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Science Tribune - Article - Novembre 1996

http://www.tribunes.com/tribune/art96/chaz.htm

Découverte des premières grottes peintes de Bornéo (Kalimantan)




Jean Michel Chazine


Centre de Recherche et de Documentation sur l'Océanie (CREDO CNRS-UMR 151) et Laboratoire d'Ethnologie Préhistorique (CNRS-UA 275 ), Rue de la Charité, 13002 Marseille, France.
E-mail : credo@ehess.cnrs-mrs.fr


Résumé

La reconstitution du processus de peuplement du gigantesque ensemble que constitue l'aire Pacifique continue d'être d'actualité. Même si la carte de ses différents sites archéologiques se densifie régulièrement, de nombreuses lacunes, non seulement au Pléistocène mais jusqu'à l'Holocène même récent, y subsistent. L'intervisibilité des îles, les capacités techniques mises au jour ou attestées, la disparité des typologies céramiques ou de l'outillage lithique, la variabilité de leur dispersion même, sont autant de paramètres qui sont loin de se combiner entre eux. L'origine, l'expansion et les processus d'occupation de l'espace mis en oeuvre par les Austronésiens produisent toujours autant de problématiques. Les questions soulevées à propos des "Lapita", quels que soient les apports indiscutables que l'interdisciplinarité ait fournis, restent controversées. C'est justement là, aux marges de ce qui a été autrefois défini et réduit par la Géographie, que de nouvelles données peuvent être apportées. En particulier, les travaux qui se développent depuis ces dernières années dans la Wallacea, sur ses multiples archipels ininterrompus : Bornéo, Célèbes, Moluques ou Timor, reconstituent une des transitions entre l'Asie du Sud Est continentale et son expansion dans le Pacifique de l'Ouest. Les récentes découvertes faites à Kalimantan dans l'île de Bornéo: céramiques, industries lithiques et peintures rupestres notamment, en se plaçant justement dans cette phase, y ont déjà notablement contribué.
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Début de l'archéologie préhistorique à l'Est de Bornéo

En découvrant en 1988, lors de la traversée à pied de Bornéo, au centre de l'île, une paroi ornée de dessins "primitifs", un groupe de randonneurs-spéléologues français ne se doutaient pas qu'ils venaient de commencer à soulever un morceau d'un très important voile qui masquait une partie de la préhistoire du Sud-Est Asiatique insulaire.

Il fallut ensuite l'obstination de Luc-Henri Fage, spéléologue épris d'aventures, cinéaste et documentariste, pour organiser en 1992 une expédition de repérage et d'évaluation et faire découvrir que toute la partie indonésienne de Bornéo, troisième île au monde par sa taille (près d'un demi million de km2), n'avait jamais été prospectée, échappant ainsi à toute observation en archéologie préhistorique.

Dans des galeries peu accessibles, mais proches de la paroi décorée, des vestiges comprennant déchêts de taille en silex, fragments d'os et céramique décorée constituaient un sol d'habitat dont l'abandon put être daté de 3000 ans environ (3030 BP+/-180, ANU8570) (a). Un autre niveau superficiel, dans une autre grotte à quelques journées de marche et de pirogue, confirma une occupation des cavités au Néolithique (b) et justifia l'élaboration d'un projet combinant prospections spéléologiques et prérepérages archéologiques.

Profitant des indications fournies par les précédentes visites de spéléologues, la prospection de plusieurs massifs karstiques (c), parcourus du centre à l'Est de l'île, a confirmé l'occupation généralisée, au moins à l'Holocène (d), de la plupart des grottes ou abris sous roche. Jusqu'à présent, on ne connaissait le passé de Bornéo que d'après les observations et travaux réalisés uniquement au Nord-Ouest, à Brunei et dans les provinces de Sarawak et Sabah rattachées à la Malaisie. Il s'agissait, en particulier, de la Grande Grotte de Niah avec des restes humains datés d'environ 30.000 ans, sans peintures rupestres (e).


Découverte de peintures rupestres

En 1994, lors de prospections dans le massif de Mangkalihat à l'Est de Bornéo, là où la Ligne de Wallace (f) longe au plus près un rivage inchangé depuis le Pléistocène (d), de nombreuses mains en négatif, des représentations d'animaux et quelques signes non figuratifs furent découverts dans le porche d'entrée d'une grotte (Gua Mardua) à plus de 4 m de hauteur. Ces peintures rouges, dont l'analyse par le Laboratoire des Musées de France a confirmé qu'elles étaient en hématite pure donc non datables directement, comprennent notammment une frise d'empreintes juxtaposées, longue d'environ 7 m à l'origine. Leur particularité est qu'elles présentent presque toutes les mêmes traces triangulaires sur le dessus, ce qui pourrait correspondre à l'empreinte de la main droite superposée à la gauche. Des observations plus affinées en 1995 ont porté le total des empreintes de mains à 40 et fait ressortir d'autres signes : silhouettes d'animaux et glyphes arachnéïdes à contours fermés. Il est apparu ainsi, malgré une très forte érosion par desquamation de la couche calcifiée superficielle, que la plupart des surfaces planes disponibles, plafonds à plus de 7 m de haut inclus, avaient été porteurs de peintures.

De même, quatre autres grottes, situées dans un impressionnant karst en pains de sucre à plusieurs jours de marche à l'ouest de la précédente, ont également livré des séries d'empreintes de mains dont beaucoup présentant des traces identiques à celles de Gua Mardua, d'autres avec des stigmates évoquant des tatouages (taches en pointillés et lignes minces notamment) et des silhouettes assez caractéristiques de gibier (sanglier, cerf, singe, panthère...), en particulier à Liang Sara.


Occupation des grottes depuis l'arrivée de la céramique

Ces grottes, occupant les niveaux supérieurs des réseaux fossiles, sont assez difficiles d'accès et ne laissent quasiment pas apparaître de vestiges archéologiques en surface, à la différence de Gua Mardua. Les cavités situées en "rez de chaussée" ont manifestement été occupées de manière plus permanente, au moins depuis l'arrivée de la céramique. Cependant, en l'absence actuelle de tout repère typologique comparatif, la seule observation de surface des tessons, aussi bien que des déchêts de taille lithique, ne permet pas encore de différencier avec certitude la période d'occupation correspondante. L'emploi de termes classificatoires comme Néo-, Méso- ou Paléolithique (b) ne pourra éventuellement s'appliquer qu'après que des ensembles distincts aient pu être d'abord mis en évidence et analysés. D'après des observations et datations en couche superficielle déjà obtenues dans des cavités voisines, la céramique semble apparaître entre 5000 et 3800 BP (3800 BP+/-230, ANU9873 et 5240 +/- 270, ANU9876).


Les influences culturelles

En ce qui concerne les peintures rupestres, quelques éléments de comparaison, en dehors des innombrables peintures d'Australie, ont été trouvés depuis plusieurs décennies dans toute la Wallacea, le long de l'Arc Insulindien, mais pas au delà du centre-Sud de Sulawesi (sites de Leang Burung 2 notamment). Les analogies formelles et stylistiques des différents ensembles de peintures observées à l'époque avaient incité les préhistoriens ayant travaillé dans cette partie de l'Insulinde à invoquer l'hypothèse d'une influence culturelle - sinon démographique - se propageant avant la fin du Pléistocène, du Nord Ouest de l'Australie jusqu'aux Célèbes. La découverte de ces peintures rupestres, "en amont" de la Ligne de Wallace, permet de reposer la question autrement. L'influence est-elle venue de l'Australie septentrionale jusqu'à l'extrémité orientale de Bornéo ou, au contraire, part-elle de ou au travers de Bornéo, puis de la Wallacea, vers l'Australie ?

Il faudra à tout le moins plusieurs autres découvertes et investigations pour sinon répondre à ces questions, du moins les poser différemment. C'est la contrepartie obligatoire des recherches entreprises dans des "terra incognita" archéologiques. Les raccords avec les données environnantes sont parfois perturbants et obligent à la patience.


L'avenir du site et des recherches

Cette découverte ne manquera pas de susciter des préoccupations non seulement sur l'étude et la mise en valeur du site mais, surtout, au sujet de sa protection. Une étude concernant l'éventuelle construction d'une cimenterie s'alimentant directement sur le karst serait en cours, posant la question de la conservation à terme de ce site encore unique pour tout l'ensemble de Bornéo.

L'île de Bornéo semblait former un tout homogène avec les découvertes déjà anciennes de la seule grotte de Niah à Sarawak, puis celles essentiellement lithiques de Tingkayu à Sabah. La mise au jour successive de céramiques, d'un outillage lithique ainsi que de peintures rupestres qui varient d'une zone à une autre laisse penser que d'autres découvertes sont à attendre de nouvelles prospections. Les corrélations entre Bornéo et ses voisins insulaires depuis le Pléistocène restent encore à être précisées.


Résumé de quelques questions en suspens

1. Les évènements se sont-ils effectivement précipités au moment du passage des austronésiens (g) et se sont plus particulièrement formalisés au cours de ces trois millénaires ou bien les changements techniques étaient-ils déjà plus ou moins partiellement sinon déjà engagés ou du moins potentiellement en germe ?

2. Avant la période charnière de 5000 BP, correspondant à l'apparition à peu près généralisée de la céramique, les communautés - qu'on peut supposer être certainement déjà, voire "encore", organisées en groupes de chasseurs-cueilleurs plus ou moins dispersés, itinérants ou occupant l'espace en tant qu'essarteurs d'une manière clairsemée - ont-elles nettement changé à ce moment-là leurs modes de vie et, en particulier, leurs relations à un environnement qui, lui, s'est peu modifié ? (Par exemple, la pratique de cultures sur brûlis plus fréquentes et couvrant des zones moins étendues que précédemment).

3. Comment l'apparition de la céramique s'est-elle pratiquement produite - elle qui fournit les éléments constitutifs des "fossiles directeur" alimentant le plus nos interprétations - paralléllement à un équipement lithique assez peu différencié chronologiquement d'après les quelques fouilles d'ensembles qui ont été faites jusqu'à présent ?

Inclus dans cet arrière-plan d'interrogations figurent , en bonne place, celles concernant le "phénomène Lapita" (h) qui, bien que n'apparaissant pas stricto sensu à Bornéo ou à Palawan, semble quelquefois sous-jacent, presque potentiellement en filigrane, sur quelques céramiques des îles ou archipels environnants.

4. Où, quand, comment, puis, par où, jusqu'où et surtout, depuis où, se sont produits les contacts établissant ou annihilant les continuités entre populations autochtones, peut-être résiduelles et nouveaux venus ? Comme ces questions ont pour chaque chercheur, une résonnance particulière qui correspond en fait à ses propres formules d'interrogations liées surtout aux réponses qu'il a pu ou pense pouvoir apporter, seules, à mon avis, des recherches encore plus extensives couvrant les secteurs encore jamais visités apporteront quelques éléments de réponses.

5. Ces peintures qui apparaissent maintenant en amont de la Wallacea - en dehors des grandes questions sur leur fonctions - à quels groupes, périodes ou influences les rattacher ? Est-ce l'arrière plan qui précède un mouvement d'influences ou de déploiement démographique vers l'est traversant peu à peu toute la Wallacea puis atteignant l'Australie, suivant le flux "pré-historique" classique ? Est-ce une création autochtone spontanée? Ou l'ultime point d'impact d'une influence issue, au contraire, de l'Australie la plus archaïque notamment et se propageant d'est en ouest ?

6. Comment placer l'apparition et le déploiement général de la céramique par rapport aux points alpha et oméga que sont l'Asie du Sud-Est et le Pacifique? D'un point de vue ethnographique, il apparait que la pratique de la céramique à Bornéo n'est plus maintenant qu'une survivance exceptionnelle. Mais qu'en est-il pour les quelques milliers d'années précédentes qui nous intéressent ici ?

Dans le même ordre d'idées, l'extrèmement grande mobilité des populations, qui n'a souvent même pas altéré leur originalité linguistique et culturelle, montre que les influences mutuelles ou réciproques ne se produisent pas systématiquement. Quoiqu'en contacts, ces communautés ont continué jusqu'à nos jours à constituer des isolats juxtaposés.

7. Le puzzle devenant ici facilement à trois dimensions, quelles ont été les différentes "pré-histoires" des groupes historicisés qui occupent actuellement Bornéo, d'où sont-ils originaires, et surtout, comment les situer par rapport aux communautés antérieures du Pléistocène. En bref, y a-t-il eu hiatus ou fondu-enchaîné ? Et, par extension, quel rôle l'absence de discontinuité géographique, entre Bornéo et Palawan par exemple, a-t-elle pu avoir d'abord au Pléistocène, puis, ensuite, sur le déploiement des Austronésiens ? Comment expliquer et chronologiser les analogies et les variantes constatées ? Peut-on même penser que sur un même espace, des différences et même des différenciations culturelles ont commencé ou même continué à se produire ou à se développer ? L'extrème diversité des variantes culturelles et linguistiques qu'on rencontre sur Bornéo et dans une moindre mesure également à Palawan, tout en se rattachant à un même tronc austonésien commun, pose également question. Correspond-t-il à l'évolution propre à chacune de ces communautés, c'est-à-dire à une succession de changements-adaptations autochtones et endogènes ou plutôt à la résultante d'effets cumulés qui étaient "inscrits" quasi-génétiquement bien avant, peut-être dès l'origine ?

Pour finir, il m'apparait en outre que ces questionnements, au delà des discontinuités qu'ils rencontrent, incitent à assouplir quelque peu les limites du concept d'Océanie lui-même puisque c'est justement au moment de sa formation, grosso modo, entre 2000 et 5000 BP, que l'origine de son peuplement aura été la plus exogène.


Notes

Le lancement de ce programme d'investigations couplant étroitement les domaines de compétence de l'archéologie, de la spéléologie et de l'ethnographie, a été en partie financé par le Ministère des Affaires Etrangères et le CNRS. En Indonésie, nos remerciements vont en particulier à la Fédération Indonésienne de Spéléologie (HIKESPI) et son Président, à l'Institut des Sciences Indonésien (LIPI), l'Ambassade de France à Jakarta et au Service de l'Archéologie Indonésien (Puslit Arkenas) pour leur aide et leurs conseils déterminants.

(a) BP (before present) : le calcul de l'âge d'un corps organique par comptage du carbone 14 s'effectue par rapport à l'année 1950. ANU : Australian National University (Numéro d'identification de l'analyse).

(b) Chronologie de la préhistoire :
- Paléolithique (terme créé par John Lubbock en 1965 du grec paleo (vieux) et lithos (pierre)) : période archéologique correspondant au début et à la plus longue partie de l'ère quaternaire ( - 3 millions à - 9500 ans ) et qui désigne l'âge de la pierre taillée.
- Mésolitique (mesos (milieu) et lithos (pierre)) : période de transition qui se définit par l'importance des industries à petites pierres taillées (microlithes) et par l'apparition d'espèces animales domestiques.
- Néolithique (neos (nouveau) et lithos (pierre)) : phase de développement des sociétés humaines, productrices de leur économie avec l'apparition du polissage, une technique nouvelle de fabrication des outils de pierre. Cette période s'étend de la fin du Paléolithique jusqu'à la découverte des métaux.

(c) Karstique (de Karst, nom d'une zone de plateaux calcaires de Yougoslavie) : qui à rapport au karst ou plateau calcaire où prédomine l'érosion chimique.

(d) Chronologie des ères :
- Quaternaire : ère géologique la plus récente (environ 1 million d'annéees)
- Holocène (holos (tout) et kainos (nouveau)) : période la plus récente du quaternaire succédant au pléistocène.
- Pléistocène (pleistos (beaucoup) et kainos (nouveau)) : début de l'ère quaternaire (correspond au paléolithique - voir ci-dessus)

(e) Rupestre: pariétal; qui est executé sur une paroi rocheuse ou taillé à même le roc.

(f) Ligne de Wallace : frontière, explicite en ce qui concerne certaines plantes et animaux et implicite du point de vue anthropologique, entre l'Asie du Sud-Est continentale et la Wallacea.

(g)Austronésiens : seraient originaires de l'Asie du Sud-Est et, plus particulièrement, de migrations issues du sud du continent asiatique puis de Taiwan; ont essemé jusqu'au pacifique oriental apportant avec eux certaines techniques céramiques, lithiques et agraires.

(h) Lapita : culture caractérisée par une céramique spécifique n'apparaissant dans l'aire Indo-Pacifique qu'entre 4000 et 500 BP dont l'origine essentiellement austronésienne reste controversée.



Eléments de bibliographie déjà publiés sur le sujet

Fage LH. Les dessins pariétaux de Gua Kao (Liang Kaung). Spelunca N 34, 31-35, 1989.

Fage LH. Les Dayaks se cachent pour mourir. Spéléo N 7, 1-2, 1994.

Chazine JM. New archaeological perspectives for Borneo-Kalimantan. Comm. 14th IPPA Congress, 1994, Chiang Mai (IPPA Bull. N 16 à paraître en 1997).

Chazine JM. And for some more caves: archaeological discoveries in Borneo-Kalimantan. Comm. 3rd World Archaeological Congress, 1994, New Delhi, 1994.

Chazine JM. Et pour quelques grottes de plus. Diagonal (CEDUST, Jakarta) N 5, 27-32, 1995.

Chazine JM. Découvertes spéléo-archéologiques à Bornéo. CNRS-Info N 308 (juin), 13-16, 1995.

Chazine JM. Découvertes spéléologiques et archéologiques à Kalimantan. Les Nouvelles de l'Archéologie N 61, 30-32, 1995.

Chazine JM. Nouvelles perspectives archéologiques à Bornéo-Kalimantan. L'Anthropologie 9 (N 4), 667-670, 1993/95.

Chazine JM. Nouvelles peintures rupestres à Bornéo. L'Archéologue N 16 (déc), 23, 1995.

Chazine JM. Nouvelles découvertes archéologiques à Bornéo Archéologia N 322 (avril), 7, 1996.

Chazine JM. Découvertes des premières grottes peintes de Bornéo. INORA (International News on Rock Art), N 14, Foix (sous presse).

Chazine JM. New approach in Kalimantan rock art and prehistory. Comm 4th BRC Conference, Brunei., 1996.


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