Quelques représentations de la nanotechnologie dans le manga

Bounthavy Suvilay

Au Japon, l’accent est mis sur la recherche scientifique de pointe et notamment les nanotechnologies. Selon Michel Israël, conseiller scientifique à l’ambassade de France au Japon :
« Les autorités japonaises sont engagées, en partenariat avec le secteur privé, dans une course de longue haleine pour faire de l’Archipel une grande puissance de recherche et développement ».

En 2003, les sommes investies correspondaient à 3,18 pour cent du pib (le pib du Japon était de 3 835 milliards d’euros), contre 2,12 en France et 2,79 aux États-Unis. D’autre part, le Japon est le pays leader en matière de robots humanoïdes. Il vise à développer les robots autonomes, dotés d’un comportement, apprenant et communiquant.
L’importance des nanotechnologies et de la robotique peut être rattachée à un imaginaire populaire très riche en représentations de robot,

cyborg,
et intelligence artificielle. Frederik Schodt
rapporte que bien des scientifiques japonais se sont tournés vers ces disciplines de pointe en raison de leur admiration pour le héros de leur enfance Tetsuwan Atom (Astro, le petit robot, dans la version française). Durant l’après-guerre, ce petit robot au cœur atomique, créé par Osamu Tezuka, est apparu dans les planches d’une bande dessinée (manga) en 1951, avant d’être mis en scène dans une série télévisée (anime) à partir de 1963. Astro est un personnage positif servant d’interface de la civilisation humaine et des machines, de la science et d’un Japon ravagé par la victoire militaire et technologique des Américains. Le héros robot de Tezuka a bercé la jeunesse de plusieurs générations et prôné la défense de la justice et le respect de toutes formes de vies, quelles soient humaines ou artificielles.
Depuis l’œuvre de Tezuka, la science-fiction japonaise s’est fortement développée. En parallèle avec les progrès contemporains de la science-fiction mondiale, et en corrélation avec les recherches scientifiques nippones, les nanotechnologies sont devenues un thème récurrent du
manga et de l’anime. Dans le film Cowboy Bebop (2001), un bio-terroriste sème ainsi la mort autour de lui grâce à des nanomachines qui s’apparentent à des virus. Ce type de terrorisme biotechnologique est aussi évoqué dans Gunnm Last Order (Yukito Kishiro), où Aga M’Badi s’est illustré dans la lutte contre la criminalité née des nanotechnologies. Grâce au développement des nanotechnologies, les frontières entre l’homme et la machine deviennent de plus en plus ténues, l’hybridation s’effectuant à un stade cellulaire. Dans le générique du film Innocence de Mamoru Oshii, le spectateur assiste à la naissance d’une gynoïde.
Les images de synthèse reprennent les codes graphiques de l’imagerie médicale pour montrer la fécondation d’un ovule par des spermatozoïdes. Après la rapide division de la cellule, des éléments inorganiques viennent s’agréger à la masse organique. Le film montre une fusion entre l’homme et la machine rendant inextricables les substances biologiques et les objets technologiques.


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Les éléments inanimés en silicium pouvant dorénavant communiquer avec des neurones vivants, les limites entre la vie et la mort deviennent plus labiles et semblent se déplacer constamment. Grâce aux nanotechnologies et au progrès de la cybernétisation, il serait alors possible de dépasser les frontières spatiales et temporelles qui enclosent normalement la vie humaine.
Ainsi peut-on voir que dans le treizième épisode de
Neon Genesis Evangelion, les personnages doivent combattre une colonie de nano-machines. Lors de tests de synchronisation des pilotes avec leurs machines cybernétiques (nommées eva), une barrière de protection constituées de protéines est contaminée. Elle infecte rapidement l’une des eva. Les protéines touchées évoluent pour former des circuits intégrés et une sorte d’intelligence artificielle, qui va pirater l’ordinateur central de la base militaire. Face à cette nouvelle forme de vie, la seule issue des héros réside dans l’accélération du processus de la vie qui aboutit à une dégénérescence des éléments organiques et à la mort.
Dans le
manga Version de Hisashi Sakaguchi, une bio-puce évolue en assimilant toutes les connaissances qu’elle peut trouver. Elle est constituée de nanomachines, des arn messagers et des enzymes placés sur un substrat protéique. Nommée Egos, contraction de Ego (soi) et de Logos (verbe, raison), cette nouvelle forme de vie hybride, tenant à la fois de la machine et de l’organisme cellulaire, prend la forme d’une espèce de gelée à vingt tentacules et s’échappe vers l’Australie. Cette nouvelle forme de vie met en cause l’équilibre classique de la vie et remet en question la place de l’homme dans le cycle de l’évolution. Sur l’île-continent où abondent les exceptions comme l’ornithorynque, à la fois oiseau, mammifère et reptile, Egos prend la forme d’une sirène dont le chant rassemble tous les animaux, ce qui rappelle à la fois le chant d’Orphée — capable d’émouvoir toutes formes de vies — et le mythe d’Ulysse — sans qu’il y ait de danger explicite pour l’homme.
Le titre du
manga suggère que cette bio-puce est peut-être la nouvelle version de l’homme, une forme de vie plus évoluée qui le remplacerait comme version d’un programme informatique faisant place à une version plus puissante. Non seulement l’hybride entre le vivant et l’inorganique né des nanotechnologies n’est pas une simple copie de phénomènes existants, mais de plus, il se définit comme une entité vivante supérieure. Le mécanique coexistant avec le vivant, les limitations traditionnelles se résorbent pour laisser place à l’émergence d’une confusion entre le modèle et sa copie qui mène au triomphe de l’artefact sur son créateur, et donc met le créateur à la place démiurgique, encore une fois hors d’atteinte de l’espace-temps.

Dans ces différents
manga et anime, les nanotechnologies redéploient les questionnements sur l’évolution de l’espèce humaine et sur la finalité de la vie. Quelle est la valeur de l’humain face à une entité plus développée ? Quelle est la finalité de la vie si elle aboutit inévitablement à la mort ? Les problèmes eschatologiques soulevés par ces fictions sont soulignés par de multiples références religieuses : religion chrétienne et kabbale dans Evangelion, fête shintoïste dans Innocence, secte dans Version.
Mais, c’est sans doute dans
Gunnm
de Yukito Kishiro, que les nanotechnologies sont les plus exploitées comme thème fondateur d’un univers de fiction. Dans cet univers cyberpunk très gore et très noir, les nano-composants jouent un rôle prépondérant et permettent aux hommes de se prendre pour des démiurges. Ce manga développe une dystopie dans laquelle sont explorées presque toutes les possibilités d’hybridation entre l’homme et la machine, et parmi celles-ci, les nanotechnologies sont évoquées comme un moyen de mêler intimement l’humain à l’artificiel. L’état de la recherche actuelle laisse présager une coopération des sciences cognitives, de l’informatique et de la médecine par le biais des nanotechnologies. Gunnm présente la vision d’un avenir où cette convergence scientifique s’effectue sans réelle interrogation sur la portée éthique des possibilités techniques.
Nous nous intéresserons aux trois espaces traversés par l’héroïne, trois espaces possédant un système de valeur spécifique défini par leur degré de maîtrise technologique. Ce sont trois espaces physiques dissemblables mais aussi éthiquement ou eschatologiquement différents. La trajectoire picaresque du personnage principal l’a conduit à côtoyer différentes conceptions de l’humain, à essayer de trouver sa voie à travers le combat et l’art martial. Le titre
Gunnm, jeu de mot entre l’anglais et le japonais, que l’on peut traduire par « rêve d’une arme », montre d’emblée le caractère hybride de l’intrigue comme des personnages qu’elle fait vivre. Il s’agit plus précisément pour l’héroïne de trouver sa voie dans un monde dominé par la technologie, dans un univers ou le corps n’est plus un critère d’unicité de soi.
Gunnm est un best-seller au Japon, aux États-Unis comme en France. Destiné à un public adulte et publié de 1991 à 1995 dans le magazine mensuel Business Jump, le premier volet de la série comporte neuf volumes. Kishiro publie ensuite quelques manga
dont l’intrigue se déroule dans l’univers de Gunnm, des nouvelles inédites
reprenant le personnage principal, avant de revenir à la série et de proposer une fin alternative. Cette seconde série, Gunnm Last Order, est publiée depuis 2002 au Japon.
Dans le cadre de cet article, nous considérerons Last Order comme la suite directe de Gunnm, sans prendre en compte la première version de l’épilogue.

L’intrigue générale du
manga de Kishiro se focalise sur un cyborg. Plus précisément, l’héroïne charismatique est le cerveau amnésique d’un cyborg qui n’a pas été en activité pendant plus de deux cents ans. Réveillé et doté d’un nouveau corps mécanique, cette créature est nommée Gally par celui qu’elle considère comme son père, le cybernéticien Ido. L’évolution picaresque de l’héroïne correspond à une découverte du monde et de nouvelles technologies, à une plus grande connaissance de soi et de son passé. Les souvenirs enfouis dans la mémoire de Gally se réveillent lors de ses combats. Elle se souvient d’avoir été une terroriste mais elle est incapable de se remémorer la cause qu’elle défendait.
Il ne lui reste de son passé qu’une parfaite maîtrise technique du combat. À partir de son art martial et des nouveaux souvenirs qu’elle se fabrique, Gally évoluera vers un statut plus adulte. Elle va être amenée à mieux définir ses objectifs de vie et ses responsabilités par rapport à ceux qu’elle aime. Le
manga s’apparente ainsi à un roman d’apprentissage. À chaque étape du trajet intellectuel et géographique de l’héroïne, le lecteur découvre un nouveau pan de l’univers et les valeurs qui y sont attachées. Par le biais de la science-fiction et des extrapolations sur les dernières recherches en matière de nanotechnologies, Kishiro dresse le tableau noir d’une société future. Il s’interroge sur les dérives de la science et ses répercussions au niveau social. Il extrapole sur les dernières inventions en matière de nanotechnologie et décrit les conséquences de la technologie sur le corps social et sur le sujet.

Un univers dystopique

Le cadre des aventures de Gally se compose tout d’abord de la surface de la Terre, avant de se déplacer dans une ville suspendue dans les airs (Zalem) et dans l’espace (Jéru). Au fur et à mesure que l’héroïne évolue en direction de l’espace, les technologies sont plus avancées et les nanotechnologies plus présentes. Elles apparaissaient au début dans une utilisation médicale, avant de se multiplier dans des emplois plus ou moins fantaisistes.
Le premier des trois univers où évolue Gally est Kuzutetsu.
Ce terme désigne une décharge de métal et correspond dans le manga au bidonville qui s’est développé sous la cité suspendue dans le ciel, Zalem. C’est en réalité une ville double, dont la seconde partie, nommée Jéru, est située dans l’espace. La cité céleste et la métropole spatiale sont reliées par un immense cylindre en nanotubes de carbone, dans lequel se trouve un ascenseur orbital nommé échelle de Jacob.
Kuzutetsu
symbolise le sort réservé à la surface de la Terre. La domination de Zalem s’y exerce par le biais des « usines » qui contrôlent tout le système économique et politique. Pour assurer une stabilité sociale, ont été créés plusieurs sports d’une extrême violence. C’est le cas du Motorball, qui agit de manière cathartique pour canaliser la violence des habitants. La police est remplacée par des chasseurs de primes à qui l’on a délégué tous les pouvoirs répressifs. Dans cet univers, où règne le libre-échange, tout s’achète et tout se vend. D’ailleurs le marché noir est particulièrement florissant, et la pègre se développe parfaitement bien dans cet univers ultra-libéral.
Le deuxième espace qu’explore Gally est Zalem, cité du ciel, vue comme paradis par les Surfaciens (habitants de la surface de la Terre). Le nom de la ville fait référence à la Nouvelle Jérusalem ou la Jérusalem céleste, décrite dans l’Apocalypse de Saint-Jean. Elle correspondrait à la cité utopique de mille ans, où Dieu vivrait dans le bonheur avec des hommes justes. Le changement d’échelle correspond à un changement d’univers technique. À la surface de la Terre, règnent la cybernétique et la médecine microscopique, tandis qu’à Zalem les scientifiques maîtrisent les nanotechnologies. Sur Terre, les savants maîtrisent des matières inertes et leur hybridation grossière avec des organes vivants, alors qu’à Zalem, ils maîtrisent la vie : reconstitution de corps organiques grâce à des nanorobots, clonage, manipulation de l’adn. Les nanotechnologies médicales et la reconstruction cérébrale leur assurent une quasi-immortalité. Mais en contrepartie du bien-être des citoyens, les nanotechnologies assurent un contrôle social plus dense puisqu’il s’inscrit dans le corps. Le progrès technique au lieu de libérer les esprits permet d’asseoir un quadrillage serré des faits et gestes de chaque individu. Kishiro fait du paradis une critique implicite cachant en réalité un espace de surveillance permanente.
La fracture numérique évoquée dans les discours politiques se trouve en quelque sorte matérialisée dans
Gunnm. L’accès aux technologies de pointe et aux réseaux de communication diffère selon l’espace géographique. Plus l’on s’éloigne de la Terre, plus la maîtrise des nanotechnologies est grande.

Dématérialisation du corps

L’opposition entre la cité du ciel et la surface de la Terre ne concerne pas seulement le degré de maîtrise technologique. Elle atteste d’un statut particulier attribué au corps et au cerveau. À Kuzutetsu, seul l’encéphale possède une valeur et permet de distinguer un être d’un autre. Dans ce monde où règne la cybernétique, il est le seul organe non remplaçable par des éléments artificiels. C’est pourquoi, les
hunter-warrior sont identifiés par un code-barre appliqué sur leur cerveau. La capture d’un criminel n’est validée que lorsque l’on exhibe le cerveau de l’individu fautif. L’enveloppe charnelle a si peu d’importance que certains spectateurs du motoball proposent leurs membres de chair en ornement afin que les joueurs les portent au moment de l’arrivée. Parmi les exemples de l’insignifiance du corps par rapport au cerveau, on peut également évoquer les soldats-douilles : des têtes sont droguées puis vissées, comme des ampoules à leurs supports, avant d’être envoyées au front. Plusieurs personnages changent de visage et de corps, et Gally elle-même change à quatre reprises d’enveloppe corporelle. Dans l’univers de la décharge, le corps n’a aucune importance et peut être remplacé sans aucun problème. L’identité est donc liée au cerveau organique, seul garant d’une personnalité et de la vie. Kishiro illustre d’une certaine manière la disparition postmoderne du corps. Si certains personnages ont la nostalgie d’un corps originel à tout jamais perdu, la plupart ne vivent pas la cybernétisation comme une déchirure, mais comme un bienfait, un pas vers l’immortalité. Le cyborg au corps modulable et modelable serait une figure fantasmatique de notre époque contemporaine, qui multiplie les possibilités de prothèses remplaçant les organes défectueux, qui envisage la possibilité de cloner des êtres pour servir de banques d’organes.
Contrairement aux habitants de la Terre qui doivent troquer leur enveloppe corporelle originale pour des corps cybernétiques, les citoyens de Zalem semblent conserver leur corps et leur cerveau initiaux, comme s’ils étaient « naturellement » meilleurs. Toutefois, à partir du volume
9, le secret de Zalem est révélé et les valeurs sont alors totalement inversées. L’intégrité du corps et du cerveau des habitants de Zalem n’est qu’un leurre. La perfection apparente provient d’une procréation génétiquement contrôlée par ordinateur et le remplacement du cerveau par une bio-puce, lors d’une cérémonie initiatique quand les adolescents passent le cap de leurs dix-neuf ans. Les Surfaciens et les habitants de la cité céleste sont donc similaires dans leur artificialité. Sur Terre, les cyborgs possèdent un corps métallique et un cerveau organique. Dans le ciel, les habitants gardent un corps de chair, mais ils ont une puce dans la boîte crânienne. La paix sociale est donc artificiellement créée et contrôlée par une intelligence artificielle nommée Melchizedech : ordinateur central qui gère la création de la population, la création des robots et des nanomachines. Tout un système de valeurs s’écroule : ce qui fait l’identité ne serait donc pas la présence constante d’un cerveau organique. L’humanité ne réside pas dans la possession d’un cerveau, mais dans quelque chose de plus impalpable qui peut néanmoins être numérisé dans une bio-puce. La spécificité de l’homme par rapport aux machines est alors mise en question. D’autre part, on peut se demander qui est celui qui est le plus humain, le véritable sujet. Est-ce celui qui a un cerveau organique ou son double cyborg dont la bio-puce remplace l’encéphale ? L’organisme pouvant être complètement remplacé, on peut alors se demander ce qui constitue la singularité humaine. La question se pose d’autant plus que l’eugénisme de Zalem crée une certaine uniformisation du patrimoine génétique.
L’héroïne découvre que, de même que Kuzutetsu était terrain d’expérimentation pour tout habitant de Zalem, la ville céleste est le laboratoire géant des habitants de Jéru. L’eugénisme appliqué par l’ordinateur Melchizedech sert non seulement de contrôle social, mais aussi à sélectionner les personnes aptes à coloniser l’espace. Les cyborgs au corps de chair et au cerveau électronique de Zalem étaient initialement créés pour favoriser la conquête spatiale. Kishiro fait ainsi un clin d’œil à l’origine du mot cyborg. Cet acronyme pour « organismes cybernétiques » a été créé par Manfred Clynes et Nathan Kline qui proposent le terme lors d’une conférence à la Nasa dans les années
60 afin de définir des techniques qui permettraient de développer les qualités physiques et intellectuelles par des implants mécaniques ou électroniques. Ils proposaient ce terme dans le cadre de recherches sur les voyages dans l’espace. Par un jeu de renversement, l’héroïne se rend compte que ce qui constitue son univers familier n’est autre qu’un terrain de jeu pour d’autres.

À partir de
Last order, Kishiro s’intéresse plus particulièrement aux conséquences politiques et sociales du développement des nanotechnologies. Gally y explore Jéru, la cité spatiale. Elle pénètre alors dans un nouvel espace, où la technologie est bien plus avancée que sur terre, comme si l’éloignement par rapport à la Terre correspondait à des étapes supérieures du progrès scientifique. Jeru, contrepartie spatiale de Zalem, était initialement une base de lancement des vaisseaux pour les colonies. Suite à la guerre pour les ressources de la terraformation, Jeru n’assure plus sa fonction de spatioport vers autres planètes. Elle représente dorénavant la Fédération orbitale terrienne et fait partie intégrante du nouvel ordre politique et social, le Conseil de l’échelle, regroupant la République de Vénus, l’Union du système de Jupiter, et Mars.
En accédant à la cité spatiale, Gally pénètre dans un nouvel espace de la technologie. La rupture technique entre la surface de la terre et la cité du ciel est analogue à celle qui sépare Zalem de Jéru. L’opposition entre Zalem et Kuzu fonctionnait sur un jeu de renversement assez simple. Sur Terre des êtres aux corps cybernétiques ne possède qu’un cerveau organique comme garant de leur identité, tandis que dans le ciel, les humains n’ont que leur corps organique pour garantir l’identité de la personne, car le cerveau est remplacé par une bio-puce. L’apparence n’était pas un critère d’unicité de soi dans l’univers de la décharge, tandis que l’enveloppe corporelle est la seule preuve de stabilité du sujet dans le continuum temporel.
Sur Jéru, les antagonismes binaires entre le corps et le cerveau, entre l’organique et le mécanique, sont remplacé par une série de fusions rendues possibles grâce aux nanotechnologies. Des nanorobots circulent dans le cerveau de chaque habitant pour contrôler les synapses et créer des sensations douloureuses, lorsque l’individu se met à avoir des pensées perturbant l’ordre public. Ce système, appelé « Unanisme », permet de garantir une paix sociale pérenne. Tous les habitants de Jéru sont ainsi mis sous le contrôle d’un ordinateur central. Il se produit ainsi un dressage informatique de la psyché, sélectionnant certaines attitudes positives, en condamnant d’autres. Il ne s’agit plus de saisir le corps de l’individu dans les mailles d’un pouvoir disciplinaire, mais de transformer un ensemble de dispositifs cognitifs. L’enjeu de ce déplacement réside dans une meilleure efficience du système de maintien de l’ordre social.
En contrepartie de la surveillance permanente des pensées par les namomachines, les habitants de Jéru ont accès à un espace virtuel, l’algo-naevis, qui leur sert de décharge émotionnelle. Ils y côtoient, dans un univers entièrement fictif, les habitants de Zalem. L’encéphale des habitants de cette ville, prélevé à leurs dix-neuf ans, sert à alimenter une banque de données virtuelles. Les cerveaux n’ont pas conscience qu’ils sont dépossédés de leurs corps et pensent vivre à Zalem, alors qu’ils sont conservés dans une banque et vivent avec un corps virtuel. La paix sociale et le contrôle des citoyens sont ainsi garantis par cette zone virtuelle qui sert de défouloir. Le corps réel contrôlé par les nanorobots est une enveloppe contraignante et investie par un pouvoir totalitaire, tandis que le corps immatériel de l’algo naevis est le lieu d’une liberté totale mais circonscrite à un espace virtuel.
Grâce à ses extrapolations sur les nanotechnologies, Kishiro définit un monde futur où la stabilité sociale exige un contrôle renforcé des êtres vivants par les machines, qui s’insinuent au cœur de la matière organique. Les nanorobots représentent un fantasme de main-mise totalitaire sur l’être. Le développement des techniques de communication et de miniaturisation, présentés aujourd’hui comme autant de moyens de libérer l’homme des entraves matérielles, servent en réalité à contrôler de manière plus précise et plus constante chaque individu. Le quadrillage social ne s’effectue plus par le biais d’une surveillance extérieure, mais par un dressage continu au niveau des processus de pensée, ce qui est bien le principe de toute utopie.
La seconde conséquence de la généralisation des nanorobots est l’obtention d’une durée de vie illimitée. Les habitants de l’espace possèdent une vie quasi immortelle, grâce à la Mathusalyse. Ce procédé consiste à introduire des nanomachines qui assurent une médecine régénératrice et qui préviennent le vieillissement. Kishiro extrapole ici les projets de biotechnologies visant à créer des systèmes de délivrance de médicaments fondé sur les nanoparticules.


Les hommes pouvant vivre indéfiniment, la reproduction de l’espèce devient inutile voire dangereuse pour l’équilibre social et économique. C’est pourquoi, dans l’univers de
Gunnm, la procréation a été mise hors la loi par une décision d’un haut conseil rassemblant les représentants des différentes planètes colonisées. Sur Vénus, les enfants qui naissent appartiennent à une race génétiquement modifiée et vouée à être mangée (homo esculentus). Ils appliquent à la lettre ce que Jonathan Swift proposait dans un pamphlet ironique pour éradiquer la pauvreté en Irlande.
Sur Jéru, les enfants sont traqués par la police et rassemblés dans des « écoles pour jeunes guerriers ». Ce sont en réalité des camps d’entraînement militaire qui les préparent à des jeux de guerre où ils se massacrent mutuellement. Ils forment alors des armées d’« expendable toys », que les adultes peuvent acheter pour combattre d’autres armées d’enfants afin de se distraire. Ces massacres guerriers permettent à la fois de se débarrasser des êtres inutiles et d’amuser les adultes. Ainsi, le progrès scientifique liée aux nanotechnologies confère-t-il une immortalité qui amène en fait à l’éradication du processus de la naissance.

Kishiro pousse le progrès médical jusqu’à un stade où l’humanité n’a plus besoin de se reproduire pour se perpétuer. Les conséquences qu’il envisage mettent en question ce qui fait l’humanité des personnages. Il se rapproche d’Asimov et de la nouvelle
L’Homme bicentenaire. Ce qui distingue l’homme de la machine, c’est la mort. Puisque les humains sont devenus capables de transférer leur identité dans une biopuce, puisqu’ils ne sont plus menacé par la dégénérescence « naturelle » des cellules, les hommes décrits dans Gunnm semblent plus inhumains que les cyborgs habitant Kuzutetsu. Il est remarquable que les seuls moments où l’héroïne se sent réellement vivre correspondent à des combats. La peur de mourir devient en quelque sorte l’unique moteur qui la pousse à agir.
À travers une bande dessinée obéissant à des codes éditoriaux assez rigides, Kishiro s’interroge sur les répercussions des nanotechnologies sur la société et sur le sujet.
Gunnm est l’occasion d’une réflexion sur la finitude et sur la sensation de vie. Après un long processus de soustraction, l’humain serait sans doute ce qui reste lorsque tous les organes peuvent être remplacés et que les pensées peuvent être surveillés. La technologie exerce ici un attrait à la fois fascinant et repoussant, qui atteste des angoisses actuelles face au progrès technique et aux ruptures sociales qu’elles créent. La culture populaire japonaise interroge ainsi, sous une forme d’apparence divertissante, les problèmes éthiques et politiques que posent les nouvelles technologies.