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Science Tribune - Article - Octobre 1996

http://www.tribunes.com/tribune/art96/farg.htm

Pour davantage d'éthique dans le monde de la recherche



Yves Farge

Directeur de la Recherche et du Développement Pechiney, 10 place des Vosges, 92048 Paris la Défense, France.
E-mail : farge@pechnotes.siege.pechiney.fr


Un certain nombre d'affaires depuis quelques années a fait naître des interrogations dans l'opinion publique et a créé un malaise chez un certain nombre de scientifiques: la fusion froide, les fausses déclarations du Professeur Gallo, des affirmations peu fondées sur des pollutions par des algues en Méditerranée, ou plus récemment le scandale de l'ARC etc... Les scientifiques ne sont pas au dessus des critiques de leurs contemporains et c'est bien normal. Utilisent-ils à bon escient les critiques croissantes qui leurs sont adressées, on peut en douter: leur réaction n'est-elle pas trop souvent celle d'un corps agressé dont la vertu et la pureté des intentions seraient mises en doute? Cette réaction est regrettable car les critiques sont toujours porteuses de vérité et les chercheurs du monde entier pourraient en tirer un grand profit: il s'agit de l'éthique qui structure les relations à l'intérieur du monde de la recherche, mais également des relations de ce monde avec le monde extérieur.


L'éthique au quotidien

Cette éthique intervient dans le quotidien des savants (mot bien plus riche de sens et de dynamique que chercheur). Les savants ont pour mission de savoir, de déchiffrer les mystères de la nature, de les révéler progressivement grâce à leur cerveau, outil prodigieux, fruit et complice de cette nature.

Bien entendu, la trés grande majorité des savants et des équipes auxquelles ils appartiennent ont un comportement irréprochable et contribuent à donner à la Science l'image qui doit être la sienne. Mais certaines équipes - même peu nombreuses qui ignorent les régles éthiques que doivent respecter les savants ou y contreviennent - sont la cause d'une certaine dégradation, combien dommageable, de cette image.

C'est bien dans l'exercice quotidien de la recherche que peuvent se faire les premiers manquements à l'éthique. Les petits manquements à la rigueur, les mesures approximatives, les hypothèses hâtivement construites vont constituer les petits ruisseaux de la médiocrité qui vont dégrader les individus et les équipes.

En dépit des apparences, il n'y a peut-être pas de dégradation avec le temps. Sans doute, le taux des manquements à l'éthique restant le même, ceux-ci sont-ils plus nombreux car l'effectif des savants a augmenté. Ils sont aussi plus visibles en raison de l'intervention des média. J'ai toutefois la certitude, quitte à apparaître vieux jeu, que la rigueur doit rester la vertu cardinale des équipes de recherche et bien entendu de leurs patrons car c'est à eux qu'incombe cette première responsabilité.


Manquements à la rigueur scientifique

Nous connaissons tous des exemples de manquements à la rigueur scientifique:

- Ce patron d'un grand laboratoire qui signe tous les articles qui en sortent. Il est inimaginable qu'il puisse apporter une contribution réelle dans tous les domaines où il publie, pas plus qu'il ne serait capable de faire un séminaire devant des spécialistes pointus sur chacun de ces articles.

- Ces théses rédigées à la va-vite où les fautes de français font concurrence aux fautes de logique. Le savant est un homme qui communique son savoir et l'élève doit apprendre de son maître la rigueur dans la rédaction d'un article ou d'une conférence. Je ne peux que me féliciter de l'exigence de mon maître André Guinier qui m'a fait re-écrire jusqu'à huit fois mes premiers articles; il m'a appris (entre autre) à écrire.

- Ces mesures expérimentales que n'accompagne plus aucun indice de confiance (ce que nous appelions "les barres d'erreur") et qui ne permettent pas au lecteur de se faire son idée sur la valeur et la signification des résultats.

- Ces résultats publiés plusieurs fois dans des journaux différents qui contribuent à augmenter le bruit de la littérature sans en améliorer le signal.


Démarches de qualité

Dans de nombreux laboratoires industriels, des démarches de qualité ont été lancées. Nécessairement participatives et encore très exploratoires, elles amènent tous les acteurs à se remettre en cause et à réfléchir ensemble aux façons de mieux faire. Elles permettent de mieux préciser le programme de recherche, sa cohérence avec la stratégie de l'entreprise, la qualité de la recherche bibliographique, celle des mesures, celle des rapports et articles et celle de l'interaction avec les producteurs, ingénieries et bureaux d'études.

Dans le domaine de la recherche fondamentale, des démarches de même type seraient particulièrement utiles. Elles pourraient remettre en mouvement des laboratoires médiocres ou ankylosés par la routine, y redonner de l'espoir à leurs chercheurs, elles pourraient améliorer encore la créativité et la productivité des laboratoires les plus dynamiques. C'est à l'intérieur des équipes de recherche, et dans une démarche collective de remise en cause, que ce travail devrait se faire. Un certain nombre d'objectifs dans cette démarche qualité sont les mêmes que ceux de la recherche industrielle: qualité de la recherche bibliographique, des mesures, des rapports, articles et séminaires; les objectifs relatifs aux missions sont à l'évidence différents car les programmes de recherche fondamentale s'y articulent d'abord par rapport à l'objectif premier qui est de contribuer à l'accroissement des connaissances de l'humanité alors que l'objectif de la recherche industrielle est de contribuer à créer de la richesse.

Une telle démarche, naturellement respectueuse des personnes et de leur tempérament, permet de dénouer des situations bloquées et contribuer à créer ensemble une éthique commune. Bien entendu, des initiatives existent ici ou là; elles devraient être généralisées et même là où la qualité est déjà très satisfaisante, elle devrait permettre de faire encore mieux. Cette recherche de la qualité faciliterait aussi l'évolution des sujets de recherche par une exploration plus systématique et ouverte des "terrae incognitae".

Elle devrait conduire également à une amélioration des méthodes d'évaluation. Cette évaluation aujourd'hui se fait essentiellement à partir de rapports écrits qui laissent bien peu de place à la dimension humaine. Son organisation laisse une importance trop forte aux groupes de pression (ou écuries). On en connait les conséquences: inflation des publications, peu d'incitation au risque intellectuel, immobilisme trop fréquent des sujets à l'intérieur d'un groupe de pression déterminé (nécessité d'un certain mimétisme pour faire carrière). Une réflexion approfondie partant d'expériences sur le terrain, associant les savants à l'évaluation de leur travail et en faisant même les principaux acteurs, permettrait une amélioration sensible de ces méthodes pour le plus grand bien de la science et de ceux qui la font progresser.


Manquements à la morale

C'est sans doute dans les relations de la science avec le monde extérieur que les manquements à la morale sont les plus visibles bien qu'ils soient la plupart du temps en continuité avec les pratiques internes.

Je n'en citerai que quelques uns qui m'ont vivement choqué ces derniéres années. Ils ont en général partie liée avec une part du monde des médias qui a également des problémes d'éthique et que l'obsession de l'audience ou du scoop fait parfois glisser de l'à peu près au n'importe quoi.

- La premiére annonce de la fusion froide faite par une équipe américaine dans le Wall Street Journal. Cette opération médiatique a précédé le débat scientifique, ce qui est inadmissible. Par contre, l'affaire de la mémoire de l'eau, à laquelle je ne crois pas et où on a, à mon avis, manqué de rigueur au niveau de l'expérimentation, me paraît avoir suivi, du point de vue de la publication, les chemins normaux. La controverse scientifique a été menée de façon rigoureuse, colorée par les tempéraments des uns ou des autres: dans ce cas, il n'y a rien, à redire. (voir courrier d'un lecteur)

- On a beaucoup épilogué sur les omissions du Professeur Gallo de l'Institut de Bethesda pour qu'il ne soit pas nécessaire d'y revenir. Il est toutefois curieux que sa carrière puisse continuer comme si de rien n'était car sa crédibilité devrait être sérieusement ébranlée.

- En ce qui concerne les supraconducteurs à haute température, l'agglutination d'un nombre incroyable de chercheurs au niveau mondial sur ce nouveau sujet peut laisser penser qu'ils travaillaient sur des sujets bien peu intéressants puisqu'ils pouvaient les abandonner aussi rapidement.

- Plus subtil et néanmoins discutable au niveau de la rigueur intellectuelle sont les glissements que des scientifiques, en général de bon niveau, font dans des ouvrages où, partant de leurs connaissances scientifiques, ils s'aventurent dans le monde de l'histoire, de la psychologie et de la sociologie. Il n'y a rien à redire lorsque l'auteur signale en toute honnêteté les ruptures épistémologiques qu'il introduit. Ce n'est pas toujours le cas. Certains ouvrages auraient dû faire l'objet de débats passionnés et utiles car, à partir de résultats scientifiques incontestables, ils opèrent des glissements vers d'autres secteurs de la connaissance qui m'ont paru à la fois passionnants et discutables .

- L'affolement médiatique des populations par des chercheurs pour obtenir des subsides est une méthode inadmissible. Ainsi une équipe a fait dire aux médias qu'une algue échappée du Musée Océanographique de Monaco, algue tueuse par surcroît (sic), était en train de polluer toute la Méditerranée, ce qui pourrait être stoppé si l'équipe en question recevait les crédits nécessaires. Inutile de dire que tout cela était, et reste, totalement exagéré comme le montre les expériences en cours faites sous l'égide de l'IFREMER. Que de projets de recherche ont été lancés de cette maniére sans référence aux connaissances connues ou à connaître, en transformant la recherche en simple enjeu de pouvoir.

- Plus grave est la tentation pour le scientifique de jouer au sorcier et de profiter de ses connaissances pour prendre du pouvoir sur les êtres. J'ai ainsi le souvenir, lors d'une émission à France-Inter à laquelle je participais, d'un biologiste travaillant dans un secteur traditionnel et donnant des espoirs de guérison du cancer alors qu'il n'avait strictement aucune compétence en la matière. Il y a la tromperie très grave doublée du fait que l'on joue avec le malheur des hommes.

- Le plus fréquent et le plus dangereux n'est autre que la passion qui étouffe la raison. Qui n'a entendu un physicien nucléaire ou un biologiste moléculaire émettre des jugements péremptoires en matière d'environnement à la radio ou à la télévision; dans la plupart des cas en quoi est-il plus compétent que mon voisin ou la personne que je croise dans la rue. Leur passion pour l'écologie leur aura fait perdre de vue la nécessité de la rigueur et va les amener à dire n'importe quoi alors que le sujet requiert au contraire une rigueur d'autant plus forte qu'il est particulièrement important pour notre monde. Trop d'entre nous parlent de sujets qu'ils ne connaissent pas avec une autorité que ne justifie pas la connaissance très poussée qu'ils ont d'un sujet très étroit.


Les remèdes

Comment remédier à ces manquements? Une attitude, répandue dans la communauté scientifique, consiste à s'enfermer dans sa tour d'ivoire et à ne pas interagir avec le monde de la communication. Cette politique de l'autruche est à l'évidence mauvaise car nos concitoyens qui paient nos recherches ont au moins le droit d'être informés des résultats et c'est un devoir des savants de le faire. Par ailleurs si les meilleurs s'enferment dans leur tour d'ivoire, la faible proportion de scientifiques douteux tiendra le haut du pavé. Un grand nombre de scientifiques nous ont montré qu'il était possible de communiquer sans se dégrader et, pour cela, ils obéissent à une éthique forte dont l'élément le plus important est qu'ils savent dire qu'ils ne savent pas sur de très nombreux sujets qui sont pourtant de leur compétence. L'esprit critique développé à propos de la connaissance acquise par la recherche a aussi pour conséquence d'éduquer l'ensemble de la population pour que, dans l'exercice démocratique, celle-ci fasse les meilleurs choix possibles. Cette tâche est donc essentielle.

Une exigence éthique accrue dans le monde scientifique et dans ses interactions avec les médias ne pourra qu'avoir des conséquences bénéfiques pour celui-ci. Comme je l'ai suggéré plus haut, cette action doit s'exercer d'abord sur le terrain, là où se fait la recherche; toutefois il appartient aux organismes de recherche d'en faire comprendre l'importance. On pourrait ainsi imaginer que l'Académie des Sciences puisse jouer un rôle important dans ce domaine en se saisissant des cas les plus criants, en créant des débats ouverts, en constituant éventuellement une cour d'appel pour les savants qui se considéreraient comme les victimes de manquements graves à l'éthique.

Si cet article pouvait introduire un débat dans la communauté scientifique, il aurait atteint son but.

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