Oppenheimer : une science « humaine, trop humaine »

Michel André


Une énigme

J. Robert Oppenheimer est, avec Albert Einstein et juste après lui, le physicien le plus connu du XX
e siècle. Comme celle d’Einstein, sa photo s’est retrouvée à plusieurs reprises en couverture des grands magazines d’information. Comme à celles d’Einstein, on a consacré à sa vie et à ses activités un très grand nombre d’ouvrages académiques et de livres destinés au grand public. Comme le père de la relativité, il est devenu de son vivant l’objet d’un mythe et d’une véritable légende. À l’instar d’Einstein, et comme lui à un moment où il avait largement cessé de faire partie de la communauté scientifique active, bien davantage que d’autres physiciens pourtant plus importants que lui, il demeure aujourd’hui une figure emblématique de la science.
Si l’image qu’offre Einstein est celle, sereine, rassurante et traditionnelle d’un savant excentrique, plein de sagesse débonnaire, la figure d’Oppenheimer est notoirement tragique et tourmentée. C’est que, si la mémoire collective a retenu son nom, ce n’est pas, avant tout, pour ses réalisations scientifiques, mais bien pour deux développements dramatiques dans lesquels il est directement concerné. Premièrement, le projet Manhattan de fabrication de la première bombe atomique, au centre de recherche de Los Alamos au cours de la seconde guerre mondiale, dont il a été l’âme et le moteur ; ensuite, ce que les livres d’histoire décriront ultérieurement comme « l’affaire Oppenheimer » : au début des années cinquante, dans le contexte de la guerre froide et du maccarthysme, à un moment où il se prononçait en faveur du contrôle des armements nucléaires et s’opposait à la fabrication de la bombe H, Oppenheimer a été destitué des responsabilités publiques qu’il exerçait et soumis à une audition publique (
hearing), au terme de laquelle son autorisation d’accès (clearance) à certaines matières lui fut retirée, au motif qu’il représentait un risque pour la sécurité des États-Unis, en raison notamment de ses liens allégués avec des communistes.
L’image que nous avons d’Oppenheimer est largement déterminée par ce double épisode : « martyr de la persécution politique », « nouveau Faust » puni pour avoir pactisé avec le diable, « Prométhée moderne » châtié pour avoir dérobé le feu atomique, il a aussi été comparé à Protée, le dieu aux milles visages, à Thomas More, à Lawrence d’Arabie et au prince Mychkine de Dostoïevski. On a présenté son audition comme une nouvelle édition du procès de Galilée ou de l’affaire Dreyfus.
Ce que l’on savait par ailleurs du personnage n’a fait que renforcer la sombre et mystérieuse aura qui l’entourait déjà de son vivant. Un individu secret et compliqué, qui demeurait une énigme même pour ses amis les plus proches (« de toute ma vie, je n’ai jamais connu de personne plus complexe », disait son collègue Abraham Pais), un homme plein de contradictions, combinant des traits apparemment incompatibles, à la fois arrogant et sensible, rigoureux et évasif, égocentrique et généreux, ambitieux et de tempérament autodestructeur (mangeant peu, affectionnant les cocktails, il est mort à soixante-trois ans d’un cancer de la gorge pour avoir été un fumeur à la chaîne plusieurs décennies durant), parfois d’une touchante gentillesse mais souvent terriblement abrupt, naturellement séducteur mais timide avec les femmes, Oppenheimer fascinait aussi par son aspect physique, plus particulièrement son visage émacié et ses célèbres yeux bleus au regard perçant, ses manières « ecclésiastiques et solennelles », son immense culture, et la façon dont il dominait toujours les discussions, plus un quelque chose de spécial dans sa personne que tous ceux qui l’ont connu soulignent à l’envi.
Cette image quasi mythologique, Oppenheimer s’est clairement employé à l’entretenir, voire à la construire, avec un talent d’acteur, un sens de la mise en scène et un goût de l’auto-dramatisation reconnus par de nombreux témoins, dont son ami le plus fidèle, Isidor I. Rabi et son collègue à Princeton Freeman Dyson. Mais derrière cette image, qui était le véritable Oppenheimer ? Pour quelles raisons a-t-il fait les choix qui ont été les siens ? Comment expliquer son ascension et sa déchéance ? Pourquoi est-il devenu l’icône tragique que l’on sait ? Quel rôle exact a-t-il joué dans l’histoire de la science et de ses relations avec le pouvoir et la politique ?
On commence aujourd’hui à y voir un peu plus clair. Au cours des quatre dernières années, sur un sujet pourtant déjà traité par des bibliothèques entières et qu’on aurait légitimement pu croire épuisé, ont été publiés huit nouveaux livres (voir la bibliographie en fin d’article) : six biographies d’Oppenheimer ou monographies à son sujet (par Jeremy Bernstein, Priscilla J. McMillan, David C. Cassidy, Kai Bird et Martin J. Sherwin, Abraham Pais/Robert Crease et Charles Thorpe), un ouvrage collectif (
Reappraising Oppenheimer) et un passionnant portrait parallèle d’Einstein et Oppenheimer, par Silvan S. Schweber, mettant en contraste les deux hommes sur de nombreux points, comme leurs idées en physique, leur façon de penser et de s’exprimer ou leur rapport à la politique et à la judéité.
Faisons trois remarques à propos de ces livres récents. La première est qu’ils sont tous très réussis, riches d’informations, pleins d’analyses pénétrantes, d’aperçus éclairants et le plus souvent bien écrits et agréables à lire. La seconde est qu’aussi étonnant que cela puisse paraître, au-delà des inévitables recoupements, ils sont largement complémentaires, chacun d’eux se concentrant sur un ou quelques aspects particuliers. Et la troisième que l’on sort de leur lecture avec plus d’intérêt encore pour J. Robert Oppenheimer qu’on en avait avant de les ouvrir.
« Je pense qu’il pourrait être utile, disait Oppenheimer à propos d’Einstein, de commencer à dissiper les nuages du mythe pour apercevoir la majestueuse montagne qu’ils cachent. »
La personnalité d’Oppenheimer, faisait remarquer Freeman Dyson en commentant ce passage, est semblablement enveloppée de brumes. En partie par sa faute, précise Robert Crease, Oppenheimer n’ayant rien fait, au contraire, pour aider à écarter les nuages en question.
Dans une certaine mesure, c’est un tel exploit que réussissent à accomplir ces ouvrages, chacun pris individuellement et plus encore considérés dans leur ensemble. En révélant des faits ignorés, en mettant en lumière les faiblesses du personnage et ce que dans son comportement il pouvait y avoir de choquant, en montrant, surtout, de quelle manière Oppenheimer a consciemment et délibérément œuvré à édifier sa légende, ils contribuent à faire surgir une image de l’homme plus concrète, réaliste et convaincante. Elle n’en demeure pas moins terriblement attirante, et l’on demeure fasciné. Pourquoi ? On ne peut répondre à cette question sans passer en revue quelques-unes des multiples facettes de la personne riche et complexe d’Oppenheimer.

Le physicien

Par métier et avec passion, Oppenheimer était physicien. Un physicien peu ordinaire, cependant : enfant d’une famille de la bourgeoisie intellectuelle juive de la côte Est largement tournée vers l’Europe, Oppenheimer, contrairement à la plupart de ses collègues, n’était pas d’un tempérament spontanément scientifique, mais plutôt littéraire et philosophique. Toute sa vie, incapable de renoncer à ses penchants d’adolescent, par exemple pour les poètes ésotériques et la sagesse hindoue, refusant de s’enfermer dans les frontières d’une discipline, il conservera et cultivera son intérêt pour une foule de sujets étrangers à la physique.
Il n’en était pas moins un physicien de premier plan. Tous les commentateurs soulignent son exceptionnelle aptitude à synthétiser l’état d’un problème ou à identifier les failles d’un raisonnement et les faiblesses d’une argumentation, dont il faisait souvent de cruelles démonstrations aux dépens de ses étudiants ou d’autres chercheurs au cours des séminaires qu’il animait. Était-il pour autant exceptionnellement créatif, et peut-on comparer sa contribution à la science à celle d’hommes comme Max Born (dont il fut l’élève en Europe), Niels Bohr (auquel il a toute sa vie voué une grande admiration) voire Hans Bethe, son bras droit à Los Alamos (pour ne pas parler de génies incontestés comme Paul Dirac, Richard Feynman et, bien entendu, Albert Einstein) ?
À l’évidence, non. Trop jeune et arrivé trop tard pour prendre part aux travaux pionniers de la physique quantique, Oppenheimer a contribué à son développement sur des points précis. Son apport le plus important à la physique réside cependant dans le domaine de l’astrophysique, avec trois articles en théorie stellaire, dont deux sur l’effondrement des étoiles massives en ce qu’on appelle aujourd’hui des « trous noirs ». De l’un de ces deux articles, Jeremy Bernstein affirme avec enthousiasme, mais sans doute un peu vite et imprudemment, qu’il est « un des plus importants articles de physique du XX
e siècle ». Il n’hésite pas à ajouter que les travaux d’Oppenheimer dans ce domaine, eût-il vécu un peu plus longtemps, auraient fini par être récompensés par le prix Nobel. Rien n’est moins sûr, et, de manière générale, tout indique qu’Oppenheimer n’avait pas le profil d’un lauréat de prix Nobel. Brillant, rapide et intuitif, doté d’un puissant esprit analytique, à l’instar de personnalités comme Freeman Dyson ou le cristallographe et théoricien de la science J. D. Bernal, Oppenheimer était intéressé par trop de sujets en physique et en dehors d’elle. Il ne possédait pas la patience et cette capacité de se fixer avec opiniâtreté des années durant sur une même question constituant, de l’avis général, sinon le passeport pour Stockholm, à tout le moins une condition pour pouvoir espérer y chercher un jour la reconnaissance scientifique suprême.

L’organisateur

De fait, le talent le plus remarquable d’Oppenheimer ne résidait pas là, mais dans ses étonnantes capacités d’organisation. Encore jeune, il fonda, en quelques années, sur la côte Ouest, à Berkeley, la première école de physique théorique des États-Unis, école dont il est généralement affirmé qu’elle jetait les bases de la recherche et de l’enseignement dans cette discipline dans le pays, et que c’est d’elle que sont sorties, directement ou indirectement, toutes les réalisations ultérieures de la science américaine dans ce domaine. Au moment de sa mort, cet aspect de la carrière d’Oppenheimer n’a pas a été le moins rappelé, et un tribut ostensible lui a été rendu sur ce point.

Ce don qu’avait Oppenheimer de mettre sur pied et de galvaniser des équipes ne s’est jamais aussi bien illustré qu’à Los Alamos. C’est un lieu commun de souligner le rôle fondamental qu’il a joué dans le succès du projet Manhattan et ce que cette réussite, dans des conditions matérielles invraisemblables et en un temps étonnamment court (trois ans), doit à sa personnalité, unanimement décrite comme « charismatique » : omniprésent, au fait des problèmes théoriques les plus abstrus comme des détails techniques les plus pratiques, toujours prêt à discuter, attentif, souriant, Oppenheimer animait littéralement le projet et une équipe pourtant vaste et composée de fortes personnalités, dont presque tous avaient pour lui une véritable dévotion.
Rien, dans son histoire et son caractère ne semblait l’avoir préparé à l’exécution d’une tâche semblable, ni indiquer qu’il s’en acquitterait avec un tel brio. Un homme cérébral (« chez Oppenheimer, l’élément terrestre (
earthiness) était faible », disait Rabi), porté à la méditation, farouche, apparemment peu sûr de lui et de contact difficile, il était à première vue le moins bon choix possible pour mener à bien une opération aussi complexe que la fabrication collective d’une bombe. L’intuition du général Groves, responsable militaire du projet, et sa détermination à imposer Oppenheimer, ont permis de faire éclater une vérité insoupçonnée : il était fait pour ce poste ! À bien des égards, c’est le projet Manhattan qui lui a permis de se révéler.
Le bilan d’Oppenheimer à l’
Institute For Advanced Study de Princeton est plus mitigé. Son arrivée à la tête de l’Institut, à l’issue de la seconde guerre mondiale, a coïncidé avec une période durant laquelle ses activités de conseil auprès du gouvernement américain absorbaient beaucoup de son temps et de son énergie. L’opinion de Freeman Dyson est qu’une fois exonéré de ses obligations publiques par sa destitution, libre de consacrer davantage de temps et de ressources intellectuelles à l’Institut, il s’en est montré un bien meilleur directeur que dans les premières années.
Mais il y a davantage. Oppenheimer avait conservé son intérêt pour la littérature, les sciences sociales et humaines et la philosophie ; il ne manquait d’ailleurs jamais d’impressionner ses visiteurs par sa connaissance de ces matières et sa familiarité avec la recherche dans ces domaines aux États-Unis. Son rêve était de créer un véritable centre de recherche interdisciplinaire. Mais il n’y est pas parvenu, pour différentes raisons, notamment de personnes.
« Oppenheimer, fait justement remarquer Silvan S. Schweber, était comme un grand chef d’orchestre. Mais un grand chef d’orchestre a besoin […] d’excellents musiciens et d’une très bonne partition […] À Berkeley, Oppenheimer avait de remarquables étudiants et chercheurs [...] et un programme clair [...] La même chose à Los Alamos […] À l’Institute For Advanced Study [il avait affaire] à d’exceptionnelles individualités incapables de jouer de manière cohérente comme un orchestre. »

Science et politique

Dans quel état d’esprit Oppenheimer se trouvait-il lorsqu’il œuvrait à mettre au point une bombe capable de détruire une ville entière ? Comment a-t-il réagi quand il fut décidé qu’on ne se contenterait pas d’une explosion de démonstration, mais que la bombe (initialement conçue comme une arme contre l’Allemagne) serait effectivement utilisée sur une cible japonaise ? Apparemment, il trouvait cette décision malheureuse, mais il s’est quand même appliqué à indiquer aux militaires comment maximiser les effets de l’explosion. A-t-il regretté ce qu’il avait accompli ? S’est-il opposé au développement de la bombe h pour des motifs techniques, politiques ou morales ? Pour quelles raisons exactes a-t-il été poursuivi par le fbi et attaqué par le gouvernement des États-Unis ? Toutes ces questions et de nombreuses autres sont depuis longtemps au cœur des interrogations des historiens. Il y a des années de cela, Richard Rhodes tentait d’y répondre dans ses deux ouvrages sur l’histoire de la fabrication de la bombe a et de la bombe h. Freeman Dyson, dans son autobiographie et ses ouvrages de réflexion sur la science, et, en France, un homme comme Jean-Jacques Salomon, n’ont cessé de revenir sur leurs implications.
Sur beaucoup de points, les ouvrages récents susmentionnés, souvent basés sur de titanesques recherches d’archives et de très nombreux entretiens, apportent de nouveaux éléments d’information. De l’image d’ensemble qui en ressort, se dégagent deux grands enseignements. Premièrement, tels qu’ils se sont effectivement déroulés, les faits se révèlent toujours beaucoup plus complexes que l’image stéréotypée et simpliste qu’on tend à en donner. L’action engagée contre Oppenheimer, par exemple, ne peut être réduite à l’affrontement, d’un côté d’un gouvernement conservateur, de militaires paranoïaques et de scientifiques bellicistes, au premier rang desquels Edward Teller — l’un des pères (il prétendra être le seul) de la bombe h ; de l’autre, de scientifiques « libéraux », au sens américain du mot, c'est-à-dire gauchistes. Les aspects personnels ont joué un rôle important, et de l’affaire émane un fort parfum de règlement de comptes. Oppenheimer s’était fait beaucoup d’ennemis, à commencer par Lewis Strauss, haut responsable des activités nucléaires américaines, ainsi que, précisément, Edward Teller, ancien membre de l’équipe de Los Alamos, qui n’avait jamais pardonné à Oppenheimer de lui avoir préféré Hans Bethe comme chef du département de  physique théorique du laboratoire. La déposition de Teller durant l’audition fut fatale à l’accusé et valut à celui qui l’avait faite d’être ostracisé tout le reste de sa vie par la communauté des physiciens, qui soutenait Oppenheimer.
Le second élément frappant, dans tous ces développements, est la profonde et constante ambiguïté d’Oppenheimer. Chaque fois qu’il évoquait le projet Manhattan et la bombe atomique, il le faisait en termes emphatiques, dramatiques et poignants. Rétrospectivement, il affirmait ainsi qu’au moment de l’explosion de la bombe test
Trinity dans le désert du Nouveau Mexique, lui étaient venus à l’esprit (voire à la bouche) la formule de la Bhagavad-Gîtâ : «  Je suis devenu la Mort, le Destructeur de mondes » ; ce dont la plupart des observateurs doutent, personne ne lui ayant entendu prononcer ces mots (selon son frère Frank, lui et Robert auraient simplement dit : It worked ). Au président Truman, très irrité par cette manifestation excessive de scrupules à son sens injustifiés, puisque c’était lui, le président, qui avait donné l’ordre de bombarder Hiroshima et Nagasaki, il affirmait « avoir du sang sur les mains ». Et il y a la célèbre phrase d’un discours au mit, reprise dans le Time selon laquelle, avec la bombe, « les physiciens ont connu le péché ». Jamais, toutefois, en dépit de ces déclarations, Oppenheimer n’a fait état de regrets ou de remords, et, en visite au Japon, il a même tenu des propos allant exactement dans le sens opposé.
La même troublante ambiguïté s’observe dans une autre série d’épisodes de la vie d’Oppenheimer. A-t-il été communiste ? Son frère Frank et la femme de ce dernier l’ont été, tout comme sa femme Kitty ainsi que plusieurs de ses amis, dont Jean Tatlock, la jeune femme qui avait été son premier amour et avec laquelle il a passé à nouveau une nuit au moment où, déjà marié, il travaillait pour le gouvernement américain : fait qui n’avait pas échappé au fbi et qu’il dut reconnaître de manière humiliante lors de son audition. Selon certains observateurs, Oppenheimer a été membre d’une « cellule secrète » du parti communiste américain à l’université de Berkeley. Selon d’autres, il n’a jamais été formellement membre, mais seulement « compagnon de route » du parti. Lui-même, en tous cas, l’a toujours nié.
Mais il est allé plus loin que cela. Interrogé, en 1949, par la Commission sur les activités anti-américaines du Congrès, Oppenheimer a porté contre plusieurs de ses anciens étudiants soupçonnés d’être communistes des accusations qui lui ont valu de sévères critiques de la part d’hommes comme Hans Bethe ou un autre de ses compagnons de Los Alamos, Victor Weisskopf, et ont fait dire à certains historiens qu’en lui ôtant sa
clearance un jour avant la date où elle devait naturellement expirer, les juges l’ont en réalité aidé à sauver sa réputation en faisant de lui un martyr. N’aurait-il pas été condamné, il est en effet possible qu’on aurait surtout retenu de lui l’image d’un homme n’ayant pas hésité à livrer des noms (naming names).
Un épisode de la vie d’Oppenheimer qui laisse très mal à l’aise à cet égard est ce que l’on a appelé « l’affaire Chevalier ». Alors qu’il commençait à travailler à Los Alamos, Oppenheimer a affirmé avoir été contacté par des personnes l’invitant à communiquer des informations secrètes aux Soviétiques. Dans deux des trois versions embrouillées qu’il a successivement données de l’incident, il mettait en cause son ami et collègue de Berkeley le professeur de littérature française Haakon Chevalier. Bien qu’innocent de l’avis général, Chevalier a vu sa vie brisée. Forcé de démissionner à la suite des travaux de la Commission sur les activités anti-américaines, il dut quitter le pays et s’exiler en France. L’« affaire Chevalier » a refait surface lors de l’audition d’Oppenheimer, qui mit en lumière qu’il avait à la fois accusé son ami et menti à plusieurs reprises dans sa relation de l’incident.
De manière générale, tout le comportement d’Oppenheimer durant cette audition laisse perplexe. De nombreux témoins à décharge avaient été produits par la défense, dont plusieurs scientifiques ayant travaillé à Los Alamos, comme John von Neumann. Certaines interventions d’officiels, tel l’ancien conseiller scientifique du président Roosevelt, Vannevar Bush, étaient plutôt favorables à Oppenheimer, et sa femme Kitty s’est livrée à un exercice de « défense et illustration » unanimement jugé brillant et convaincant. Lui-même s’est toutefois défendu de manière très maladroite — à peine défendu, en réalité, répondant en termes embarrassés, s’accablant comme à plaisir, et, de l’avis général, organisant sa propre perte. Comme l’a souligné le journaliste Murray Kempton dans un remarquable portrait d’Oppenheimer paru dans
Esquire, si les autorités américaines s’en étaient prises à lui, c’était, de fait, parce qu’elles avaient senti qu’en sa personne elles avaient affaire à « quelqu’un qui pouvait être brutalisé ».

L’homme privé

L’homme privé Oppenheimer est au moins aussi malaisé à déchiffrer que le personnage public. De la vie affective et sentimentale d’Oppenheimer, on n’est guère tenté d’affirmer que se dégage une forte impression d’équilibre et de sérénité. Les difficultés qu’il éprouvait, durant sa jeunesse, a établir des relations avec les femmes, ont conduit certains à voir en lui un homosexuel plus ou moins latent. Une chose est sûre, ses rapports avec les autres être humains, du sexe opposé comme du sien, n’étaient jamais exempts de complications. Sa liaison avec Jean Tatlock, dont on a dit qu’elle avait été le grand amour de sa vie, a marqué Oppenheimer profondément et de manière durable. C’est avec elle que ce jeune homme peu sûr de lui avait commencé à vivre d’une autre manière que dans sa tête, et ils resteront toujours très liés. L’histoire de Jean Tatlock a mal fini. Quelques années après qu’ils se furent quittés et qu’Oppenheimer eut épousé Kitty, elle se suicida, sans doute car incapable d’accepter sa propre homosexualité (Oppenheimer semblait particulièrement attiré par les lesbiennes).
Kitty était une forte personnalité, une femme intelligente, pleine de vie et d’énergie. Les appréciations sur elle varient. Abraham Pais la trouve cruelle avec ses enfants, lui attribue une personnalité détestable, et décrit la vie familiale des Oppenheimer comme « un enfer ». Mais il est le seul, tous les autres témoins soulignant plutôt les qualités de Kitty. Une chose est certaine, elle était gravement alcoolique, travers qu’Oppenheimer acceptait avec une fatalité résignée. Mais elle le soutenait farouchement, et ils étaient soudés par une dépendance mutuelle.
Oppenheimer éprouvait des difficultés à établir des relations simples chaleureuses avec son fils et sa fille, qui semblent avoir souffert de l’indifférence ou de la maladresse de leurs parents à leur égard. Quelques années après la mort de son père, sa fille Toni s’est donné la mort. Nous avons parfois l’impression que le spectre du déséquilibre mental rôdait autour de la vie d’Oppenheimer. On a conservé la trace d’un comportement étrange de sa part à l’époque de sa jeunesse, quand il résidait en Angleterre. Oppenheimer s’intéressait par ailleurs beaucoup à la psychologie. Jean Tatlock était psychiatre, tout comme Ruth Tolman, l’épouse d’un ami avec laquelle il eut une aventure assez sérieuse.
Le peu de goût d’Oppenheimer pour le simple et le direct, et sa dilection pour l’obscur et l’alambiqué, s’observaient aussi dans sa manière de s’exprimer. Amateur de littérature, il possédait une remarquable maîtrise de la langue anglaise et écrivait avec plaisir et talent. Les nombreux textes de vulgarisation ou de réflexion sur la science qu’on a gardés de lui se situent cependant aux antipodes de ceux d’Einstein ou de Feynman. Esprits concrets, qui pensaient par images et s’exprimaient spontanément en termes quotidiens, les deux plus grands physiciens du XX
e siècle étaient des communicateurs nés. Porté à l’abstraction et à l’expression poétique, prisant un style recherché, Oppenheimer était, lui, un orateur parfois difficile à suivre, aux dires des auditeurs des Reith Lectures et des William James Lectures qu’il a données. Pourtant, ses exposés étaient appréciés et exerçaient sur ceux qui y assistaient un puissant effet. Comme dans le cas de ses cours, de ses prestations dans les séminaires ou de conversations en cercles restreints, autant qu’au contenu de ses propos, la forte impression qu’il produisait tenait, de fait, à la musique de sa langue et à l’espèce de magie qu’exerçait sa présence physique, au charme qu’opérait sa personne, dont il était parfaitement conscient.
Toutes ces contradictions, apparentes ou réelles, renvoient à une série de caractéristiques profondes de la personnalité d’Oppenheimer. Au bout du compte, il souffrait à l’évidence d’un grave problème d’identité. Tiraillé entre ses origines juives, son attrait pour l’Europe et son attachement aux États-Unis, entre des pulsions affectives antagonistes, son goût pour la littérature et la spiritualité et sa passion pour la physique, ses convictions de gauche et son patriotisme américain, Oppenheimer n’a jamais su exactement qui il était et ce qu’il voulait. Surtout, comme le souligne pertinemment Robert Crease, remarquablement opaque à lui-même, il n’éprouvait de surcroît aucun intérêt à mieux se connaître et fuyait toutes les occasions de le faire. C’était, par ailleurs, un homme faible et dévoré de culpabilité, qui s’accusait d’avoir été complice de tout ce qui s’était accompli de mal autour de lui, comme du mal qu’on lui avait fait.

Faust ou Prométhée ? Plutôt Hamlet

Pour quelles raisons, demandais-je, Oppenheimer continue-t-il à fasciner même ceux qui ne sont plus victimes de son mythe ? La première est ce qui subsiste de réel et d’objectif à l’intérieur et à l’origine de ce mythe, une fois écartées les fameuses « nuées ». Plus que n’importe quel autre savant, parce qu’il a été directement à l’origine de l’application du progrès des connaissances qui symbolise le mieux le caractère ambivalent de la science, et impliqué de la façon la plus ostensible dans le rapport qu’elle entretient désormais irrévocablement avec la politique, Oppenheimer incarne toutes les ambiguïtés de l’aventure scientifique et les dilemmes moraux auxquels elle nous confronte.
Mais il y a une autre raison, de nature non plus sociologique mais personnelle. Je citais en commençant tous les personnages fictifs, mythologiques ou historiques auxquels a été comparé Oppenheimer, le plus souvent sans beaucoup d’à propos. S’il est une figure à laquelle fait songer J. Robert Oppenheimer, c’est en réalité plutôt celle de Hamlet. Orgueilleux et velléitaire, à la fois plein d’arrogance et de charme, se perdant volontiers en ruminations philosophiques, s’exprimant sous forme indirecte et énigmatique, comédien par tempérament, peu transparent à ses propres yeux et empli de paradoxes, Oppenheimer fait un peu songer au personnage de Shakespeare, et les raisons qui nous attirent vers lui sont celles qui nous font aimer le prince danois.
On a souvent dit qu’Oppenheimer était une figure tragique. Des événements qui ont entouré son audition, le politologue et conseiller du gouvernement américain George F. Kennan (père de la théorie du
containment de l’Union soviétique ») a dit qu’ils comportaient « un fort élément de tragédie ». Mais Oppenheimer a-t-il été tragique à la manière des héros des tragédies grecques, personnages « plus grands que nature » et admirables, abattus par la malveillance des dieux et victimes du destin ? Pas du tout, répond Robert Crease. La véritable tragédie d’Oppenheimer, c’était que, comme l’a souvent fait remarquer Abraham Pais, il était « presque un génie » ; qu’il était aussi, ajoute Crease, « presque une figure tragique », en d’autres mots,  « presqu’à la hauteur de ce qui lui est arrivé ».
Dans sa postface à l’ouvrage collectif
Reappraising Oppenheimer, David A. Hollinger souligne en termes éloquents cette caractéristique du personnage : « Tout le monde admet qu’Oppenheimer était un grand homme en un sens ou un autre de ce mot, mais de nos livres et de nos articles respectifs, nous apprenons qu’il était presque — mais pas tout à fait — un nombre remarquable de choses. […] Peut-être cette persistante dimension du « presque » (almostness) dans nos appréciations de cet homme est-elle une métaphore de la façon dont même les plus talentueux d’entre nous échouent à se réaliser complètement, et donc un symbole émouvant de nos petites vies et de notre incapacité à atteindre des profondeurs tragiques. »
Dans les deux explications complémentaires de la fascination que continue à exercer un Oppenheimer démystifié, se trouve un point commun : toutes deux renvoient à cette indispensable vérité que la science est une entreprise humaine — « humaine, trop humaine », aurait dit Nietzsche —, avec tout ce que cela implique. En ce sens, s’il faut absolument à la science une figure emblématique en laquelle s’incarner, celle de J. Robert Oppenheimer ne constitue assurément pas le plus mauvais choix.

Bibliographie

— Jeremy Bernstein,
Oppenheimer: Portrait of and Enigma, Ivan R. Dee, 2004
— Kai Bird, and Martin J. Sherwin,
American Prometheus: The Triumph and Tragedy of J. Robert Oppenheimer, Vintage Books, 2006. (First Edition: Alfred A. Knopf, 2005).
— Cathryn Carson and David A. Hollinger,
Reappraising Oppenheimer, Berkeley Papers in History of Science, Volume 21, 2005.
— David C Cassidy,
J. Robert Oppenheimer and the American Century, Pi Press, 2005.
— Priscilla J. Mc Millan,
The Ruin of J. Robert Oppenheimer, Viking, 2005.
— Abraham Pais, Robert P. Crease,
J. Robert Oppenheimer: A Life, Oxford University Press, 2006.
— Charles Thorpe,
Oppenheimer: The Tragic Intellect, The University of Chicago Press, 2006.
— Silvan S. Schweber, ,
Einstein and Oppenheimer, Harvard University Press, 2008.