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The Cancer Journal - Volume 5, Number 3 (May-June 1992)

éditorial


Ainsi parlait Néanderthal




Il était à peu près admis que l'homme de Néanderthal (Homo sapiens Neanderthalis) ne savait pas parler, du moins parler comme nous, et comme l'homme de Cro Magnon, avec un langage articulé, rapide. Aussi la plupart des anthropologues convenaient-ils que Mr Néanderthal n'avait pu convenablement faire sa cour à Mme Cro Magnon et ne pouvait ainsi prétendre au noble titre d'ancêtre des lecteurs du Journal du Cancer (Homo sapiens sapiens). Et bien le croiriez-vous, il faut réviser nos positions. Néanderthal n'est peut être pas une espèce éteinte. Il est probable qu'il savait parler et donc qu'il a pu séduire... et donc qu'en cherchant bien il est peut-être l'un de nos ancêtres, et que par là même nous lui devons respect et affection. Peut-être ne lui aurions-nous jamais manqué de respect, si en bon scientifiques nous avions douté de l'opinion paradigmatique qui lui coupait la parole.

Une autre vérité inébranlable, grâce à laquelle vécurent bien des biologistes et des médecins, concerne la multiplication des neurones. Toutes les cellules de l'organisme sont capables de se multiplier et de se renouveler plus ou moins rapidement de la naissance à la mort chez les mammifères, sauf les neurones, dont le nombre établi au terme de la vie foetale, ne peut aller qu'en déclinant. Faux semble-t-il. Faux peut-être.

Allons-nous accepter ces vérités neuves. Sont-ce bien des vérités. Comment savoir? Maintenant que l'Eglise a réhabilité Galilée et que Copernic est redevenu honorable. Vers qui devrons-nous nous tourner pour savoir par où passe la frontière entre la vérité et l'erreur. Peut être devrons-nous nous adresser aux Comités d'Ethique!

"Also Sprach Zarathustra"

La suggestion n'est peut-être pas sotte. Que nous dit l'éthique scientifique. Ou plutôt que ne dit-elle pas, qu'elle devrait dire. C'est simple et çà tient en peu de mots. En science, il n'y a pas de vérité qui ne soit approximative et temporaire. Celui ou celle qui n'a pas inclus le doute systématique dans son comportement (ethos) n'est pas un scientifique. Et tant pis pour les prophètes, gourous, sages et autres héritiers de Néanderthal et Cro Magnon qui dans les medias ou les congrès, ou auprès des décideurs assènent ou distillent des "vérités scientifiques". Ils ne sont pas des nôtres et nous ne sommes pas des leurs. Ils sont dans l'erreur et y entraînent ceux qui leur font confiance.

Car l'éthique nous enseigne que si nous ne pouvons dire la vérité vraie, il y a au moins des erreurs et des fautes que nous pourrions éviter en doutant intelligemment et méthodiquement. En doutant d'abord de ce qui nous paraît le plus sûr. Des philosophes ont écrit cela bien avant moi. Mais qui donc lit aujourd'hui les philosophes. Qu'elle est donc l'influence de Descartes ou de Leibnitz sur le Dow Jones, maintenant que Marx n'est même plus coté sur le marché.

Et c'est bien dommage car et le langage de Néanderthal, et la multiplication des neurones, et la multiplication des neurones chez Néanderthal, ne sont que des cas particuliers d'un phénomène général qui est capable d'être profitable aux malades atteints de cancers.

Lecteurs, n'omettez pas de douter de ce que vous venez de lire.

Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com

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