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The Cancer Journal - Volume 5, Number 4 (July-August 1992)

éditorial


Virus, vaccination, cancer et développement du tiers-monde




Dans ce numéro du jour nous publions deux revues consacrées aux perspectives de vaccination dirigées contre des virus oncogènes, l'une par Dillner traite des papillomavirus, l'autre par Arrend de l'EBV. Il nous semble primordial que les cancérologues, quelle que soit leur discipline, aient une connaissance précise de l'état des choses en matière de vaccination antivirale anticancéreuse. C'est là que se situe le front.

La relation entre virus et cancer, longtemps réduite à l'hypothèse virale des cancers et à une belle collection de tumeurs murines et aviaires, a débouché dans deux directions : la découverte des oncogènes et dans anti-oncogènes et le rôle des produits de ces gènes dans l'oncogénèse d'une part, d'autre part un ensemble de résultats propres à redonner du corps aux projets de vaccination préventive. Quatre virus ou groupes de virus paraissent bien, chez l'homme, être des facteurs, sinon exclusifs, du moins déterminants de la cancérisation. Les papillomavirus et le virus d'Epstein-Barr (EBV) qui sont l'objet de ces revues, le virus de l'hépatite B et les HTLV (human T leukema virus) dont nous parlerons brièvement,.

Pour l'hépatite B, facteur étiologique quasi certain des hépatomes primaires en Afrique tropicale et dans le Sud-Est asiatique, il existe un vaccin efficace et coûteux, mais il semble possible de produire en masse ce vaccin à un coût abordable pour la vaccination des enfants exposés au risque de l'infection précoce et chronique. Quelques essais de vaccination préventive sont en cours, il est trop tôt pour savoir l'incidence qu'ils auront sur la fréquence réelle des cancers primaires du foie. Au moindre indice épidémiologique confirmé d'un fléchissement de ces cancers après une vaccination, il faudrait, sans délai inutile, l'étendre à l'ensemble des enfants des populations exposées.

La même attitude s'imposera si des résultats de même nature étaient obtenus par des vaccinations expérimentales dirigées contre les papillomavirus oncogènes et contre l'EBV.

Sachant qu'aussi bien pour l'hépatite B, que pour l'EBV et les papillomavirus, les risques essentiels sont bien plus importants dans les pays en voie de développement que dans les pays industrialisés, il serait injuste et éthiquement inacceptable que les scientifiques et les médecins travaillant dans les pays riches se désintéressent de ces perspectives, ou plus simplement ne suivent pas attentivement ce qui se passe. Les deux revues publiées dans ce numéro sont là pour les aider à savoir. Il faut pousser, par tous les moyens, les feux de la vaccination antivirale anticancéreuse. Rien n'assure qu'une ou plusieurs de ces vaccinations puissent réellement réduire la fréquence de ces cancers et leur mortalité. Mais jusqu'à preuve expérimentale du contraire il n'y a pas d'autre pari possible et l'expérimentation sur le terrain avec les moyens nécessaires et une nécessité urgente. Quitte à déplaire, j'ose l'écrire, beaucoup plus urgente que les mégaprojets génétiques. Il y a des millions d'années/vie à gagner. Les épidémiologistes de l'OMS en sont conscients. Ils l'ont écrit; mais ils sont loin d'avoir l'appui de la communauté des cancérologues des pays développés et de leurs groupes de pression. Effectivement, comme toute expérience sur le terrain des pays en voie de développement, les difficultés sont innombrables et tellement éloignées des difficultés de la recherche expérimentale ou de la recherche clinique. Bien entendu, pour aucune de ces vaccinations, la certitude n'est acquise, qu'elle serait capable à elle seule de réduire l'incidence des cancers du foie, du nasopharynx, du col utérin, du canal anal et des lymphomes et leucémies, pour ne parler que des cas les mieux connus. Mais la probabilité est forte. Assez forte pour que la communauté des chercheurs fasse de ces projets une priorité de sa politique, pèse sur les pouvoirs publics dans ce sens et agisse de façon soutenue auprès de l'OMS, de l'UNICEF et des organisations gouvernementales et non-gouvernementales. Le moment est propice pour ce genre d'action. La conférence de Rio a été, tant au Sud qu'au Nord une source de frustrations. C'est donc bien le moment pour les chercheurs et les cliniciens, si nombreux au Nord, si peu nombreux au Sud, de définir quelques objectifs de santé à l'échelle mondiale et d'intervenir de façon déterminée, aussi déterminé qu'on peut et qu'on doit l'être dans la lutte contre le tabagisme. Comme pour le tabac les effets positifs ne seront mesurables qu'après un long délai, ce que devront savoir et dire tous les participants à cet effort. Heureusement et contrairement au tabac, les virus n'ont aucune valeur marchande; il n'y a donc pas d'intérêts économiques directs et antagonistes en jeu.

Bien entendu, il faudra nourrir les personnes qui profiteront de ces années de santé gagnées, il faudra aussi les éduquer et leur donner du travail. On doit y songer et s'y préparer. C'est dire combien un effort aussi légitime que celui que nous proposons à tous nos collègues doit être accompagné d'un accroissement de la maîtrise démographique. Il n'est pas permis aujourd'hui d'être médecin ou chercheur (cancérologues et chercheurs en sciences sociales) et de ne pas être d'une façon ou d'une autre associé à ce qui sera le projet d'application anticancéreux le plus vraissemblable de l'effort scientifique actuel.

Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com

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