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The Cancer Journal - Volume 5, Number 6 (November-December 1992)

éditorial


Orgueil, préjugés et recherche sur le cancer




Malgré, ou à cause de la méthode scientifique, les chercheurs ne sont pas à l'abri de l'orgueil et des préjugés. Ce sont ces attitudes qui rendent souvent stériles des débats qui devraient être enrichissants. Une lectrice, dont nous publions la lettre dans ce numéro, accuse le Journal du Cancer de diffuser de la désinformation. C'est son droit de penser ainsi, c'est notre devoir de publier sa lettre et la réponse de notre éditorialiste. Au lecteur de faire son opinion entre des vues contradictoires, au scientifique d'apprécier la rigueur des arguments et de s'interroger sur le danger des idées toutes faites. Nous avons voulu, dès le premier numéro, que le Journal du Cancer soit un lieu de débat, que les idées, même marginales, aient droit de cité, que les faits soient objets d'interprétations contradictoires chaque fois que nécessaire, mieux, chaque fois que possible...

Le pluralisme est une idée neuve en science. Ou plutôt, c'est une vieille idée qui refait surface avec vigueur; sans doute parce qu'elle fût trop longtemps combattue. Dans l'autre éditorial, Gershom Zajicek s'efforce de faire connaitre l'oeuvre primordiale de Ludwig Fleck. Ce médecin biologiste a su voir, très en avance sur son temps, la puissance du constructivisme, avatar d'un scientisme dont se sont aussi bien accomodées les sociétés du bloc de l'est que celles du bloc de l'ouest, mais qui aura peut être de plus en plus de mal à survivre maintenant que ces blocs complices et antagonistes ont disparu. Seuls les philosophes avaient l'air jusqu'à récemment de se préoccuper académiquement de philosophie des sciences. Pour la médecine, Fleck a rompu le charme brièvement il y a une cinquantaine d'années en démontrant lumineusement que la réaction de Wasserman était à la fois un fait scientifique et un fait social.

Et bien, sans crainte de surprendre, je dirais que le tabagisme est à la fois un fait social et un fait scientifique (objet concret d'études scientifiques), que le fait social ambigu, bon - mauvais, accepté - rejeté, a beaucoup perdu de son ambiguité en devenant un fait scientifique. A trop vouloir ne considérer le tabagisme que comme le déterminant lourd de pathologies graves, les scientifiques: épidémiologistes, cliniciens, biologistes, se sont enfermés dans une problématique non ambigüe mais restreinte.

Faire de la bonne science sans avoir une idée claire de ce que la science est réellement, ou bien en la ramenant à la collecte et au traitement méthodique et rigoureux de faits, ce n'est pas difficile; c'est ce que font beaucoup de chercheurs. La difficulté est de répondre à la fois aux questions qui commencent par "comment" et à celles qui commencent par "pourquoi", avec rigueur et méthode. L'illusion du savoir que donne la masse des faits est plus un obstacle au progrès que l'ignorance, mais il faut travailler à partir des faits sans qu'ils nous collent à l'esprit et sans se laisser subvertir par les limites et les contraintes du cadre de pensée dans lequel notre subconscient scientifique est enfermé. Pour s'en convaincre, il faut lire les journaux médicaux publiés il y a cinquante ans et observer la fréquence des assertions qui aujourd'hui nous paraissent archaïques, erronées, voire absurdes ou ridicules, et d'imaginer comment dans cinquante ans nos successeurs se gausseront de nos certitudes présentes.r

Et le débat reste ouvert dans nos colonnes.

Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com


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