Le cerf-volant de Benjamin Franklin, un canard ?

Kamil Fadel


Dans les domaines artistique et littéraire, ou philosophique, le passé joue souvent un rôle de repère et la connaissance de l’histoire est une richesse. Il en va tout autrement en science, où passé et histoire sont relégués au domaine de l’anecdotique, lorsqu’ils ne sont pas perçus telle une poussière à éviter. Il n’est pas rare qu’un scientifique méconnaisse l’histoire de sa discipline, voire cherche à s’en défaire comme si l’histoire était dégradante, comme une marque de sénilité qui portait atteinte à son image. Cette connaissance serait-elle considérée comme un frein au « progrès » pour le scientifique ? Selon le célèbre logicien et philosophe Alfred North Witehead (1861-1947),
« une science qui hésite à oublier ses fondateurs est perdue » ;
réplique à laquelle Georges Santayana (1863-1952), l’une des grandes figures de la philosophie américaine, répondait :
« ceux qui sont incapables de se souvenir du passé sont condamnés à le répéter. »
Pourtant, l’histoire des sciences est souvent réduite à une collection d’anecdotes et de clichés, la plupart du temps bien éloignés de la réalité.
Il nous est difficile de ne pas citer le physicien américain Richard Feynman (
1918-1988), prix Nobel de physique en 1965, qui, après avoir raconté l’histoire des découvertes relatives à la physique atomique, écrivait dans son livre Lumière et matière :

« Soit dit en passant, ce que je viens de vous raconter là, c’est ce que j’appelle l’histoire de la physique des physiciens, l’histoire telle qu’ils se la racontent… et qui est toujours fausse. Ce que je vous raconte là, c’est une espèce de saga conventionnelle que les physiciens racontent à leurs étudiants, et ainsi de suite. Cela n’a pas forcément grand’chose à voir avec le développement historique réel de la physique… que j’ignore évidemment ! »
Comme le dit si bien Feynman, les scientifiques sont souvent responsables de la diffusion de ces versions édulcorées et enjolivées. Le développement historique réel subit ainsi un traitement plus ou moins conscient de pasteurisation pour aboutir à sa mise en adéquation avec l’image d’objectivité, de rigueur, d’honnêteté du savant idéal. Ce traitement donne de la science l’image d’une activité dépouillée du caractère humain qui fait à la fois sa force et sa faiblesse, en tout cas son intérêt. Ce travail d’aseptisation et de mythification est parfois l’œuvre de l’auteur de la découverte, d’autres fois celle des ses disciples et/ou continuateurs. C’est à ce titre que nous allons nous intéresser ici à la fameuse expérience du cerf-volant de Benjamin Franklin.

Du cerf-volant au paratonnerre

Il existe de nombreuses versions de l’histoire du cerf-volant de Franklin. Avant de citer celle que donne dans un ouvrage de référence, la Biographie universelle ancienne et moderne de Louis-Gabriel Michaud en quaranta-cinq volumes (1843), rappelons le contexte. Vers le milieu du xviiie siècle, les expériences d’électrostatique réalisées en laboratoire avaient conduit un certain nombre de scientifiques — dont Franklin — à émettre l’hypothèse selon laquelle la foudre est une étincelle de même nature que les étincelles obtenues à l’aide des machines électrostatiques, à la seule différence près qu’elle est beaucoup plus grande et intense. En 1750, l’Académie de Bordeaux couronnait d’ailleurs Denis Barberet (1714-1770) pour la rédaction d’un mémoire dans lequel ce médecin de Dijon présentait les nombreuses analogies entre les deux phénomènes montrant leur très probable identité. Pour tester cette hypothèse, il fallait faire descendre la foudre de manière contrôlée et l’examiner au moyen d’expériences d’électrostatique. Comment relever un tel défi ? De nombreux récits, peintures et gravures présentent Benjamin Franklin comme le héros ayant réussi l’exploit. Voici, par exemple, ce que l’on peut lire dans la célèbre Biographie de Michaud :
« Il [Franklin] conçut le projet de faire descendre ainsi sur la Terre l’électricité des nuages, si toutefois les éclairs et la foudre étaient des effets de l’électricité. Un simple jeu d’enfant lui servit à résoudre ce hardi problème. Il éleva un cerf-volant par un temps d’orage, suspendit une clef au bas de la corde, et essaya d’en tirer des étincelles. D’abord ses tentatives furent inutiles ; enfin, une petite pluie étant survenue, mouilla la corde, lui donna ainsi un faible degré de conductibilité, et à la grande joie de Franklin, le phénomène eut lieu comme il l’avait espéré ; si la corde eût été plus humide ou le nuage plus intense, il aurait été tué, et sa découverte périssait probablement avec lui. Tout autre aurait pu s’arrêter là ; mais l’utile Franklin saisit le parti qu’on pouvait tirer de cette découverte pour préserver les édifices de la foudre. Nous lui devons ainsi les paratonnerres, qui furent en peu de temps adoptés dans toute l’Amérique, qui le sont aujourd’hui dans toute l’Europe. »
Mais quelle est l’origine de cette belle anecdote si populaire ? En cherchant les documents authentiques censés l’attester, on est surpris de n’y trouver rien de sérieux. Toute cette histoire ne repose en fait que sur deux très maigres éléments. Le premier document provient de Franklin lui-même : surprise, l’Américain ne déclare pas explicitement avoir réalisé l’expérience ! Le second est L’histoire de l’électricité,
du célèbre chimiste britannique Joseph Priestley (1733-1804), un admirateur de Franklin, qui rédigea son ouvrage 15 ans après la date communément admise de la fameuse expérience (1752).

« L’expérience de Philadelphie »

Dans une lettre datée du 1er octobre 1752 et reprise le 19 du même mois dans un journal local — Pennsylvania Gazette — puis dans les Philosophical Transactions de la Royal Society, Franklin annonce ceci à Peter Collinson (1694-1768), un ami avec lequel il était en correspondance :
« Compte tenu du succès de l’expérience de Philadelphie, souvent relatée dans les journaux européens, qui a consisté à libérer le feu électrique des nuages à l’aide de barres de fer pointues érigées au sommet des immeubles élevés, il serait sans doute intéressant pour le curieux d’apprendre que la même expérience a réussi à Philadelphie, bien que réalisée d’une manière différente et plus facile, que n’importe qui peut essayer comme suit. »
Après ce passage, Franklin indique comment construire un cerf-volant doté d’une pointe métallique et comment procéder à l’expérience par temps orageux. Il dit notamment que sous un nuage orageux un tel cerf-volant arrache au nuage son « feu électrique », ce qui électrise la corde et le cerf-volant. Avec la pluie, dit Franklin, la corde se mouille, ce qui lui permet de drainer l’électricité jusqu’à la clef, où l’on peut alors recueillir une étincelle en y approchant une phalange.
Mais on peut noter plusieurs points surprenants dans cet écrit de Franklin.
Son défaut de précisions, d’abord. Contrairement à l’extrême précision et au souci du détail dont tous les expérimentateurs — dont Franklin — faisaient preuve dans les descriptions de leurs expériences, allant jusqu’à en indiquer l’heure et parfois la minute, la présentation de Franklin, très schématique, est loin d’être satisfaisante. En particulier, pourquoi n’indique-t-il ni le lieu, ni même la date de cette expérience, deux indications que l’on prenait toujours soin de préciser, surtout pour une expérience réalisée en plein air ?
Son étrange caractère confidentiel, ensuite. Lorsque Cadwallader Colden — un ami de Franklin avec qui ce denier partageait depuis des années tous ses résultats expérimentaux — apprend la nouvelle de l’expérience du cerf-volant dans le journal, il est surpris que Franklin ne lui en ait jamais fait part. Il écrit alors à celui-ci (
29 octobre 1752)
et lui demande des précisions. Selon Colden, cette belle expérience mérite mieux qu’un entrefilet dans un journal local. Franklin ne fournira jamais les précisions demandées… Par ailleurs, il apparaît qu’aucun autre des nombreux correspondants de Franklin ait jamais entendu parler de l’expérience du cerf-volant avant la publication dans la Gazette. Pourquoi une telle confidentialité concernant cette incroyable expérience, alors que Franklin avait l’habitude de faire connaître à tous les résultats de ses travaux ?
L’emploi d’une forme impersonnelle, enfin. Pourquoi Franklin évite-t-il le « je » et lui préfère-t-il une forme impersonnelle :
« La même expérience a réussi à Philadelphie (the same experiment has succeeded in Philadelphia » écrit-il ;
alors que, naturellement, comme tous ses collègues, Franklin cherchait à valoriser son propre travail, d’autant qu’il s’agissait là d’une expérience cruciale, car obtenir de petites étincelles au sol par temps orageux était un objectif recherché pour qui croyait à l’identité de la foudre et des étincelles électrostatiques de laboratoire. L’emploi de la forme impersonnelle, très inhabituelle, laisse entendre qu’il n’a pas lui-même réalisé l’expérience ; qui l’aurait fait alors ?
Il est amusant de lire, à la suite de la lettre de Franklin publiée dans les
Philosophical Tansactions, une autre lettre, communiquée par le botaniste britannique William Watson (1715-1787) dont les travaux en électricité était très reconnus : la lettre de Watson contredit une affirmation de Franklin. Watson présente les inconvénients de l’eau lorsque l’on souhaite mener une expérience d’électrostatique. Dans ses autres écrits, Watson montre, en particulier, que si la corde du cerf-volant est mouillée par la pluie, on ne peut plus tirer aucune étincelle. En effet, tous les essais effectués par la suite ont montré que l’expérience du cerf-volant ne réussit qu’avant la tombée des premières gouttes
. Franklin, lui, annonçait que la pluie était nécessaire à la réussite de l’expérience !
Au total, compte tenu de l’ensemble des éléments d’enquête présentés précédemment, notamment la teneur de la lettre du
1er octobre 1752, on est en droit de se demander si l’histoire du cerf-volant de Franklin n’est pas, en fait, une expérience imaginée, voire projetée, mais jamais réalisée, présentant toutefois des résultats anticipés — et contenant une erreur.
Comme nous l’avons vu, Franklin lui-même ne donne aucune date se rapportant à l’expérience du cerf-volant. Pourtant, la littérature abonde en descriptions de celle-ci précisant qu’elle fut réalisée au mois de juin
1752. On peut faire remonter l’origine de cette précision au chimiste Priestley, qui l’annonce dans son ouvrage relatif à l’histoire de l’électricité (1767). D’où ce dernier tenait-il cette information ? De Franklin ! En effet, pour rédiger son ouvrage, Priestley avait demandé l’aide et la relecture de Franklin. Ainsi, quinze ans après l’annonce de l’expérience sans aucune mention de date, même lorsqu’il avait été prié de la préciser, Franklin annonce-t-il soudainement que ce fut au moins de juin 1752 ! Dans ce cas, pourquoi a-t-il attendu le mois d’octobre pour en faire part dans la Gazette ? Et pourquoi, durant toute cette période de trois ou quatre mois n’en a-t-il parler à personne ? Autre nouveauté que l’on apprend dans l’ouvrage de Priestley : Franklin annonce qu’il avait réalisé l’expérience en présence d’un témoin ! Pourquoi a-t-il attendu quinze ans pour révéler son existence ? De qui s’agit-il ? De son fils William, selon lequel l’expérience eu lieu pendant l’été 1752 alors qu’il était âgé de vingt-un ans.

Un canard d’outre-mer

Un certain nombre d’historiens sont aujourd’hui persuadés que Franklin ne réalisa jamais l’expérience à laquelle, le monde entier l’associe. Dans ce cas, quel intérêt aurait-il pu avoir à annoncer l’avoir effectuée, et de surcroît, au mois de juin
1752 ? La raison en est simple. Les 10 et le 18 mai 1752, en France, Dalibard et De Lor avaient montré, grâce à une barre de fer dressée à la verticale reposant sur un tabouret isolant, qu’il était possible, par temps orageux, de tirer des étincelles entre cette barre et un fil relié à la terre, à condition toutefois de protéger de la pluie certaines parties du dispositif : c’est bien « l’expérience de Philadelphie » dont parle Franklin. En annonçant avoir réalisé l’expérience au mois de juin, il prétend qu’à cette date il n’avait pas connaissance des expériences des Français. En effet, il fallait au moins six à sept semaines de délai pour communiquer avec l’outre-Atlantique. Dans ces conditions, Franklin devient un codécouvreur indépendant et non un simple continuateur. D’ailleurs, c’est ce qu’écrit Priestley dans on ouvrage :
« Cela [l’expérience du cerf volant] eut lieu au mois de juin 1752, un mois après que les électriciens français eurent vérifié la même théorie, mais avant qu’il [Franklin] n’ait entendu quoi que ce soit de ces travaux. »
Chose amusante, l’expérience du cerf-volant fut, en fait, imaginée et réalisée en bonne et due forme en France, par Jacques de Romas (1713-1776)… mais il s’agit là d’une autre histoire.
Quoi qu’il en soit, il nous est difficile de ne pas conclure en citant un extrait de la
Comédie humaine
de Balzac :
« Nous appelons un canard, lui répondit Hector, un fait qui a l’air d’être vrai, mais qu’on invente pour relever les Faits-Paris quand ils sont pâles. Le canard est une trouvaille de Franklin, qui a inventé le paratonnerre, le canard et la République. Ce journaliste trompa si bien les encyclopédistes par ses canards d’outre-mer que, dans l’Histoire philosophique des Indes, Raynal a donné deux de ces canards pour des faits authentiques. »


Bibliographie
— Tom Tucker, Bolt of Fate : Benjamin Franklin and his Electrical Kite Hoax, PublicAffairs, 2003.
— 
Benjamin Franklin's Autobiography, Leo Lemay. Norton Critical Editions 1986.
— Marcus Jernegan, « Benjamin Franklin's "Electrical Kite" and Lightning Rod »,
The New England Quarterly, vol. 1, n° 2 (avril 1928), pp. 180-196.
— Lawrence Rotch, « When did Franklin invent the rod? »,
Science, vol. 24, n° 612 (21 sept.1906), pp. 374-376.
— « Benjamin Franklin »,
Les Cahiers de Science et Vie, n° 28, août 1995.
— On peut consulter toute la correspondance de Franklin sur le site :
http://www.franklinpapers.org/franklin/