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The Cancer Journal - Volume 10, Number (March-April 1997)

editorial


Propos d'un président (catégorie cancer)




" Nous sommes tous convaincus, comme je le suis moi-même, que nous sommes à un moment crucial de la recherche sur le cancer. Il y a aujourd'hui des possibilités, comme jamais auparavant, de transférer les résultats de la recherche fondamentale vers la clinique pour le plus grand bien du malade et de réaliser enfin, au terme d'une longue approche, les découvertes les plus passionnantes de la biologie humaine. Vous savez, comme je le sais moi-même, que c'est aussi le moment où de la façon la plus malencontreuse, notre gouvernement a décidé de réduire de façon drastique nos budget de recherches. C'est donc notre devoir en temps que médecins, scientifiques, et surtout en temps que citoyen de... "
" Et pourtant ne savons nous pas que la bonne santé des hommes et des femmes de ce pays est le moyen le plus certain de réduire les dépenses de santé et de contribuer à la bonne santé économique de la nation. "

Votre éditorialiste qui ne préside aux destinées d'aucun groupe, d'aucun lobby, a ce discours dans les oreilles et le met à la disposition de tous les présidents qui voudraient s'en servir. Convenons cependant que ces propos entendus dans tous les pays industrialisés sont un peu usés. Ils peuvent encore toucher quelques naïfs, mais ils ne seront pas bien considérés par les responsables politiques et administratifs.

Revenons à une forme d'expression plus compatible avec notre manière d'aborder les difficultés de la recherche sur le cancer. Evidemment nous savons qu'il faut des moyens pour la recherche médicale, pas seulement pour le cancer; nous savons que la pauvreté progressive des laboratoires et des services hospitaliers rend plus difficile la tâche des médecins et des scientifiques. Nous savons aussi que, parce que les moyens sont réduits, il faut que nous réfléchisions aux choix et aux orientations. Il serait peut-être temps de décider entre nous de la procédure à suivre pour diversifier les hypothèses et les projets de recherche et obtenir enfin des résultats capables de rompre avec la stagnation clinique et thérapeutique. Les idées neuves et différentes existent. Mais elles ne sont pas appréciées dans les comités et dans les commissions où l'on préfère les idées à la mode, ce qui n'est pas pareils. C'est bien pourquoi tant de scientifiques concentrent leurs efforts sur un nombre restreint de thèmes, même quand ils apparaissent moins prometteurs qu'il n'y parut au début de leur exploitation. Enfermés dans un déterminisme et un mécanisme très archaïques, combien de travaux demeurent limités à la recherche des causes efficientes. Pendant dix années c'est sur les oncogènes que tous les espoirs se fondent (1979-1989), puis sur les anti-oncogènes et sur l'équilibre entre ces deux catégories. Dès le début, des annonces fracassantes sur la rapidité avec laquelle le transfert du laboratoire à la clinique allait s'opérer stupéfiait et impressionnait ceux qui par crédulité ou par intérêt voulait y croire. Cette période est dépassée. On peut recommencer inlassablement avec les mêmes propos sur l'insuffisance des moyens et sur la quasi certitude de pouvoir bientôt, grâce à un meilleur effort financier, obtenir des guérisons plus nombreuses et des gains de survie substantiels.

Notre point de vue est différent:

Sans rien interrompre des travaux engagés, donnons une prime aux audacieux qui ouvriront de nouvelles voies; pour cela n'exigeons plus de publications à court terme comme unique chemin vers l'obtention des contrats.

Consacrons une part significative des moyens disponibles aux chercheurs qui ont fait leurs preuves et passons en dehors du système d'évaluation par les pairs. En faisant confiance aux chercheurs imaginatifs, rarement compris par ce mode d'évaluation, plutôt qu'aux projets standardisés. En agissant ainsi, il est peu probable qu'on court trop de risques. La crainte diffuse du rejet d'un projet original, crainte parfaitement légitime aujourd'hui, contribue à la banalité calculée des hypothèses de travail et à la médiocrité des résultats. Il faut plus de moyens certes, mais pas pour explorer inlassablement les questions vieillies.

Les concepts de santé et de maladies, doivent moins être perçus comme des références normatives que comme des processus propres à établir dans l'organisme une organisation et une structure différents pour répondre à la modification spécifique du aux contraintes et aux besoins. L'histoire naturelle d'un cancer est peut-être celle d'une survie acquise grâce à des altérations profondes, radicales et parfois dangereuses de l'étonnante capacité de reconstruction et d'adaptation de l'organisme.
Moins que d'argent, il faut sans tarder élaborer des concepts inédits, générateurs d'hypothèses heuristiques différentes. L'innovation conceptuelle est latente chez beaucoup de chercheurs et de médecins, latente mais réprimée par le conformisme des institutions. Les décideurs politiques, le public profane, les journalistes doivent chercher d'autres inspirateurs parmi les scientifiques. Les idées neuves sont l'affaire à la fois d'individus et d'un environnement institutionnel favorable. La liberté de concevoir ne peut être une concession superficielle, si par ailleurs les pensées marginales, les seules parmi lesquelles se trouveront les bons projets, sont condamnées à la clandestinité. Il ne suffit pas qu'une proposition semble marginale pour qu'elle soit bonne, loins de là. Mais ce sont sur les marges que se situe la vraie création scientifique.

Ni l'inventaire de tous les phénomènes observables et on sait combien les techniques modernes s'y prêtent, ni l'erreur féconde, ni la découverte de ce qu'on ne cherche pas, ne sont les voies recommandables des progrès nécessaires. Ce peuvent être d'heureux accidents qu'il faut reconnaitre et saisir. Ni plus, ni moins. Certainement pas les justifications acceptables du dogmatisme, de la paresse d'esprit ou du manque de courage.

N'étant ni les premiers, ni les seuls à tenir de tels propos, nous n'avons pas la naïveté de croire qu'ils vont être admis aisément. C'est sans importance, ce genre de message doit tracer sa route au rythme lent des idées qui surprennent. C'est la vocation du Journal du Cancer que de les héberger et de les diffuser.

Jean-Claude Salomon
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