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Science Tribune - Article - Novembre 1997

http://www.tribunes.com/tribune/art97/mart.htm

Ethnicité et classe sociale à la lumière du débat sur l'underclass



Marco Martiniello

Université de Liège, Faculté de Droit - Science Politique, CEDEM, 4000 Liège, Belgique.
E-mail : M.Martiniello@ulg.ac.be


La validité scientifique des concepts de classe sociale et d'ethnicité fait depuis longtemps l'objet d'un intense débat dans les sciences sociales (a). Il a donné lieu au fameux 'dilemme ethnicité contre classe' ('ethnic versus class dilemma'). Les relations complexes entre l'ethnicité et la classe sociale peuvent notamment être appréciées à la lumière du débat à propos du concept d'underclass (b). Cette notion hautement controversée aux Etats-Unis a été développée pour rendre compte des phénomènes de pauvreté, d'exclusion et de ségrégation sociales qui frappent une fraction non négligeable de la population urbaine, et parmi celle-ci, une proportion importante d'Africains-Américains.
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Underclass : un concept à abandonner ?

La notion d'underclass divise le monde académique. Il n'y a aucun consensus en ce qui concerne la définition de l'underclass, le pouvoir explicatif de ce concept et ses implications en matière de politiques publiques. Pour certains auteurs, l'usage même du mot devrait être abandonné dans la mesure où le débat sur l'underclass aurait atteint un 'stade terminal de confusion' (Fainstein et al (1)). C'est le cas de William Julius Wilson (2) et plus récemment de Jennifer Hochschild (3) qui préfèrent utiliser l'expression de 'estranged poor' (c).


Underclass : un outil politique ou un concept scientifique ?

Pour certains auteurs, le terme d'underclass est plus un outil politique qu'un concept scientifique. Toutefois, le camp politique qu'il est supposé servir fait l'objet de bien des discussions. Pour Willets (4), il s'agit indubitablement d'une notion quasi-marxiste. Cross et Keith (5) sont d'un avis diamétralement opposé. Pour eux, l'usage du terme underclass s'inscrit toujours dans la défense de thèses réactionnaires.

Ces deux critiques paraissent un peu exagérées. Certes, le terme d'underclass est loin d'être une notion politiquement neutre. Toutefois, sa connotation politique semble changer dans le temps et dans l'espace. Dans les années soixante, il était souvent utilisé par les chercheurs appartenant à une mouvance plutôt libérale comme par exemple Gunnar Myrdal aux Etats-Unis (d) et par la gauche modérée en Grande-Bretagne. Au contraire, durant les années quatre-vingt, la notion d'underclass a été développée par des chercheurs associés au conservatisme aux Etats-Unis alors qu'en Grande-Bretagne, tant des conservateurs que des marxistes l'utilisaient.


Underclass : une conception morale ou scientifique ?

Le concept d'underclass est aussi critiqué en raison de sa teneur morale. A cet égard, il est clair que les conceptions conservatrices de l'underclass sont pour le moins contestables. En effet, l'appartenance à l'underclass est définie en termes de valeurs et de comportements immoraux que présenteraient les catégories de la population frappées par la pauvreté, et en particulier les Noirs.

Le prototype de la conception morale, et par conséquent non scientifique, de l'underclass est la définition de Charles Murray (6). Pour cet auteur, l'underclass ne se définit pas par la pauvreté mais plutôt par un ensemble de déficiences d'ordre culturel qui se traduiraient par des valeurs, des attitudes et des comportements immoraux de la part de ses membres. Dans son optique, la maternité des célibataires est un des indicateurs centraux de l'underclass dans la mesure où elle exprime l'immoralité de nombreux Africains-Américains qui n'accordent plus aucune valeur à la structure familiale 'normale'. De façon analogue, il explique le chômage des Noirs par un choix délibéré des hommes de l'underclass. Leur culture de la dépendance vis-à-vis notamment du système d'aide et de sécurité sociales et leur rejet de la valeur du travail dont la centralité dans la société américaine ne sont plus à démontrer. Dès lors, en raison de son immoralité supposée, l'underclass est, aux yeux de Murray, responsable des mauvaises conditions économiques et sociales dans lesquelles elle vit. Elle ne mérite par conséquent aucune aide publique.

Murray est rejoint dans son analyse par le nouveau chantre du conservatisme, Dinesh D'Souza. Dans son dernier ouvrage (7), il évoque les normes pathologiques que partagent selon lui les membres de l'underclass et qui empêchent d'apporter une solution à leur problème.

L'enjeu du débat tel qu'il est posé par des chercheurs proches des milieux conservateurs comme Murray et D'Souza, et relayés dans les arènes politiques par des Républicains de la stature de Newt Gringrich ou de Bob Dole, est clairement la fin du système de l'affirmative action développé depuis les années soixante pour garantir une meilleure égalité des chances aux individus faisant partie des minorités raciales.


Les appréciations politiques et morales sont des freins à l'étude scientifique de l'underclass

Cette définition morale d'un problème au demeurant très complexe préconise et justifie, aux yeux de Murray et de D'Souza, la passivité des pouvoirs publics dans la lutte contre la pauvreté et la dualisation sociale et économique. Elle ne permet pour autant pas de progresser dans l'étude scientifique de ces questions. Elle s'inscrit en réalité dans le cadre de théories visant principalement à justifier un programme politique. Par conséquent, si l'objectif que l'on s'assigne est de nature scientifique, toute conception morale de l'underclass devra être rejetée sans appel.

Certes, l'existence même d'une underclass pose à la société une série de problèmes moraux cruciaux (Boxill (8)) comme par exemple la relation entre la justice sociale et le principe de l'égalité des chances, les obligations d'un Etat démocratique dans le domaine de la lutte contre les inégalités et les discriminations, les obligations des élites issues des minorités ethniques et raciales par rapport à leur groupe d'origine, etc. Mais il n'est pas du ressort des spécialistes des sciences sociales en tant que tels d'y apporter des solutions politiques.


Quelques objections à la validité scientifique du concept d'underclass

Plusieurs objections ont été formulées en ce qui concerne la validité scientifique intrinsèque du concept d'underclass.

Première objection : Le caractère vague du concept (Hatem (9)).

D'après Gans, il ne serait en fait qu'un terme synthétique permettant de regrouper dans une seule catégorie des fractions très différentes de la population et des problèmes sociaux divers (Morris (10) p.108).

Pour Jenks (11), l'ambiguïté du terme underclass provient du nombre trop élevé de critères utilisés pour le définir en fonction desquels la définition de l'underclass sera très différente et le mot se référera en fait à des situations sociales distinctes. Ainsi, selon Jenks, il n'existe pas une seule underclass mais plusieurs selon le critère classificatoire mis en oeuvre pour la définir. Il distingue une underclass définie par la pauvreté, une seconde dont les membres se caractérisent par la privation d'emploi, une troisième dont le profil en matière d'éducation est très faible et enfin une dernière underclass qui manifeste des comportements violents en milieu urbain. Stephen Steinberg (12) abonde dans la même direction lorsqu'il affirme que différentes conditions produisent en fait différentes underclasses. Selon Jenks, fondre les différentes underclasses, les conditions qui les produisent et les problèmes sociaux spécifiques auxquelles elles se réfèrent dans un seul 'métaproblème' souvent désigné comme le problème de l'underclass est peu satisfaisant d'un point de vue scientifique.

Cette posture conduit de surcroît à préconiser des politiques publiques peu réalistes dans la mesure où elle favorise la recherche de solutions globales à des problèmes qui sont loin de l'être exclusivement. C'est ce que fait indirectement en France Didier Lapeyronnie (13) (14) lorsqu'il émet l'hypothèse de l'existence d'un problème spécifique de l'underclass qui serait une caractéristique majeure des sociétés postnationales.

Deuxième objection : Un concept qui décrit mais qui n'explique pas

La seconde objection prolonge en quelque sorte la précédente et met en doute le pouvoir explicatif du concept d'underclass tout en reconnaissant son utilité dans la description d'une série de situations sociales marquées par la pauvreté. Ainsi, selon Barbara Schmitter-Heisler (15), la notion d'underclass manquerait de rigueur pour former un concept utile pouvant être intégré dans une théorie générale de l'exclusion sociale et politique. Elle permettrait de poser des questions empiriques mais serait d'une utilité théorique très limitée. Cet auteur n'abandonne toutefois pas la possibilité de corriger ses faiblesses et d'accroître son pouvoir explicatif.

Des auteurs comme Galbraith (16), Runciman (17), Giddens (18) ou encore Smith (19) semblent relativement plus satisfaits du pouvoir explicatif du concept d'underclass. Toutefois, les deux derniers auteurs doutent de son utilité dans le cas britannique. Ils y voient plutôt un phénomène spécifiquement américain.


Vers une clarification du concept d'underclass: Les éléments utilisés pour le définir

Au delà de cette controverse, il semble correct d'admettre que dans certaines conditions et utilisé avec prudence, le concept d'underclass présente une certaine valeur théorique qui pourra éventuellement être accrue en le liant à des processus plus généraux d'inclusion et d'exclusion sociales et politiques. Pour ce faire, il s'agit tout d'abord de débarrasser la notion d'underclass de sa charge morale. Il faut ensuite clarifier sa définition en sélectionnant des éléments permettant de réduire l'ambiguïté qui caractérise cette notion. La multiplicité des définitions de l'underclass tend en effet à compliquer le problème de l'explication. Globalement, trois ensembles d'éléments sont utilisés pour définir l'underclass, à savoir la marginalité économique, les valeurs alternatives et le comportement déviant qui caractériseraient une fraction importante des Africains-Américains vivant en milieu urbain. Quelle que soit la combinaison retenue de ces éléments de définition, l'underclass, principalement composée de Noirs, est utilisée par opposition à la classe moyenne ('middle class'), formée en majorité de Blancs.


Premier élément utilisé pour définir l'underclass : La notion de marginalité économique

Elle comporte plusieurs dimensions souvent reprises dans les définitions du concept d'underclass.

La pauvreté économique

- Pour John Kenneth Galbraith (16), l'underclass est la catégorie de la population composée de tous ceux qui ne partagent pas le bien-être économique moyen de la société américaine.
- William Julius Wilson (2) la définit quant à lui par une combinaison de pauvreté et de 'race' en en faisant une particularité africaine-américaine (Weir (20)). Il préfère parler des pauvres du ghetto ou des Noirs pauvres.
- Anthony Giddens (18) élargit pour sa part la définition à toutes les catégories ethniques qui vivent dans la pauvreté.
Quoi qu'il en soit, ces trois auteurs établissent une relation entre la pauvreté et l'absence d'un revenu décent et régulier, abstraction faite de sa source.

L'incapacité d'être économiquement autonome

Au contraire, d'autres chercheurs insistent précisément sur une source particulière de revenus pour définir l'underclass, à savoir les allocations sociales ou l'aide publique (Willets (4)). Ainsi, la dépendance vis-à-vis de l'assistance publique et l'incapacité d'être économiquement autonome sont pour eux les deux critères déterminants de l'underclass et non la pauvreté.

La marginalité professionnelle

Pour certains, la marginalité économique signifie plutôt le chômage ou le sous-emploi de longue durée ou permanent. L'underclass désigne alors les catégories de la population qui sont partiellement ou totalement déconnectées du marché du travail et qui vivent par conséquent une situation de marginalité professionnelle se traduisant souvent par un isolement social redoutable (Morris (10)).

Le marché du travail dual

Une autre dimension de la marginalité économique renvoie au débat au sujet du marché du travail dual. Pour Anthony Giddens (18), l'expression d'underclass désigne dans le contexte européen, la fraction ethnique de la classe ouvrière formée par les travailleurs immigrés originaires des anciennes colonies. Ils forment des minorités sous-privilégiées sur-représentées dans le marché du travail secondaire par l'effet de processus de ségrégation. John Rex (21) (22) utilise lui aussi le terme d'underclass en relation avec les populations issues des vagues migratoires à destination de la Grande-Bretagne. Selon lui, les travailleurs noirs en provenance des anciennes colonies britanniques souffrent de discriminations, que ce soit en matière d'emploi, d'éducation ou de logement. étant de la sorte privés de citoyenneté sociale, ils ne peuvent être intégrés à la classe ouvrière et ils occupent une position spécifique à l'échelon inférieur à cette dernière. Si ils divergent quant à la position effective des travailleurs immigrés dans la structure de classes britannique, Rex et Giddens reconnaissent néanmoins que leur position de classe est totalement déterminée par leur appartenance ethnique telle qu'elle est perçue par les puissances européennes.


Deuxième élément utilisé pour définir l'underclass : Les valeurs alternatives

Nombre de définitions de l'underclass se situent au delà de ces différents aspects objectifs de la marginalité économique pour insister sur les valeurs alternatives dont seraient porteurs surtout les Noirs des grandes villes américaines. Contrairement à l'ensemble de la société, le travail et la famille ne seraient pas pour eux des valeurs fondamentales (Murray (6)). Ainsi, ils seraient notamment incapables d'occuper un emploi de façon régulière en raison de leur fainéantise et de l'absence totale de sens des responsabilités dont ils feraient preuve. Au niveau familial, ils préféreraient sensiblement les aventures amoureuses variées, épisodiques et éphémères à la vie familiale 'classique' (parents plus enfants). Cela expliquerait l'importance du phénomène des mères célibataires parmi eux. Par ailleurs, ils ne partageraient pas non plus les valeurs de liberté et d'individualisme qui sont en fait le ciment de la nation américaine. Par conséquent, les Noirs de l'underclass souffriraient d'une mauvaise adaptation, voire d'une perversion culturelle profonde et naturelle. Non seulement seraient-ils dès lors inutiles pour la société, ils constitueraient de plus une menace pour le consensus social américain (Dahrendorf (23)). Clairement, cette approche morale de l'underclass conduit à une exclusion de ses membres de la nation américaine.


Troisième élément utilisé pour définir l'underclass : Le comportement déviant

Dans le sillage de cette approche de l'underclass en termes de valeurs alternatives, d'autres définitions mettent l'accent sur le comportement déviant des Noirs des grandes villes, qu'il s'agisse de la consommation de drogue ou d'alcool et de tous les types de comportements criminels qui font la vie urbaine quotidienne, notamment la violence à l'encontre des personnes et des biens (Murray (6)).

En règle générale, il n'y a pas de consensus quant à la primauté de tel élément de définition par rapport à tel autre. Par conséquent, des tensions, voire des contradictions, peuvent surgir entre les différentes définitions de l'underclass si bien que ce mot peut couvrir des situations diverses liées à des problèmes sociaux, économiques et politiques différents.


Vers une clarification du concept d'underclass : Les six points à retenir

Afin de clarifier ce concept d'underclass, il convient donc de souligner les six points suivants.

1. La stabilité d'appartenance : Quelle que soit la définition retenue, l'idée d'une underclass n'a de sens que si une certaine stabilité d'appartenance est observable (Smith (19)). L'underclass renvoie ainsi à des processus d'exclusion sociale, économique et politique durable dont souffrent certaines fractions de la population. On pourrait faire l'hypothèse que dans les sociétés contemporaines, cette exclusion multiforme revêt un caractère structurel.

2. L'absence de présupposés moraux : Les définitions mettant l'accent sur la culture ou les valeurs alternatives et sur le comportement déviant doivent être abandonnées en raison des présupposés moraux qu'elles véhiculent. Cette position ne revient pas à nier l'existence de la délinquance ou de l'inadéquation culturelle au sein de l'underclass urbaine. Toutefois, ces phénomènes doivent être expliqués et non pas être considérés comme des données permettant de formuler une définition morale et qui, par conséquent, biaisera l'approche scientifique des réalités liées à l'underclass.

3. La concentration géographique et la visibilité : Le concept d'underclass renvoie-t-il exclusivement à un phénomène de ghetto urbain ou bien existe-t-il des phénomènes analogues d'exclusion sociale et économique dans les communautés rurales ? En termes d'isolement social et de déconnexion du marché du travail, il est indiscutable que le destin de certaines communautés agricoles du Mid-West américain et de certaines communautés minières des Appalaches (Gaventa (24)) s'apparente parfois à celui des pauvres des grandes villes, même si, dans le premier cas, il s'agit d'une population principalement blanche alors que dans le second, la population noire prédomine. Dès lors, il faudrait peut-être introduire une distinction entre l'underclass urbaine et l'underclass rurale.

4. L'ethnicité : Aux Etats-Unis, le terme underclass se réfère usuellement aux ghettos noirs des grandes villes. Ainsi, même un chercheur réputé progressiste tel que Wilson (2) définit l'underclass en termes ethniques, et plus particulièrement 'raciaux', pour ensuite l'expliquer en termes de classe sociale. Au contraire, selon Christopher Jenks (11), il y aurait, en termes absolus, plus de Blancs que de Noirs dans l'underclass. Qu'en est-il exactement ? Si l'appartenance à l'underclass est associée à la résidence dans un quartier pauvre, alors la proportion de Noirs sera plus élevée et le phénomène apparaîtra comme 'racialement' et ethniquement déterminé pour deux raisons:
- D'abord, l'underclass constitue une plus petite fraction de la population blanche que de la population noire.
- Ensuite, la ségrégation ethnique et 'raciale' des quartiers est plus importante que la ségrégation économique dans la société américaine.
Dès lors, deux solutions peuvent se profiler afin d'éviter cet effet trompeur.
- On peut considérer la composition ethnique et 'raciale' de l'underclass comme une question empirique et exclure l'ethnicité de la définition du concept.
- On peut établir une distinction entre une underclass blanche et une underclass noire produite par des conditions et des processus partiellement différents.
En effet, seule la seconde est le fruit du racisme persistant dans la société américaine. Cette seconde solution est proposée par Steinberg (12) et dans une certaine mesure par Goldberg (25) lorsqu'il propose de substituer le terme underclass par l'expression 'racially marginalized' (les 'marginalisés racialement').

5. Classe sociale ou simple catégorie sociale ? L'underclass se situe-t-elle ou non dans la structure de classe de la société postindustrielle ? Tout dépend évidemment de la définition que l'on adopte de la classe sociale. Selon Dahrendorf (23), l'underclass n'est pas une classe car son potentiel d'organisation et d'action sociale et politique est nul. Le seul type de réaction collective dont elle est capable prend la forme de violences urbaines apparemment désorganisées et sans but politique, comme ce fut le cas à Los Angeles en 1992. Rex (26) s'oppose à cette conception. Selon lui, l'underclass est une catégorie sociale, l'underclass-en-soi, mais il s'agit aussi d'un groupe organisé autour d'une conscience d'appartenance, l'underclass-pour-soi. Sa position de classe spécifique en dessous de la classe ouvrière conduit à une mobilisation politique des ressources ethniques et 'raciales' propres. Il semblerait toutefois que la position de Dahrendorf sur ce point soit plus conforme aux événements récents dans ce domaine. L'underclass souffre en effet d'exclusion politique et elle ne semble pas en mesure de promouvoir et de défendre des intérêts collectifs dans le système politique.

6. Lien avec les travailleurs immigrés. Il a été rappelé que, pour Rex et pour Giddens, l'émergence de l'underclass est principalement le résultat de l'immigration coloniale d'après-guerre vers la métropole. La diversification des schémas migratoires à l'époque contemporaine oblige à nuancer ce lien entre immigration et underclass. En effet, il est indéniable qu'une fraction des migrants tombe irrémédiablement dans la précarité économique et sociale perpétuelle qui caractérise l'underclass. Toutefois, d'autres immigrés gravissent les échelons de la hiérarchie sociale avec une relative aisance. Par conséquent, le lien entre l'underclass et l'immigration est une question empirique liée à la spécificité de chaque contexte migratoire.

Quoi qu'il en soit, l'examen du débat au sujet du concept d'underclass permet de souligner la complexité des relations entre l'ethnicité et la classe sociale. Il met également en lumière la nécessité de ne pas dissocier les approches de la réalité sociale en termes de classe sociale et les approches en termes d'ethnicité tout en respectant la distinction analytique entre les deux concepts. Il facilite aussi la mise en évidence de la façon dont ils sont parfois conjointement utilisés pour classer les individus et les groupes les uns par rapport aux autres.


Eviter les confusions

Par ailleurs, l'analyse du débat sur l'underclass conduit à souligner les dangers d'une confusion entre une approche scientifique et une approche morale, ou plutôt moralisatrice, de problèmes sociaux, économiques et politiques. Définir l'underclass en termes de déviance morale et comportementale des Africains-Américains relève d'une entreprise de justification idéologique d'un programme politique particulier qui prend l'apparence d'une démarche académique. Le terme d'underclass ainsi défini remplit de la sorte certaines fonctions (Gans 27)). D'une part, cette façon de faire ne présente aucune pertinence scientifique. Mais d'autre part, elle favorise la fragmentation sociale et ethnique qu'elle prétend hypocritement combattre en opposant les groupes majoritaires aux groupes minoritaires négativement stigmatisés et caricaturés (Gans (27)). Elle constitue dès lors une régression déplorable pour le projet des sciences sociales et politique qu'il y a lieu de combattre aux Etats-Unis et de ne pas imiter en Europe.


Notes

(a) Ce texte est un abrégé de mon article Ethnicité, 'race' et classe sociale : le débat au sujet de l''underclass' aux Etats-Unis et en Europe (Revue Tocqueville 17 (n 2) 117-133, 1996)

(b) Même si le débat américain sur l'underclass n'est pas sans point commun avec le débat européen sur l'exclusion sociale, le terme d'underclass n'est pas parfaitement traduisible. Il semble préférable de le conserver au détriment du substantif français les exclus qui s'en rapproche le plus.

(c) Cette expression n'est pas aisément traduisible. Elle évoque à la fois l'idée de pauvreté et de "déviance" de l'"underclass" tout en insistant sur les variables structurelles qui les expliquent.

(d) Pour une perspective historique du débat sur l'underclass, l'ouvrage édité par Michael Katz (28) s'impose.


Bibliographie

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2. Wilson WJ. The truly disadvantaged: the inner city, the underclass and public policy. The University of Chicago Press, Chicago, 1987.

3. Hochschild J. Facing up to the American dream. Race, class, and the soul of the nation. Princeton Univ. Press, Princeton, 1995.

4. Willetts D. Theories and explanations of the Underclass. In : Understanding the Underclass. (D. Smith, ed) Policy Studies Institute, London, pp.48-54, 1992.

5. Cross M, Keith M (Eds) Racism, the city and the state. Routledge, London, 1993.

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9. Hatem F. Etats-Unis: l'underclass au coeur de la crise urbaine. Futuribles, n 169, 3-32, 1992.

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13. Lapeyronnie D. De l'intégration à la ségrégation. In : Ville, exclusion et citoyenneté. Entretiens de la ville II. (J. Roman, ed) Editions Esprit, Paris, pp. 97-115, 1993.

14. Lapeyronnie D. L'individu et les minorités. La France et la Grande-Bretagne face à leurs immigrés. Presses Univ. de France, Paris, 1993.

15. Schmitter-Heisler B. A comparative perspective on the underclass. Questions of urban poverty, race and citizenship. Theory and Society 20 (n 4) 455-483, 1991.

16. Galbraith JK. The culture of contentment. Houghton Mifflin Co., Boston, 1992.

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21. Rex J, Tomlinson S. Colonial immigrants in a British city. Routledge, London, 1979.

22. Rex J. Race and ethnicity. Open Univ. Press, Milton Keynes, 1986.

23. Dahrendorf R. Footnotes to discussion. In: Understanding the underclass. (D Smith, ed). Policy Studies Institute, London, pp. 88-95, 1992.

24. Gaventa J. Power and powerlessness. Quiescence and rebellion in an appalachian valley. Clarendon Press, Oxford, 1980.

25. Goldberg DT. Racist culture. Philosophy and the politics of meaning. Blackwell, Oxford, 1993.

26. Rex J. The role of class analysis in the study of race relations. In : Theories of race and ethnic relations. (J. Rex, D. Mason, eds) Cambridge Univ. Press, Cambridge, pp.64-83, 1986.

27. Gans H. Positive functions of the undeserving poor: Uses of the underclass in America. Politics and Society 22 (num.3) 269-283, 1994.

28. Katz M (Ed.). The "underclass" debate. Views from history. Princeton Univ. Press, Princeton, 1993.

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