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The Cancer Journal - Volume 5, Number 5 (September-October 1992)

éditorial


Interactions chromosomes-tissus et morphogénèse




Lors d'un récent colloque consacré aux théories de la cancérogénèse, un cytogénéticien a fait une mise au point remarquable sur l'incidence et la spécificité des anomalies chromosomiques dans les tumeurs solides. Son exposé laissait peu de place au doute, dans mon esprit,mais je pense aussi dans celui du reste de l'auditoire, sur la relation entre les altérations du caryotype et la survenue de nombreuses tumeurs solides. Faisant la part des lésions communes à un type de tumeur donné, lésion très probablement spécifiques et des lésions occasionnelles n'évoquant aucune spécificité. Ces lésions occasionnelles semblent impossibles à systématiser et sont habituellement considérées comme des épiphénomènes. Acceptons cette proposition et n'en tenons pas compte dans ce propos que nous voulons centrer sur la relation entre deux ensembles de faits : d'une part les altérations de la structure tissulaire sur lesquelles les histologistes fondent le diagnostic précis des tumeurs malignes, d'autre part les altérations chromosomiques de plus en plus habituellement considérées comme spécifiques. Entre les éléments de ces deux ensembles, il existe une relation non équivoque. Bien que dans l'état des connaissances la nature exacte de la relation entre structure tissulaire et structure chromosomique demeure ignoré, on est tenté de voir dans l'altération chromosomique la cause efficiente, c'est-à-dire la cause physique, matérielle, de l'altération tissulaire. Ceci n'est qu'une hypothèse. Mais c'est une hypothèse forte si l'on en juge à la difficulté de faire admettre à certains interlocuteurs qu'il ne s'agit que d'une hypothèse. Aussi mon cher lecteur, puis-je imaginer combien je vais avoir de peine à vous faire admettre l'hypothèse inverse. A savoir que l'altération tissulaire puisse "hypothétiquement" être la cause de l'altération chromosomique. Tout ceci est contraire à ce qui se dit, à ce qui s'écrit et plus encore à ce qui se pense. Ou plutôt, non pas tant que l'altération tissulaire puisse provoquer l'altération chromosomique, mais que la structure tissulaire et le caryotype soient interactifs. Ensembles normaux dans le tissu sain et ensembles altérés dans les tissus tumoraux, par des lésions mutuellement dépendantes dans une relation bidirectionnelle. Aujourd'hui il est aisé de faire admettre que la structure organisée normale d'un tissu résulte de la participation dynamique de très nombreux facteurs contribuant de façon complexe à l'équilibre entre ces constituants cellulaires et humoraux hétérogènes. D'une modification persistante de cet équilibre peut naître hyperplasie, métaplasie ou tumeur. Il n'y a aucune raison de supposer que le caryotype, maintenant que l'on sait le caractère plastique du génome ne soit lui aussi la résultante d'un équilibre dynamique, sans doute assez stable, mais dont la stabilité peut être rompue. L'hypothèse sur l'importance du maintien réciproque des structures tissulaires et chromosomiques peut tirer parti de l'observation si souvent faite de la désorganisation caryotypique consécutive à la mise en culture des cellules murines.

La spécificité des altérations caryotypiques incite à leur chercher un mécanisme spécifique. Dans le cas d'une délétion, la perte de matériel génétique, si elle touche sur les deux autosomes correspondants un puissant anti-oncogène comme le gène du rétinoblastome (Rb) suggère fortement un mode de transformation cancéreuse du tissu. Quelques translocations sont associées à une réorganisation connue du génome. Cependant, la plupart des délétions et des translocations considérés comme spécifiques n'ont de relations établies qu'avec la structure tissulaire, sans qu'un mécanisme biochimique explicatif soit aujourd'hui disponible. Ce que nous suggérons ici est d'admettre le caractère bidirectionnel de ces relations et d'imaginer les conditions expérimentales de la vérification et de la réfutation de l'hypothèse, conditions nécessairement différentes des conditions de la vérification inlassable du caractère unidirectionnel du flux mécanistique dans la cancérogénèse au niveau du système complexe génome-chromosomes-cellules-tissus.


Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com

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