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The Cancer Journal - Volume 11, Number 1 (January-February 1998)

editorial


Indépendance, interdépendance et longue durée



L'indépendance absolue n'existe nulle part dans la société. C'est donc sur l'indépendance relative que nous allons nous exprimer ici. L'objet de cette indépendance est notre Journal. Le Journal du Cancer est né il y a douze ans (mai 1986). A sa naissance, il existait déja au moins cinquante périodiques internationaux dédiés a l'étude des cancers. Leur nombre n'a cessé de croître. L'un d'eux a même cru opportun de prendre notre nom. Pourquoi se gèner quand on est puissant. La compétition est donc rude. Comme toute publication scientifique digne de ce nom, nous avons respecté des règles élémentaires: évaluation par les pairs des articles soumis a la rédaction, qualité et rapidité du travail rédactionnel, faible taux d'erreurs, parution rigoureusement a la date prévue. En cela nulle originalité. Il n'aurait pas été nécessaire de faire un périodique de plus si nous n'avions voulu d'emblée marquer notre différence: l'indépendance est notre fierté. Le Journal du Cancer n'appartient en aucune manière au complexe médico-industriel. Il appartient exclusivement à ses auteurs et à ses lecteurs. Ce n'est pas une entreprise commerciale à la recherche de profits. Sa politique rédactionnelle n'est soumise a aucune pression visible ou invisible. Ceci est une force. C'est une faiblesse aussi. Nos ressources sont modestes, elles proviennent des abonnements et des frais de publication payés par les auteurs. Le tarif de ces frais n'a pas varié en francs courants depuis le lancement du Journal.

A la fin de l'année, je dois prendre ma retraite. Depuis un an, je me préoccupe de trouver les moyens de la survie du Journal en préservant les conditions de cette indépendance. Ceci n'est pas acquis. Tant s'en faut. Le CNRS qui assure mon salaire et fournit les locaux dans lesquels nous travaillons, a décidé de retirer cet appui, en échange duquel il n'a jamais exigé aucun contrôle sur le Journal. Les autres institutions de recherche pressenties n'ont pas voulu s'engager. Sans doute une petite publication indépendante n'a t-elle pas le poids suffisant pour s'imposer à l'administration. Les éditeurs européens contactés peuvent envisager de le reprendre, mais ils veulent le contrôle du Journal. Ils ne veulent pas risquer entre leurs annonceurs et la rédaction, une quelconque contradiction qui deviendrait vite un conflit d'intérèts. Ce sont tous les annonceurs qui sont susceptibles de faire pression sur toutes les publications d'une maison d'édition, pas seulement ceux qui annonceraient dans notre journal. Notre journal n'est pas associé a une société savante, il n'organise aucune réunion, il ne publie pas les compte-rendus de ces réunions qui apportent des revenus appréciés à nombre de journaux scientifiques. Le voudrions-nous que nous ne pourrions en obtenir régulièrement. Jusque-là, nous n'avons jamais vu cette situation comme préjudiciable à la bonne marche de notre Journal, mais simplement comme le prix à payer pour cette chère indépendance.

Par contre nous avons pu chaque fois que possible publier des papiers qui ne l'auraient pas été ailleurs, soit parce qu'ils concernaient des thèmes hors de la mode, soit parce qu'ils soutenaient des points de vues minoritaires, écrasés par le cadre de la pensée habituelle. Nos lecteurs ne s'y sont pas trompés. Nous sommes parfaitement identifiés pour cette fonction qu'on qualifierait volontiers de marginale. Non que la plupart des articles et des revues publiés dans Le Journal du Cancer ne soient très "classiques", mais simplement parce que cette possibilité de s'exprimer autrement existe, que dans chaque numéro il y a un ou deux papiers qui ne paraîtraient pas ailleurs, nous sommes connus, notre notoriété s'est bien établie. Nous avons enquètés auprés de nos auteurs, afin de savoir si leurs articles étaient aussi visibles dans notre Journal que dans les autres journaux oŁ ils publient. Ils nous ont confirmé que le nombre des tirés à part qui étaient demandés étaient satisfaisant.

La publication d'un fond respectable de revues générales dans l'édition imprimés et dans l'édition électronique sur la toile (http://www.infobiogen.fr/agora/cancer/homepage.htm) contribue à la notoriété croissante du Journal. La fréquentation régulière de notre serveur, à la fois pour les textes et pour les services associés: annonces de réunions, adresses (e-mail) de correspondants, adresses d'institutions sur le web... est un signe de bonne santé. Mais l'avenir doit ètre sérieusement préparé. C'est dans la perspective d'un changement de rédacteur en chef que nous n'avons pas récemment renouvelé en partie le comité scientifique. Ce sera une des premières actions à mener par le nouveau responsable. Sans doute occuperai-je une petite place dans la future équipe, pendant le temps nécessaire a une bonne transmission du savoir-faire.

Si certain(e)s soucieux comme nous le sommes d'indépendance a l'égard du complexe médico-industriel veulent contribuer à assurer la survie du Journal, qu'ils n'hésitent pas à nous contacter par courrier ou par e-mail (salomon@infobiogen.fr) et à faire des propositions. C'est maintenant que se joue le sort de ce Journal. Qu'ils ou elles se convainquent que ce complexe n'est pas une illusion. Sa taille dépasse probablement celle du complexe militaro-industriel stigmatisé a la fin des années cinquante par le président Eisenhower. Les concentrations dans l'industrie pharmaceutiques vont au rythme des fusions-acquisitions et le pouvoir de contrôler la presse scientifique se concentre dans un nombre sans cesse réduit de firmes industrielles. Les libertés académiques dans ce contexte, quand on sait le poids des publications sur la carrière des scientifiques, risquent bien de fondre comme neige au soleil, la oŁ elles subsistent. On peut aussi s'inquiéter pour l'évolution des traitements, la recherche clinique trouve son financement le plus souvent avec l'appui des industriels, il ne faut pas s'en plaindre, mais constater combien il est difficile d'explorer scientifiquement des procédés thérapeutiques sans valeur marchande. Si rien ne s'y oppose en principe, c'est tout simplement que nul ne songe à les financer. Et pour les laboratoires et les équipes hospitalières les lois du marché, pour indirectes qu'elles soient, n'en sont pas moins bien pesantes. La mode aidant, les moyens se concentrent a leurs tours sur un petits nombres de sujets "rentables". Tant pis si la stagnation des résultats cliniques est la règle, le progrès l'exception.

Alors il reste du pain sur la planche et le Journal du Cancer garde bien sa raison d'ètre.

Jean-Claude Salomon

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