risque d'infection persistante par le virus atténué susceptible de provoquer une maladie aussi grave que le sida "naturel", surtout chez les sujets séropositifs

Dans un papier paru dans Science en Décembre 1992 et commenté dans le même numéro, Daniel et Coll. (1) rapportent l'effet protecteur d'une immunisation par virus vivant atténué contre le SIV (Simian immunodeficiency virus), virus proche du HIV et responsable d'une immunodéficience mortelle du singe rhésus. Ce faisant ils rouvrent largement, mais avec six ou sept ans de retard, la voie de l'immunisation préventive ou curative par vaccin vivant atténué contre le sida.

Que s'est-il passé pendant cette période qui permette cette reprise des recherches sur vaccin vivant? Essentiellement l'échec de la voie choisie initialement et le sentiment de frustration qui en résulte. En utilisant un SIV atténué par délétion, Daniel prévient le risque d'un retour de virulence. Evidemment, l'affirmation de l'inocuité du virus atténué est possible avec le SIV puisque le SIV virulent donne une maladie mortelle au rhésus. Et donc que l'identification de la souche atténuée est possible.Mais aujourd'hui impossible avec le HIV pour lequel nous ne disposons d'aucun modèle animal direct de la maladie.

Le SIV atténué a été obtenu par Daniel et Coll. en provoquant la délétion d'un des gènes accessoires non essentiels du SIV: le gène nef. Il existe quatre autres gènes accessoires non essentiels: vif, vpr, vpx et vpu qui ont en commun avec nef lorsqu'ils sont non fonctionnels de ne pas abroger la capacité de replication du virus. Ces gènes sont aussi présents dans le HIV. Il semble donc que dépourvu d'un gène nef fonctionnel, le SIV devienne un virus atténué convenable pour immuniser de façon efficace contre les souches sauvages virulentes de SIV.

Sous réserve de confirmation, la question se pose avec acuité dès à présent d'envisager la mise au point d'un vaccin anti-HIV vivant atténué. Une réflexion stratégique approfondie s'impose sans plus tarder et un débat public sur les choix possibles et leur implication éthique.

Reste une question brulante: pouvait-on dès 1986 aller dans cette direction? Connaissait-on l'existence de ces gènes accessoires non essentiels et aurait-on pu à cette époque préparer des HIV atténués? Une brève bibliographie, que j'invite le lecteur à faire, éclaire sur ce point. Pourquoi la voie du vaccin vivant atténué fut-elle fermée jusqu'à ce jour?

Nous nous interrogeons sur les facteurs de la mise à l'écart initiale de cette option. La tendance contemporaine à l'usage prioritaire des techniques les plus sophistiquées n'a-t-elle pas joué contre une orientation de travail trop "archaïque"?

Est-ce que les décideurs scientifiques ont bien évalué les risques? Dans cette affaire la pire des choses serait de tenter abusivement de réécrire l'histoire. Mais comment ne pas s'interroger sur notre méthode de décision, tout en soutenant vigoureusement les scientifiques qui ont le courage de s'écarter du boulevard des idées toutes faites.

Jean-Claude Salomon
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1- Daniel MD, Kirchhoff F, Czajak SC, Sehgal PK, Desrosiers RC. Protective effects of a live attenuated SIV vaccine with a deletion in the nef gene. Science 258, 1938-1941, 1992.


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