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Science Tribune - Article - Août 1996

http://www.tribunes.com/tribune/art96/beau.htm

Les entreprises et la recherche scientifique et technique



Bernard Beauzamy

Société de Calcul Mathématique, S.A., 37 rue Tournefort, 75005 Paris, France.


Quelle importance la recherche scientifique et technique peut-elle avoir pour une entreprise ? Si l'on y a recours, comment la gérer ? Même si des documents judicieux sont accessibles [voir p. ex. J. Morin (1) (2),...], j'ai eu l'occasion de voir, d'entendre, de constater, beaucoup d'absurdités, et ce en peu de temps : notre entreprise n'existe que depuis 1987. Je souhaite donc verser à un dossier d'actualité une pièce limitée mais concrète qui servira, espérons-le, à alimenter le débat.


Première absurdité : limiter la recherche à la conception du produit

Imaginons un fabricant de tire-bouchons qui fait appel (grand bien lui fasse !) à une équipe de mathématiciens pour définir la spirale de ses engins : qu'elle soit calibrée au mieux pour pénétrer délicatement dans les bouchons. Il pourra assurément utiliser cette propriété merveilleuse pour sa publicité, mais suffira-t-elle à accroître ses ventes ? Rien n'est moins sûr ; tant d'autres paramètres entrent en ligne de compte : le maniement des poignées, la solidité générale et l'aspect, etc, sans parler bien sûr du simple marketing : la disponibilité sur les points de vente. Employer de l'argent à optimiser la seule spirale n'est donc pas forcément intelligent.

Tel constructeur automobile consacre beaucoup de soin, et une recherche de qualité, pour concevoir ses automobiles, mais abandonne l'acheminement entre les usines et les concessionnaires à des répartitions empiriques entre transporteurs.

Tel constructeur informatique privilégie la vitesse d'exécution du micro-processeur, et fait en ce domaine une recherche si efficace que tous ses concurrents sont bientôt distancés : ses machines sont les plus rapides. Mais il se retrouve sur le marché infime de l'informatique à haute performance, où les seuls clients sont les Centres de Recherche qui, traditionnellement, n'ont pas d'argent. De plus l'intendance - c'est à dire les logiciels - ne suit pas. Ce constructeur aurait mieux fait de privilégier la fiabilité, la facilité de mise en oeuvre, l'abondance de logiciels, tout en maintenant une vitesse d'exécution à peine supérieure à celle de ses concurrents. Ce phénomène de "niche" : le marché devient de plus en plus étroit, par excès de recherche, ou plutôt par étroitesse de la recherche, a été excellement décrit par Marc Giget (3).


Seconde absurdité : vouloir prendre la recherche "sur étagères"

On entend souvent dire, et on lit quelquefois : "Inutile de faire de la recherche ; tout cela est publié : lisons les publications et adaptons les résultats à nos besoins. Nous économiserons de l'argent et du personnel. Il nous suffira d'engager un jeune thésard, par exemple un jeune polytechnicien, et il fera merveille pour expliquer toutes ces jolies choses à nos ingénieurs".
Cette absurdité-là est si fréquente, si savoureuse, qu'elle justifie à soi seul deux paragraphes : y a-t-il quelque chose à prendre sur les étagères ? Y a-t-il quelqu'un pour le prendre ?

a) Qu'y a-t-il sur les étagères ?

Quiconque a été chercheur, ne serait-ce qu'une année, quelle que soit l'époque et quelle que soit la discipline, sait que la masse de documents disponibles est à la fois énorme et incompréhensible. Non seulement incompréhensible pour le profane, ce qui est normal, mais incompréhensible pour le scientifique, sauf pour celui qui est qualifié exactement sur ce sujet-là. Cela tient à la façon dont sont rédigées les publications scientifiques : rédigées par un expert, elles sont jugées par d'autres experts du même domaine. Autrement dit, chaque chercheur rédige pour ses collègues. C'est ce que l'on appelle le "jugement par les pairs". Il a ses bons côtés : dans l'ensemble, les résultats obtenus seront de bonne qualité scientifique, et ses mauvais côtés : hors la communauté concernée, personne n'y comprend rien.

Le second point à bien comprendre est que, sauf cas particulier rarissime (que je n'ai personnellement jamais rencontré) le problème qui se pose à vous n'est jamais exactement celui que la théorie a traité. Quelquefois, la théorie s'approche assez bien du cas particulier qui vous intéresse, et on a le sentiment qu'il suffit d'ajuster quelques paramètres. Mais quelle est l'importance de ces paramètres ? Sont-ils mineurs, ou sont-ils essentiels ? En les ajustant, ne va-t-on pas sortir du cadre où la théorie était valable ? Mystère, que seul l'expert saura - peut-être - résoudre.

Dans beaucoup de cas, au contraire, la théorie ne s'approche pas du tout de votre problème particulier, mais elle peut suggérer des points de départ pour l'aborder. C'est ainsi par exemple que des modèles théoriques de trajectoires très irrégulières (nées à l'origine pour modéliser des particules de gaz en mouvement et se heurtant constamment), servent maintenant à modéliser les cours de la bourse. Cette inter-fécondation de la recherche scientifique est très commune ; on trouvera bien d'autres exemples dans le livre de P. G. de Gennes (4).

Le gros danger, lorsqu'un problème concret est soumis, est de vouloir à toute force y plaquer une théorie, inventée pour autre chose, et qui ne s'applique pas. Voici un énoncé d'économie mathématique : "L'ensemble des équilibres économiques critiques est un sous-ensemble fermé de mesure nulle de l'ensemble des équilibres". N'importe quel étudiant ayant acquis un diplôme de Maîtrise scientifique a étudié l'intégrale de Lebesgue, et comprend que son utilisation ici est factice : il n'y a rien qui assure que la théorie de la mesure soit le bon outil pour juger des équilibres économiques. De tels énoncés sont à la fois dépourvus de contenu scientifique et de contenu opératoire : cela fait une belle jambe à un chômeur, de savoir qu'il est de mesure nulle !

De façon générale, il faut se méfier des modes scientifiques, tout comme des modes médicales. Tel médicamment apparaît, qui fera des miracles ; telle philosophie voit le jour, qui doit tout expliquer ; tel concept mathématique est créé, qui se retrouve de palais en chaumière. La Théorie des Catastrophes, sitôt créée par un mathématicien, se trouve toutes sortes d'applications aux sciences sociales ; on croit voir en météorologie un champ d'application de la théorie du chaos (le battement des ailes d'un papillon à Singapour pourrait provoquer une tempête au Texas).

Les étagères sont donc abondamment garnies, mais la plupart des rayons sont impénétrables et inadéquats, et certains sont factices.

L'accès à ces étagères, nous le voyons, n'est pas à la portée du premier venu, ni de la première entreprise venue. Ce n'est même pas à la portée du premier pays venu : quoique les publications soient universellement accessibles et de coût très bas, la recherche scientifique est, par domaine et par époque, de niveau très inégal selon les pays. L'argent investi joue un rôle, mais secondaire : c'est l'école de pensée, l'atmosphère, l'émulation, les traditions intellectuelles, qui jouent le rôle principal. Un groupe de recherche est long à créer et prompt à détruire : l'école mathématique allemande a beaucoup décliné après la guerre, et n'a toujours pas retrouvé le niveau qu'elle avait auparavant.

On peut évidemment acquérir un brevet, une licence, c'est à dire une recherche parvenue à son stade applicatif. Mais d'une part il faudra payer ce brevet, et d'autre part il y aura toujours un problème d'adaptation et de développement avant de pouvoir passer à la mise en oeuvre. Enfin, et surtout, la technologie contenue dans le brevet ne correspond qu'à un domaine très étroit, qui ne coïncide pas en général exactement avec ce dont on a besoin.

b) Qui va prendre sur les étagères ?

L'entreprise se dit "engageons un jeune thésard pour nous aider". Idée excellente, si le thésard s'insère au sein d'un groupe de recherche actif, dynamique et qui a besoin de sang frais. Idée ridicule, si le thésard est là comme "alibi-recherche", chargé à soi seul de faire communiquer le monde des ingénieurs avec celui de la recherche de base : il n'en a ni les aptitudes ni les connaissances. Le résultat sera immanquablement nocif, à la fois pour lui et pour celui qui l'emploie.

Plus une question est concrète, réelle, pratique, utilitaire, et plus elle est difficile : le monde réel impose un foisonnement de contraintes, de paramètres, dont aucun modèle théorique ne peut rendre compte complètement. Une question pratique est toujours une question mal posée. Une question bien posée, la seule qui puisse être accessible à un chercheur débutant, est une question théorique. Mais il faut souvent des mois de discussion avec les ingénieurs pour savoir ce qu'ils veulent exactement et convertir leur requête en une question théorique - et bien souvent ce n'est pas la bonne, et il faut recommencer !

Il y a une hiérarchie dans la recherche, comme il y a une hiérarchie en toute profession. Iriez-vous confier la réalisation de la plomberie ou de l'électricité de votre siège social à un jeune, tout juste diplômé et sans expérience ? J'en doute : vous ne mettrez pas en cause l'excellence de sa formation, mais vous savez que, en des domaines aussi importants que la plomberie ou l'électricité, rien ne remplace l'expérience.

Combien de temps faut-il pour former un chercheur ? A peu près comme pour un plombier ou un violoniste. Après des études scientifiques générales, on prépare une thèse (deux à trois ans) qui constitue une initiation à la recherche. Après quoi, quatre à cinq ans sont nécessaires pour développer ses aptitudes techniques et apprendre à résoudre de vrais problèmes. Puis, si tout va bien, on prend du recul et l'on apprend quelles sont les directions qui sont prometteuses, les liens avec les autres disciplines. Puis, les années passant, on apprend à suggérer des questions et des voies d'approche à des jeunes qui apparaissent à leur tour. C'est une profession, et comme dans toutes les professions, on y distingue entre le débutant et le chevronné, entre l'amateur et le professionnel.

Aucune profession ne vit en vase clos, mais celle de chercheur moins que tout autre. C'est donc une absurdité pour une entreprise d'avoir un très petit nombre de chercheurs à qui l'on a assigné, une fois pour toute, une mission précise. Très vite, l'équipe va se scléroser, se couper de la circulation des idées. On y entendra des phrases du style "tout ce qui compte, ce sont les logiciels pour faire tourner nos usines, nos centrales". Toute innovation venant de l'extérieur y sera combattue par les chercheurs locaux eux-mêmes, parce qu'ils auront le sentiment qu'elle remet en cause leur propre existence : ils la ressentent comme une agression. Mon sentiment est au contraire qu'il faut nouer des liens avec des équipes extérieures, qui sauront - si elles sont convenablement gérées (nous y reviendrons) - remettre en cause les acquis, les habitudes, et suggérer de nouvelles approches.


Troisième absurdité : ne pas chercher à définir une politique scientifique

Qu'on me permette un moment d'aborder les choses sous un angle plus large.

La recherche scientifique française est dans l'ensemble d'excellente qualité et les entreprises, chez nous, sont de plus en plus pugnaces et dynamiques ; elles cherchent à s'adapter à un monde en mutation. Le problème est que ces deux communautés communiquent mal, et je vois la responsabilité de l'Etat dans l'absence d'une politique scientifique. On me dit qu'il existe un Ministère de la Recherche, et, étant d'un naturel bienheureux, je veux bien le croire, mais exerce-t-il le rôle d'incitation et d'information qui devrait être le sien ? S'il faut construire une autoroute entre Clermont-Ferrand et Lyon, des études sont menées quant à l'utilité, le rendement, la faisabilité. Mais personne n'essaye de répondre à une question de type : faut-il développer un laboratoire de chimie moléculaire à Mont de Marsan ou d'informatique à Lille ? Et si une telle décision est prise, ce sera au vu du nombre d'étudiants inscrits dans telle filière à l'Université, ce qui évidemment n'a rien à voir. Ce qui est en cause ici, c'est le jugement par les pairs : les utilisateurs de la recherche ne sont pas présents dans les instances - principalement universitaires - qui décident de la politique des labos. Si l'Etat ne parvient pas à avoir une politique scientifique, comment une entreprise le peut-elle ? Elle parvient pourtant à avoir une politique financière, une politique commerciale, une politique de recrutement, etc. L'aspect scientifique serait-il plus difficile ? Non : il faut savoir poser les bonnes questions au bon niveau. Il faut savoir ce que l'on cherche, pourquoi on le cherche, et il faut utiliser au mieux les gens à qui l'on a confié cette tâche.

Commençons par bien préciser la différence entre recherche pure et recherche fondamentale, qui souffrent d'une regrettable confusion dans l'esprit du public.

Une bonne recherche est toujours fondamentale, elle est rarement pure.

Recherche pure signifie détachée des contingences matérielles, sans motivation d'applications. Il s'agit de construire une théorie, de réaliser un édifice intellectuel, souvent sur critères esthétiques, sans se soucier ni de ses applications éventuelles (elles viendront peut-être plus tard, en quelque sorte par hasard) ni de son domaine de validité (ce peut être une toute petite question, qui a cristallisé l'intérêt). Prenons comme exemple le Théorème de Fermat, dont la presse a beaucoup parlé, mal et à tort : il n'y a pas un mathématicien sur mille qui, professionnellement, se soucie de sa solution.

La recherche pure ne se pratique pas au niveau des entreprises ; c'est un luxe que seul l'Etat - et seul un Etat riche - peut s'offrir. Elle est utile : elle permettra par exemple une construction intellectuelle abstraite qui, dix ans plus tard, se révèlera le cadre adéquat pour décrire tel phénomène et construire tel appareil. Le laser n'existerait pas sans la mécanique quantique, et celle-ci n'existerait pas sans la théorie mathématique des espaces de Hilbert (début de ce siècle). Encore faut-il que la recherche pure soit convenablement gérée, et qu'un certain équilibre soit respecté avec la recherche finalisée : l'an passé, le Sénat des Etats-Unis a enjoint à la National Science Foundation de consacrer au moins 60 % des budgets à la recherche finalisée.

Recherche fondamentale signifie réflexion approfondie pour tenter de comprendre un phénomène : ses manifestations, les lois qui le sous-tendent. Dans bien des cas, la modélisation qui a été réalisée est partielle, superficielle, incomplète, boiteuse. Si l'on veut faire un progrès - un progrès économique, un progrès de rentabilité - il faut d'abord reprendre le modèle et l'améliorer, et donc mieux comprendre le phénomène. Prenons des exemples concrets : l'acoustique sous-marine, la séismologie, le calcul intrinsèquement parallèle. Ce sont des domaines où les machines existent, où le besoin physique et économique est pressant, mais où tout progrès ne peut passer que par une amélioration du modèle initial, c'est à dire par la recherche fondamentale. Il ne suffit pas de calculer plus vite, il faut réfléchir d'abord. C'est ce que nous disait la maîtresse à l'école primaire ; beaucoup semblent l'avoir oublié. Par la suite, je préférerai les mots "recherche conceptuelle", plutôt que "fondamentale" parce que "fondamentale" fait souvent référence, dans l'esprit du public, à "physique fondamentale" (celle des particules), tandis que ce que nous entendons ici est l'aptitude à considérer une question, quelle qu'elle soit, à un niveau conceptuel, qui peut être très concret. Prenons un exemple (communiqué par M. R. Pagezy) : rendre des vitres planes peut se faire par amélioration des procédés existants (optimisation de la taille des billes qui servent au polissage), ou bien par l'invention de procédés nouveaux, radicalement différents.

La recherche fondamentale est tout à fait accessible à l'entreprise. En faire signifie que l'on ne se contente pas d'améliorer tant bien que mal des procédés existants : on réfléchit à l'ensemble du processus : ne peut-on le reprendre, à la lumière de telle idée nouvelle ? en y incorporant telle technique qui vient d'apparaître ?

Naturellement, mon propos se heurtera au poids des groupes de pression. La recherche fondamentale/conceptuelle a un poids économique infime, et n'a de poids social qu'au travers d'un très petit nombre de ses représentants, tels P. G. de Gennes. La recherche appliquée a beau jeu de dire que ce sont ses millions de ligne de code qui font voler les avions ou tourner les centrales nucléaires ; elle ne voit pas sans trembler venir un progrès conceptuel qui remettrait en cause ses méthodes et ses structures. Soyons pourtant très clairs : une recherche appliquée qui n'interagit pas avec la recherche fondamentale, qui ne réfléchit qu'aux moyens sans avoir réfléchi à l'objet, est une mauvaise recherche.

Que signifie "définir une politique scientifique" ? Cela signifie réfléchir au domaine où l'on souhaite faire de la recherche, au niveau où cette recherche doit être faite, au nombre de personnes qu'elle doit employer et aux moyens qui leur seront donnés. C'est certainement un art difficile, où l'on peut facilement se tromper. Il me semble que l'on peut observer deux préceptes :

- maintenir une veille scientifique et technologique, qui ne coûte pas cher, et alertera sur l'apparition de procédés nouveaux, d'idées nouvelles,

- être flexible : savoir juger des résultats d'un programme, le réorienter au besoin, voire même le supprimer s'il a rempli sa fonction ou s'il ne donne pas satisfaction. Un point me paraît particulièrement important : la politique scientifique ne peut être décidée ni par les dirigeants seuls ni par les chercheurs seuls : il faut une concertation entre les deux. Si les chercheurs décident seuls, nous aurons le jugement par les pairs, dont nous avons déjà parlé. Si les dirigeants décident seuls, il y a gros à parier que, influencés par les modes, ils demanderont des développements dans des domaines où la science est encore balbutiante, et même quelquefois, ne sait pas encore poser les bonnes questions. Vouloir lancer un programme débouchant sur une réalisation commercialisable est, dans ces conditions, complète absurdité.

Une fois les grandes lignes définies, le domaine précisé, reste à fixer le niveau de la recherche.


Quatrième absurdité : mal assigner les missions des chercheurs ; ignorer le suivi

Deux erreurs peuvent être commises : vouloir être trop utilitaire, et ne pas l'être assez.

Vouloir être trop utilitaire signifie poser au chercheur un problème trop restreint, trop limité, trop "aval". "Calculez-nous la taille des ailettes pour le refroidissement". Mais ne peut-on changer le nombre et la disposition des ailettes ? le fluide ? Le chercheur aura beau développer tous ses talents en physique des matériaux et en dynamique des fluides, il ne parviendra probablement qu'à un résultat décourageant et médiocre. Il aurait mieux valu l'associer dès le départ à une réflexion sur l'ensemble du dispositif.

Ne pas être assez utilitaire signifie que les objectifs finaux n'ont pas été correctement décrits, ou ne sont pas assez précis. Le chercheur bâtira une théorie de son mieux, mais aura-t-elle un lien avec la réalité ? Oui : elle en est partie. Non, elle n'y revient pas.

Il ne faut pas se contenter de la modélisation, ni des développements que celle-ci permet : il faut confronter ces développements à la réalité pour valider les hypothèses d'origine. La modélisation est utile et nécessaire, mais elle présente un danger : celui de se substituer à la réalité, d'autant que les théories construites à partir d'un modèle sont toujours beaucoup plus belles, beaucoup plus satisfaisantes - intellectuellement parlant - que la réalité elle-même. Il est donc impératif de le confronter à cette réalité, par des expérimentations, par la réalisation de maquettes, etc. Ce stade essentiel apporte deux bénéfices : il montre au reste de l'entreprise que les chercheurs ont effectivement travaillé (et ce travail est devenu concret, visible) ; il permet aux chercheurs eux-mêmes de tester la validité de la théorie qu'ils ont bâtie.

L'entreprise a un groupe de recherche qui fonctionne bien, mais le résultat de ce fonctionnement est en général du papier, quelquefois un modèle réduit, une maquette. Il y a loin de cette ébauche au produit commercial. Il arrive que l'étude, la recommandation, l'ébauche, ne parviennent jamais à l'exécutif et restent confinées au milieu de la recherche : M. Giget (3) cite des exemples d'entreprises qui ont disparu, faute d'avoir pris en compte les recommandations de leur centre de recherche.

Faire coexister la recherche et ses applications n'est pourtant pas si difficile, de même qu'utiliser les résultats qu'elles ont produits. Il faut périodiquement poser aux chercheurs deux questions :

- En quoi vos connaissances, vos aptitudes, se sont-elles améliorées ?

- En quoi cette amélioration de vos connaissances et de vos aptitudes bénéficie-t-elle à notre entreprise ? S'ils savent répondre à la première question, cela signifie que ce sont de vrais chercheurs : ils auront travaillé, réfléchi, auront échangé des idées avec leurs pairs, auront progressé dans la compréhension du problème qui leur est soumis. S'ils savent répondre à la seconde, c'est que ces progrès ont été utiles au reste de l'entreprise. Mais une réponse négative n'est pas nécessairement de leur responsabilité : le dysfonctionnement peut venir d'ailleurs. Mais je crois qu'il faut avant tout poser les questions : le simple fait de savoir qu'on aura à y répondre aide à définir l'état d'esprit du travail.


Cinquième absurdité : Vouloir imposer au chercheur le résultat de sa recherche. L'alibi scientifique

Il y a deux aspects, assez différents, selon que l'on se trouve dans le domaine technique, ou dans le domaine économique ou social.

Dans le domaine technique, le chercheur se voit fréquemment confier un problème qui n'est pas le bon. Le décideur, le commanditaire, a une vision de la réalité, et se dit "c'est cela qu'il faut trouver". Le chercheur fait de son mieux pour répondre, et apporte, comme dit plaisamment Jacques Morin, "une très bonne solution à un faux problème". On s'aperçoit après coup que, compte tenu des contraintes, la question n'était pas du tout celle-là. C'est la responsabilité du chercheur que de faire un "tour d'horizon", de se faire expliquer en quoi consiste le problème, ses tenants et ses aboutissants, et très souvent il se rendra compte que la véritable formulation n'est pas celle qu'on lui avait annoncée.

Dans les domaines qui touchent au social, à l'économique, à l'emploi, la question se pose un peu différemment. Tel homme politique a une idée, apparemment novatrice, et il fait appel à des scientifiques pour lui démontrer qu'il a raison. Nous avons rencontré cette situation une fois : un Département du Sud-Ouest nous avait demandé : "Quels emplois le télé-travail peut-il créer ?" Renseignements pris, études faites, nous avons répondu "pratiquement aucun" ; nous avons au contraire insisté sur le fait que, en privilégiant la piste du télé-travail, ce Département avait négligé d'autres pistes infiniment plus prometteuses et moins coûteuses, qui auraient permis la création de vrais emplois.

Dans l'ensemble, je regrette de l'écrire, les scientifiques ne savent pas garder leur indépendance d'esprit à l'égard de questions de ce type. Ils font des études de complaisance, satisfaits d'être payés et flattés d'y voir leur nom ; rejoignant en cela le voeu du politique, content de voir que son intuition est "scientifiquement" validée par quelque personnalité de renom. Mais les réalités économiques se rient de ces accords parfaits : le plan calcul, le plan câble sont autant d'exemples. J'ignore si les autoroutes de l'information seront un succès, mais les nombreux rapports que j'ai lus sont des plaidoyers (déraisonnables et non documentés) et non des études.

Veut-on un exemple à cet égard ? Chacun assure qu'il sera très agréable de voir son correspondant lors d'une conversation téléphonique. Soit. Mais combien êtes-vous prêt à payer en plus pour ce service, dont l'intérêt sera jugé différemment par les uns et par les autres ? Si vous ne répondez pas à cette question, au moins partiellement (et aucun des rapports que j'ai lus ne le fait), l'étude présentée n'est pas honnête. Bien sûr, un besoin peut apparaître, une mode se créer, mais il faut garder présent à l'esprit, comme me l'a dit M. Jacques Maldy (Direction de la Recherche, Alcatel), qu'il y a dans le monde deux fois plus de biens produits que de besoins solvables.

Quelle doit être l'attitude du scientifique à l'égard du donneur d'ordre, que ce soit un chef d'entreprise, un politique, ou toute autre autorité ?

Il faut d'abord être honnête : ne pas avoir d'idée préconçue et ne pas chercher à plaire. Mais cela ne suffit pas : je crois que, toutes études faites et toutes réflexions menées à terme, le scientifique doit prendre parti.

Beaucoup de mes collègues tendent - et c'est tout à l'honneur de l'esprit scientifique - à fournir une réponse aussi complète que possible : il y a des cas, des sous-cas, des hypothèses, des probabilités, des tendances. La décision ne nous appartient pas, et l'honnêteté exige que l'on fournisse au décideur l'information la plus complète possible. Je ne suis pas d'accord avec cette attitude, malgré son apparence intellectuellement satisfaisante : elle revient à fournir au décideur un excès de données dont, dans la plupart des cas, il ne saura pas tirer parti. Mon point du vue est qu'il faut fournir une conclusion, tout en expliquant clairement (et de manière honnête) comment on y est parvenu. Le mérite de cette approche est, me semble-t-il, qu'une conclusion claire et nette servira au moins à alimenter un débat, et c'est l'ambition que j'ai eue au travers des lignes qui précèdent, à propos d'un problème - la place du scientifique dans la société - à la fois complexe et mal posé.


Références

1. Morin J. Le management des ressources technologiques. Editions d'Organisation.

2. Morin J. Des technologies, des marchés et des hommes. Editions d'Organisation.

3. Giget M. L'innovation dans l'entreprise. Techniques de l'Ingénieur.

4. de Gennes PG. Les objets fragiles. Editions Plon.




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