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The Cancer Journal - Volume 11, Number 2 (March-April 1998)

editorial


Les experts sont-ils des tueurs en série?



Dans divers "groupes d'experts" scientifiques et techniques consacrés à la biomédecine, j'ai eu l'occasion de participer à l'exercice périodique du choix des priorités. Entendez par là l'établissement d'une liste de thèmes et de sujets sur lesquels le groupe recommandait que l'on concentre l'attribution des moyens. Ceci prétendait-on était un exercice très élaboré de politique scientifique. Seuls y étaient conviés les esprits capables d'avoir une vision d'ensemble de la biomédecine du présent et d'en déduire les bonnes orientations pour l'avenir.

Jeune, j'ai été flatté de m'asseoir parmi des gens distingués pour être d'une telle perspicacité. Naïvement j'ai cru que les experts, plus experts que moi qui l'était peu, allaient m'apprendre leur art de prévoir l'avenir, du moins de faire de la prospective. Ceci ne manquait pas de m'exciter. Moins jeune, moins naïf et toujours aussi peu expert, j'ai commencé à interroger mes collègues sur la démarche qui les menait vers ce consensus sans enthousiasme, lourd de biologie moléculaire, de biotechnologies, de neurosciences, de sciences cognitives, d'imageries numérisées, de pharmacocinétique, d'interface avec la biochimie, avec l'informatique, avec le nord, avec le sud, avec l'est, mais surtout avec l'ouest.Que sais-je encore. Je commençais à douter de l'expertise de chacun, car les mêmes thèmes, les mêmes mots, parfois diversement associés, émanaient de tous les comités, figuraient dans tous les rapports des experts européens, américains, japonais, russes etc. A tel point que s'imposait l'idée que tous ces experts lisaient les mêmes textes, les mêmes manuels d'expertise, s'abreuvaient aux mêmes sources qui se nomment, comme vous savez, Science, Nature, New England Journal of Medicine, Lancet plus ou moins quelques autres. Face aux idées originales, les experts font parfois figure de tueurs en série.

Forts de la même et unique culture, la population des experts que j'ai eu le privilège de connaître, échantillon probablement représentatif de l'ensemble des experts biomédicaux, se partageait en deux sous-populations: les croyants et les sceptiques. Tout comme se partagent du reste les "inexperts". Les croyants avouaient être convaincus que les thèmes sélectionnés par eux l'étaient bien au terme d'un travail original et qu'il s'agissait sans nul doute de la série la mieux à même de favoriser le progrès scientifique. Comme moi, les sceptiques doutaient, non tant de l'intérêt des sujets sélectionnés, que de l'absence d'intérêt d'autres sujets écartés de la liste des priorités. Surtout les sceptiques, qui n'étaient pas tous des cyniques, loin de là, s'étonnaient de la grande ressemblance entre les programmes coulés au même moule par tant de comités différents. Deux possibilités pour interprêter cette situation s'offrent aux sceptiques: 1- admettre que les priorités retenues ne sont pas relatives, mais absolues, objectives et fondées en vérité. Aucun sceptique n'est prêt à admettre une position aussi dogmatique; 2- considérer que les sceptiques ont peut-être raison, mais ceci est bien difficile à démontrer face au bloc soudé des croyants.

Forts de leurs certitudes, face à des sceptiques dispersés, fort d'une continuité rarement mise en défaut, les "experts authentiques", comment pourrait-on du reste être expert et douter, coulent d'heureux jours. Si la médecine ne progresse pas au rythme de leur science fulgurante, la faute en incombe aux maladies comme le SIDA, la sclérose en plaque ou le cancer qui résistent là où elles devraient cèder, aux malades qui ne sont pas vraiment raisonnables dans leur insistance à vouloir aller mieux, à la société qui n'est pas un modèle de rationalité et bien entendu aux médecins praticiens qui n'ont pas les connaissances nécessaires.

Et pourtant les experts sceptiques, oserai-je écrire les experts "par effraction" et surtout les "hors jeux", ceux qui ne siègent pas dans les comités ad hoc, les exclus de la pensée stratégique, ceux qui bougonnent, qui murmurent, mais qui suivent bon gré, mal gré les programmes prioritaires, du moins qui s'efforcent de donner l'apparence de la soumission, tous ceux là peuvent peut-être reprendre l'initiative et bousculer un peu l'unanimisme satisfait. Jusqu'à présent la veille technologique et scientifique, les pratiques d'évaluation comparative, la connaissance globale de la production et des évolutions tendancielles, la vision géographique et géopolitique étaient le domaine réservé des "décideurs". L'information était d'accès difficile, elle était massive et visqueuse, il fallait disposer d'une main d'oeuvre nombreuse pour en manier un volume suffisant, afin de dégager les éléments de l'"intelligence économique et scientifique". Un pouvoir réel ou supposé était associé à la capacité réservée d'assimiler la masse fractionnée des données.

En quelques années la mondialisation via internet a mis de nombreuses bases de données à la portée du premier venu, avec la capacité de localiser, d'extraire, de transférer de gros volumes de données (data mining). Le problème n'est plus l'acquisition de données, même s'il en restera d'inaccessibles, mais de les traiter pour transformer les informations en savoirs. Des logiciels d'analyse des données textuelles et des données chiffrées sont aujoud'hui disponibles aux possesseurs d'ordinateurs individuels. Le travail sur données pour obtenir toute la valeur ajoutée par l'usinage (data milling) devient accessible aux esprits curieux, s'ils acceptent de s'y former, essentiellement par la pratique. Ici la culture scientifique, élément rare dans notre temps, reprend toute sa valeur, car en aval des traitements informatisés il faut sur des éléments le plus souvent inédits, parfois surprenant, faire preuve de l'imagination la plus active. Ce à quoi ne paraît pas préparer la fonction d'expert, ni la fréquentation des comités. Il faut donc s'attendre à voir sur le terrain de la prospective de talentueux "amateurs" faire pièce aux experts les plus patentés.

Jean-Claude Salomon

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