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The Cancer Journal - Volume 5, Number 2 (March-April 1992)

éditorial


Conservatisme en science




"When do anomalies begin?" Ceci est le titre d'un article de Lightman et Gingerich, paru dans un numéro récent de Science (1), dans lequel ils dissertent sur le conservatisme en science. Une longue discussion devrait avoir lieu pour savoir si on doit dire, comme ils le font, the conservatism of science, ou bien comme nous préférons dire the conservatism in science. Le conservatism est-il inhérent à la science, ou bien est-il conjoncturel; sans doute dominant, mais seulement ici et maintenant. Plus particulièrement en médecine, beaucoup de praticiens et de chercheurs, de cliniciens et de biologistes ont de la peine à admettre l'existence simultanée de l'expansion technologique et du conservatisme. Comme si le modernisme des outils entrainait un changement d'attitude face au savoir, plus propice au changement nécessaire des cadres de pensée. Lightman et Gingerich écrivent "Science is a conservative activity, and scientists are reluctant to change their explanatory frameworks". Comme toute forme de conservatisme, l'ordre établi des idées est immédiatement efficace, d'une efficacité perceptible en paroles et en images. Il ne devient inefficace, contre-productif que dans l'instant où l'on jette un regard venant d'ailleurs. La science biomédicale regardant la science biomédicale est satisfaite d'elle-même, de sa production abondante et régulière, de ses milliers de chercheurs et de techniciens, de sa structure, de sa gestion, de sa presse, dont notre journal est une partie. Là où les choses se gâtent, c'est au moment où le critère social filtre le regard. Pour la biomédecine, le critère social est la santé. Alors même que les notions de santé et de progrès sont délicates à préciser. Si l'on évoque la santé dans le monde, il serait pour le moins hasardeux de vanter son progrès. A peine si l'on oserait, ou si l'on saurait faire le bilan entre les progrès, pour l'essentiel limités aux pays industrialisés, portant sur la baisse de la mortalité périnatale et infantile, avec un accroissement très notable de l'espérance de vie à la naissance et les échecs: sous-nutrition, malnutrition, persistance ou expansion de maladies parasitaires et infectieuses, SIDA compris, extension au tiers-monde de risques jusque là confinés aux pays industrialisés. Phénomènes complexes dont la science n'est ni responsable, ni innocente et dont finalement elle s'occupe peu. La dépendance économique de la science coûteuse impose ses limites aux sujets auxquels la science s'intéresse. Ces propos sont d'une rigoureuse banalité, au point même qu'il devient indécent de les formuler. Parler du conservatisme, c'est inévitablement imaginer que d'autres cadres de pensée sont possibles, nécessaires, capables de modifier le contexte, de sorte que la science soit moins conservatrice, donc qu'elle se rapproche de l'idée utopique que l'on en a et qui lie la science et le progrès, la science biomédicale à l'essor de la santé.


Jean-Claude Salomon
e-mail: salomon@tribunes.com

1. Lightman A, Gingerich O. When do anomalies begin? Science 255, 690-695, 1991.


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