Nanomonde : entre science et fiction. Quelles visions du futur ?
Sylvie Catellin

Nombreux sont les domaines de recherche technologique qui partagent avec la science-fiction une vision du futur. Les technologies spatiales en sont un exemple bien connu. La conquête spatiale, le voyage dans l’espace et la colonisation d’autres planètes ont été l’un des thèmes favoris des romans d’anticipation, au cœur de l’esthétique du genre. Beaucoup de scientifiques et d’ingénieurs ont été influencés par cette littérature. Ce sont des écrivains de science-fiction comme Jerry Pournelle, Robert Heinlein, Poul Anderson et Larry Niven, conjointement avec des scientifiques et des responsables de l’industrie spatiale américaine, qui mirent sur pied, en 1980, un Comité consultatif des citoyens sur la politique spatiale des États-Unis, sorte de lobby dont l’objectif était d’influencer l’administration en place pour créer un programme visionnaire de vols habités.

La littérature de science-fiction a aussi montré maintes fois qu’elle était capable d’imaginer et d’anticiper des développements technologiques majeurs, qui paraissaient impossibles à l’époque où ils ont été décrits. Récemment, l’Agence spatiale européenne confiait à un groupe de chercheurs, d’ingénieurs et de spécialistes de science-fiction une mission d’étude consistant à rechercher, dans les œuvres de science-fiction, les inventions et les innovations techniques susceptibles d’être développées pour des applications au domaine spatial :
« science et technologie sont des domaines dans lesquels les conceptions nouvelles jouent un rôle capital même lorsqu’elles ne peuvent être immédiatement mises à l’épreuve ; les satellites et le vol spatial ont été décrits par les écrivains longtemps avant de devenir réalités. »

Sont également cités comme exemples les rétrofusées (1869), les bâtiments d’assemblage des fusées en position verticale (1929), les télécommunications par satellites géostationnaires (1945)…
Certaines inventions procèdent d’interactions complexes de la science et de la fiction, parfois même sur de longues périodes. Initialement proposées et étudiées par des scientifiques, elles peuvent devenir le sujet d’œuvres de science-fiction et être reprises longtemps après par d’autres scientifiques, pour donner lieu à des études plus poussées. C’est le cas notamment de l’ascenseur spatial, proposé par le savant russe Konstantin Tsiolkovsky en
1895, repris soixante ans plus tard et décrit par Arthur Clarke dans le roman Les fontaines du paradis (1979). Selon la nasa, l’ascenseur spatial pourrait en fait voir le jour dans une cinquantaine d’années et constituer
« un moyen peu onéreux de se hisser jusqu’à l’orbite des satellites géostationnaires ».
Le matériau pour le câble d’un tel ascenseur devrait avoir une résistance cent fois supérieure à celle de l’acier, et serait probablement constitué de nanotubes.


Il arrive aussi que ces inventions donnent corps à des créations imaginaires et symboliques, issues de la longue histoire culturelle. L’idée d’un être hybride humain-machine, par exemple, est présente depuis longtemps dans notre culture, dans les mythes anciens, les arts et techniques, la littérature. Dans l’
Iliade, les servantes d’or d’Héphaïstos sont déjà des créatures automates et vivantes, qui aident le dieu boiteux à marcher droit. Or le xxe siècle va offrir une nouvelle incarnation à cette notion d’hybride humain-machine. La cybernétique lui donnera un nom, et l’exploration spatiale lui proposera un destin. Développée au sortir de la seconde guerre mondiale à partir des travaux du mathématicien américain Norbert Wiener, la cybernétique se définit comme
« la science du contrôle et des communications dans l'homme, l'animal et la machine. »
La notion d’information devient avec la cybernétique un modèle de quantification qui va s’appliquer indifféremment à tout type de signal, qu’il soit de nature physique ou biologique, matériel ou vivant, technique ou humain. Le mot cyborg (contraction de « cybernetic organism ») est créé en 1960 par deux chercheurs, Manfred Clynes et Nathan Kline,
pour désigner un type d’homme qui pourrait survivre dans l’espace extra-terrestre. Ils pensaient qu’on aurait besoin de cet hybride homme-machine afin d’adapter l’humain aux milieux spatiaux et relever ainsi le nouveau défi, la conquête de l’espace.
Le concept d’humain « amélioré » naît donc dans un contexte techno-scientifique et culturel particulier, celui de la cybernétique et des débuts de l’exploration spatiale. Plus tard, le roman de Martin Caidin,
Cyborg (1972), est adapté à la télévision dans la célèbre série « L'homme qui valait trois milliards » et popularise le terme (l’« homme bionique » en France). Et la cyberculture qui se développe dans les années 80-90 s’est largement nourrie des représentations véhiculées dans les œuvres de science-fiction (littérature, cinéma, bande dessinée, manga…), en particulier des images de nanorobots qui investissent le corps humain, tout d’abord pour le réparer, mais aussi pour le contrôler, le stimuler, l’améliorer …

Les précurseurs

L’idée de nanotechnologie naît justement dans la littérature de science-fiction des années
40-50 — celle de l’exploration spatiale et des débuts de la cybernétique —, avant le discours du physicien et prix Nobel Richard Feynman, prononcé en 1959, auquel la totalité des publications s’accorde aujourd’hui à reconnaître un rôle fondateur.
Le mot « nano-technologie » lui-même ne sera forgé qu’en 1974, par Norio Taniguchi
(université des sciences de Tokyo), et il entrera dans l’usage public avec le livre visionnaire du chercheur Eric Drexler (Engines of creation, 1986), diplômé du mit.
Puis il se popularisera dans les années 90 avec la vague de romans de science-fiction sur les nanotechnologies, et surtout avec le best-seller de Michael Crichton (Prey, 2002).
C’est un roman de Robert Heinlein qui est généralement cité comme l’une des premières œuvres de science-fiction dans laquelle apparaît l’idée de nanotechnologie.
Waldo (1942) conte l’histoire d’un scientifique de génie travaillant seul dans un laboratoire en orbite autour de la Terre. Pour compenser une infirmité aggravée par un long séjour en apesanteur, il invente un système de télémanipulation, des extensions mécaniques motorisées ayant la forme et la dextérité de la main, qui lui permettent d’effectuer des manipulations extrêmement précises à distance. Par la suite, le nom du personnage, Waldo, est entré dans l’usage courant pour désigner des télémanipulateurs électro-mécaniques très raffinés (les waldoes).
Pourtant, au sens strict, l’invention relève plutôt d’une micro-technologie. Mais plus tard, dans le roman D’une planète à l’autre (Between Planets, 1951), Heinlein évoquera le codage d’un traité technique dans l’équivalent d’une tête d’épingle.
À ce niveau, on peut parler effectivement d’échelle nanométrique. D’autant que c’est aussi l’une des images dont se sert Richard Feynman dans son discours fondateur, lorsqu’il évoque la possibilité de stocker toute l’information contenue dans la bibliothèque du Congrès américain sur une tête d’épingle. On trouvera ainsi de multiples échos entre les textes des scientifiques et ceux des écrivains de science-fiction, des allusions, des références, une circulation des concepts et des signes et des allers-retours fréquents entre les deux sphères qui tissent l’intertexte du discours sur les nanotechnologies. Après tout, beaucoup d’auteurs de science-fiction sont des scientifiques et vice-versa.
D’autres écrivains publiés à cette époque sont également cités comme anticipateurs de la nanotechnologie : Theodor Sturgeon (
Microcosmic God, 1941), Eric Frank Russell (Hobbyist, 1947), James Blish (Surface Tension, 1952), Philip K. Dick (Autofac, 1955).
Dans Autofac,
nouvelle écrite et publiée pendant la grande période de diffusion de la cybernétique, Philip K. Dick imagine un scénario d’auto-réplication de robots miniatures. Après la guerre nucléaire, des machines conçues par les cybernéticiens permettent de fabriquer tous les produits nécessaires à la survie. Mais elles finissent par épuiser les réserves de la planète. Après avoir vainement tenté de communiquer avec les robots qui assurent les livraisons, il ne reste qu’une solution : détruire les machines, au risque de retourner à l’âge de pierre…, mais vont-elles se laisser détruire ?
« Les particules de métal étaient mouvantes. Un mécanisme microscopique accomplissait énergiquement sa tâche : la construction de quelque chose qui ressemblait à un minuscule rectangle d’acier.
« Ils fabriquent quelque chose, c’est certain », dit O’Neill épouvanté. Il se releva et alla inspecter les alentours. Un peu plus loin, de l’autre côté du puits, il trouva une boule qui n’avait pas encore sa forme définitive. Elle semblait avoir atterri là depuis peu.
O’Neill put l’identifier. Aussi minuscule fût-elle, sa structure lui était familière : c’était une réplique miniature de l’usine, aujourd’hui détruite, que les machines en bas étaient en train de reproduire. »


Au cours des décennies suivantes, avec le développement de l’informatique et des biotechnologies, ce scénario va réapparaître sous des formes renouvelées.

L’ouvrage fondateur

Il aura fallu environ vingt ans pour que les bases théoriques posées par Feynman soient reprises et développées par Eric Drexler. Et il faudra encore attendre une quinzaine d’années pour que ce pionnier de la nanotechnologie moléculaire obtienne une plus grande attention, parvienne à mobiliser des équipes et des moyens financiers colossaux. Publié en 1986, Les engins créateurs. L’avènement des nanotechnologies, est l’ouvrage fondateur de Drexler (Engines of creation : The Coming Era of Nanotechnology). Il se compose de trois parties : « Les bases de la prédiction » (The foundations of foresight), « Les scénarios du possible » (Profiles of the possible), « Dangers et espoirs » (Dangers and hopes). Drexler y développe une vision très ambitieuse et futuriste, qui prévoit la construction de machines nanoscopiques (ou « nanobots », contraction de nanorobot), les assembleurs, qui seront utilisées pour fabriquer des objets atome par atome. S’inspirant du modèle des « machines biologiques » que sont les enzymes et les ribosomes, ces nanomachines seront capables de lier les atomes entre eux, et se répliqueront elles-mêmes, de telle sorte que la vitesse et l’échelle de la fabrique moléculaire seront multipliés. La nanotechnologie permettra à l’homme de maîtriser la structure intime de la matière. Pour Drexler, ce n’est qu’une simple question de temps. Au début du chapitre 2, il écrit :
« Les assembleurs moléculaires apporteront une révolution sans précédent […]
Les nanotechnologies résultantes pourront aider la vie à se répandre au-delà des limites de la terre […]
Elles pourront permettre l'émergence de l'intelligence dans les machines […]
Et elles permettront à notre esprit de renouveler et de remodeler notre corps […] les principes du changement qui se sont appliqués aux molécules, aux cellules, aux animaux, aux esprits et aux machines devraient également s'appliquer dans une ère de biotechnologies, de nanomachines et de cerveaux artificiels. Les lois qui régissent la vie dans les mers, sur la terre et dans les airs devraient continuer de s'appliquer lorsque nous répandrons la vie au-delà des limites de la Terre. »

 
Comme on le voit dans cet extrait, l’ouvrage de Drexler fourmille des images et des rêves de la science-fiction. Il s’inscrit aussi dans l’horizon d’attente de la cybernétique et de l’exploration spatiale : intelligences artificielles, chirurgiens moléculaires, corps humains améliorés, compilateurs de matière, colonisation spatiale, etc. Le fait de décrire les objets biologiques comme des machines est révélateur du lien entre cybernétique et nanotechnologie. Drexler envisage lui-même le fameux scénario du grey goo, gelée grise, repris plus tard dans un roman best-seller de Michael Crichton (La proie). Pour assembler les milliards d’atomes formant ne serait-ce qu’une petite portion de matière, il faudrait des milliards d’années à une machine. Les nano-objets ne peuvent être fabriqués que si l’on dispose de nano-robots capables de s’auto-répliquer en milliards de nanorobots. Mais en se reproduisant, ils consommeraient toutes les ressources énergétiques de la planète et ne laisseraient qu’un amas de gelée grise…

En situant résolument les nanotechnologies dans un futur imaginé, celui de la science elle-même et du monde qu’elle est susceptible de transformer, Drexler influence fortement à son tour l’imaginaire des écrivains de science-fiction et la technoculture, mais aussi l’imaginaire des scientifiques, en les incitant à examiner de plus près le potentiel illimité d’une technologie capable de contrôler et de manipuler les atomes.
La tendance de Drexler à spéculer sur des avancées scientifiques qui n’ont pas encore eu lieu, à prophétiser des changements radicaux et « inéluctables », lui ont valu bien des critiques dans la communauté scientifique, certains allant jusqu’à l’exclure de la science. Nombre de ces attaques ont d’ailleurs en commun le recours à l’argument de la « science-fiction », comme opposée à la « science réelle », et établissent ainsi une dichotomie entre science et science-fiction. Drexler y a répondu par des stratégies argumentatives variées, essayant de se dégager des associations négatives avec la science-fiction. Mais selon l’orientation argumentative des discours, le terme « science-fiction » peut renvoyer à des usages terminologiques différents, voire même contradictoires. Tantôt le terme renvoie à un genre narratif, tantôt il a valeur d’oxymore (la « vraie » science opposée à la « fiction » fantaisiste), tantôt il renvoie au contraire à une composante essentielle de la science théorique relevant justement de la fiction.

Or le statut linguistique du texte de Drexler n’est manifestement pas celui du genre narratif. Il concerne la science théorique appliquée, ou plutôt l’« ingénierie exploratoire », ou bien encore de la science-fiction au sens de prospective. Exclure Drexler du champ qu’il a lui-même établi sous le prétexte que ses idées n’ont pas été vérifiées expérimentalement revient à nier la valeur de toute science théorique.
La science progresse aussi par hypothèses et conjectures qui, tant qu’elles ne sont pas éprouvées, relèvent de la fiction. Le recours à l’argument de la « science-fiction » comme « non-science » se retourne ainsi contre lui-même et produit l’effet inverse : la dissolution de la frontière.
Le projet techno-utopique de Drexler partage avec la technoculture science-fiction une représentation du futur, un futur qualifié même d’« inévitable », un futur qui est aussi celui du transhumanisme ou du posthumanisme. La nanotechnologie exerce en effet sur ces courants de pensée une influence symbolique très forte, sur le plan tant des représentations du monde que de l’humain futur. Il est même probable que cet aspect ait contribué au succès des investissements financiers, qui doivent moins aux réalisations réelles de la nanotechnologie qu’à ses promesses d’un monde nouveau.

Le laboratoire de la fiction

À l’exception notable de deux romans publiés en
1985 et qui anticipent la nanotechnologie dans son rapport à la biologie, la parution de l’ouvrage de Drexler va déclencher une vague déferlante dans la science-fiction. Les deux romans publiés en 1985, Human Error de Paul Preuss et La musique du sang (Blood Music) de Greg Bear, partent de la même prémisse. Il y a récurrence du thème de l’autoréplication, mais aussi de l’origine de la menace. Paul Preuss spécule sur les machines bio-informatiques qui s’auto-répliquent et peuvent améliorer les performances de leurs hôtes humains, du moins ceux qui ne meurent pas au cours du processus. Greg Bear imagine un scénario d’auto-réplication de cellules « intelligentes ». Un jeune chercheur en biologie moléculaire employé par une start-up californienne travaille en secret à la mise au point d’ordinateurs biologiques de la taille d’une cellule (les « bio-chips »). Il est découvert et se fait renvoyer. Pour ne pas perdre le fruit de son travail, il s’injecte ses propres cellules modifiées. Dans un premier temps, il découvre qu’elles réparent ses déficiences physiques et améliorent son métabolisme. Mais elles se reproduisent, prennent possession de son corps, finissent par s’échapper et contaminer l’humanité entière, créant une nouvelle forme de vie…

Entre
1986 et 2002, la nanotechnologie apparaît dans environ cent quatre-vingts titres de science-fiction anglophone.
C’est sans comparaison avec la science-fiction francophone, où elle apparaît d’ailleurs plus tardivement, et où se distingue le roman faust (1996), de Serge Lehman, suivi de Les défenseurs (1996). Toutes ces œuvres abordent les nanotechnologies sous des angles et à des degrés divers, spéculant sur leur potentiel et leurs impacts sociétaux, imaginant sous des formes variées un futur nano-amélioré, cherchant à donner un sens aux bouleversements techno-scientifiques annoncés. Trois romans seront examinés ici : L’âge de diamant (The Diamond Age, 1995), Queen City Jazz (1994) et La reine des anges (Queen of Angels, 1990).

L’âge de diamant
, de Neal Stephenson, est un roman que l’on pourrait qualifier de roman-monde, dans lequel la nanotechnologie omniprésente a redessiné la civilisation, la géographie politique, la vie quotidienne et les relations humaines dans leurs multiples dimensions. Chaque foyer et lieu public est relié à l’« Alim », sorte de câble acheminant les composés atomiques dans les « matri-compilateurs ». Grâce à ces compilateurs de matière, il est possible de fabriquer à la demande à peu près tous les produits nécessaires, de la nourriture jusqu’aux objets les plus volumineux. L’action se déroule dans la région de Shangaï. Les groupes ethniques et politiques (« phyles ») dominent le paysage social. Ces tribus fonctionnent comme de grands organismes cybernétiques et se reproduisent biologiquement. Leurs relations sont réglementées par le Protocole Économique Commun. Elles possèdent un système immunitaire, les aérostats, des nanosites mobiles et flottants, qui servent de bouclier sensoriel de protection contre les étrangers. La tribu la plus puissante est celle des Néo-Victoriens. Avec un mélange de passéisme et d’hypermodernisme, la Nouvelle-Atlantis
a conservé les valeurs sociales du xixe siècle tout en bénéficiant de la technologie et du savoir du xxie siècle. C’est une culture qui tire sa supériorité de la raison et du contrôle des émotions. Le libéralisme inhérent aux néo-victoriens (les « Vickys ») permet l’existence de sous-phyles en leur sein, tels les artisans de « Dovetail », qui vouent un culte à l’authenticité des matériaux. L’élément central du récit, c’est le livre dans le livre, le « Manuel illustré d’éducation pour jeunes filles ». Estimant que l’éducation des jeunes victoriennes est trop conformiste et risque de former une génération passive, dénuée d’esprit critique, un noble patricien confie à l’un de ses meilleurs ingénieurs en nanotechnologie la mission de mettre au point un manuel d’éducation interactif. Mais les rebondissements du récit font que le livre arrive dans les mains d’une fillette prolétaire, Nell, et qu’il va transformer sa vie. Véritable merveille de technologie dans le domaine de l’éducation assistée, le manuel dispose d’une très grande mémoire (il contient les bases de données de tous les livres), d’un mode d’affichage multimédia (texte, image et son), d’un programme capable d’analyser les données environnantes et de générer des scénarios, des heuristiques pour l’apprentissage. Ainsi, le manuel s’adapte en temps réel à sa lectrice et lui fait vivre des contes et des aventures dont elle est l’héroïne, tout en lui procurant un espace fictif sécurisant. Nell apprend entre autres la maîtrise du langage victorien, et surtout, elle apprend que cette maîtrise a une valeur symbolique. Mais tout l’intérêt du livre consiste à faire en sorte que Nell puisse mener sa propre expérience, laquelle, seule, permet d’accéder à la conscience et à l’intelligence critique. Ainsi, le livre ne peut-il agir que grâce à un « racteur » (interacteur), qui fournit une voix à la narration, en l’occurrence celle d’une actrice humaine de « ractifs » (divertissements interactifs qui remplacent la télévision unidirectionnelle). Celle-ci narre, à travers le réseau, les récits générés par le programme. Et Nell trouve aussi une mère dans cette narratrice qui lui témoigne de l’intérêt et dont seule la voix lui parvient. Métaphore et mise en abyme de la fiction comme simulation, comme expérience subversive, le livre est aussi médiation à soi-même.
Omniprésente dans
L’âge de diamant, la technique devient l’unique moyen d’améliorer le sort de l’humanité. Ceux qui cherchent à renverser l’ordre dominant de l’Alim ne s’attaquent pas à l’organisation de la société, mais s’en remettent à une autre forme de (info-bio)technologie, la « Graine », à partir de laquelle se développera une société plus évoluée.

Queen City Jazz, de Kathleen Ann Goonan, est aussi le récit d’un parcours initiatique, mais dans une Amérique du xxiie siècle dévastée par une série de catastrophes naturelles et technologiques : éruption solaire, tremblement de terre, guerres de l’information et nanovirus, panne généralisée des émissions radio et des réseaux informatiques sur toute la planète, épidémie de nanopeste. L’action se situe dans l’Ohio. Une adolescente, prénommée Vérity, vit au sein d’une petite communauté pastorale de Shakers qui l’ont recueillie enfant. Ces derniers se tiennent à l’écart des villes et s’interdisent d’utiliser toute technologie vitalisée (enlivened) par les nano-machines. Mais lorsqu’une partie des membres de sa communauté est contaminée par une nano-peste, Vérity prend la route pour Cincinnati. Elle découvre la cité « vitalisée » et l’étrange système mis au point pour pallier l’absence de communications radio. La ville est organisée selon le modèle de la ruche. Des fleurs géantes poussent au sommet des gratte-ciel, butinées par des abeilles artificielles qui transportent et diffusent les informations contenues dans le pollen. Mais quelque chose ne fonctionne pas. Les quelques habitants de Cincinatti semblent condamnés à jouer et rejouer inlassablement les mêmes scènes, dans un décor datant du début du xxe siècle, où se côtoient les hologrammes de chanteurs de jazz ou d’écrivains célèbres. Vérity finira par découvrir la cause de cette étrange fixation et jouera le rôle salvateur qui lui a été attribué…
La grande particularité de ce récit – qui induit aussi une certaine difficulté de lecture — est ladécision de l’auteur de « naturaliser » la technique, de dissoudre la frontière entre humain, animal et machine, entre naturel et artificiel. Le lecteur comprend — ou abduit — dès les premières lignes du récit que la jeune héroïne est un cyborg : elle peut communiquer par images mentales avec son chien, elle possède de petites excroissances derrière les oreilles (« éponges » mémorielles), et elle entend régulièrement le son d’une cloche qui l’appelle à la bibliothèque de la ville voisine désertée. Mais c’est son humanité qui s’affirmera tout au long de son parcours. Il en va de même pour le fonctionnement de la cité « vitalisée », vaste organisme cybernétique où la nanotechnologie permet de manipuler la matière, mais aussi de transmettre, via les abeilles, les messages chimiques (« métaphéromones ») contenus dans le pollen des fleurs plantées en haut des gratte-ciel. Dans ce monde où a disparu la reproduction sexuée, les identités humaines sont stockées dans des bases de données, et le lecteur découvre par bribes, au fil du récit, que les personnages sont l’incarnation de programmes permettant de revivre en boucle les moments nostalgiques d’une histoire révolue.
« Nous avons découvert que les parfaits porteurs d’information recodée dans l’adn étaient les bactéries. […] Une fois qu’un humain est génétiquement programmé, ses propres phéromones personnelles sont ré-assemblées en paquets métaphéromonaux capables de se faire l’écho précis des pensées les plus complexes dont l’humanité est capable. Ou des plus simples. »

La fiction est ici révélatrice du fort pouvoir attractif qu’exercent les modèles de représentation issus de la cybernétique et des biotechnologies sur l’imaginaire culturel. L’humain — y compris les manifestations de sa pensée, ses émotions et ses désirs — se trouve réduit à une série de processus biochimiques qui peuvent être traduits en segments d’information. L’humain est décodable, et donc maîtrisable. Le corps n’est plus qu’un simple support, et c’est ainsi que certains mouvements actuels (transhumanisme, extropianisme) vont même jusqu’à prévoir le transfert de la personnalité et de la mémoire d’un être humain dans un ordinateur. Ce scénario a fait l’objet d’explorations multiples dans la science-fiction. Les humains se retrouvent souvent dépassés par leurs artefacts, parfois séquestrés, voire anéantis par l’univers techno-naturel qu’ils ont eux-même façonné.

Une variante consiste à poser la question de la subjectivité humaine en s’interrogeant sur les conditions d’accès à la conscience de soi d’une créature artificielle. Dans La reine des anges, Greg Bear explore les différentes facettes du « pays de l’esprit », dans une Amérique où une grande partie de la population a été « thérapiée », c’est-à-dire traitée neurologiquement. On a implanté des nanocomposants dans les cerveaux afin de corriger certains déséquilibres psychiques, que ce soit pour éviter les souffrances personnelles ou dans une perspective normalisante. Les employeurs peuvent en effet exiger de leur personnel un profil équilibré et adaptatif. Mais certains refusent ces traitements — entre autres, les artistes — et des inégalités sociales opposent les « thérapiés » et les « naturels ». Deux récits se déroulent en parallèle. D’un côté, une double enquête policière et médicale cherche à comprendre les processus inconscients qui ont pu pousser un célèbre écrivain à devenir un tueur psychopathe. Parallèlement, un vaisseau spatial explore le système Alpha du Centaure, guidé par une intelligence artificielle programmée pour atteindre la conscience de soi, conscience dont il apparaît finalement qu’elle est inséparable d’un inconscient, et donc paradoxalement inaccessible à une entité non biologique.

Les récits de science-fiction explorent selon des formes narratives originales et efficaces, utopiques ou dystopiques, les conséquences possibles des innovations technologiques, ils révèlent aussi leur utilité sociale. Ils tentent de donner un sens aux transformations en cours, sur lesquelles on n’a souvent que peu d’information ou peu de recul, et par là-même, ils sont producteurs de savoirs. Chacun à sa manière, les trois récits que nous avons évoqués sont en étroite relation avec les idées développées par Eric Drexler et les deux premiers y font même explicitement référence. On pourrait dresser un catalogue des exploits des nanomachines, dans les domaines des matériaux, de la médecine, des technologies de fabrication, de calcul, d’information, de communication, etc. Mais les changements majeurs sur lesquels ces œuvres attirent l’attention sont des changements qui renvoient avant tout à la question du corps et de l’intériorité, à l’individualité humaine.
Les corps semi-artificiels, les corps « thérapiés » et contrôlés, les corps modifiés aux capacités augmentées hantent l’imaginaire de la cyberculture et de la science-fiction, et ils nous renvoient l’écho amplifié de cette course effrénée vers la perfection des corps qui risque de rendre les individus totalement dépendants de la technique (dopage, prothèses, implants divers…). Pour l’anthropologue Angela Cerqui (université de Lausanne), la frontière est floue entre une médecine qui répare le corps malade ou accidenté et une médecine qui améliore ou augmente les capacités.

Or les extensions du corps définissent le cyborg, figure par excellence de l’augmentation de l’homme par la technologie.

Les fantasmes démiurgiques du transhumanisme

Les théories de la post-humanité s’appuient sur la cybernétique et les nanobiotechnologies pour améliorer l’être humain. Cette vision virtuelle du corps participe du fantasme d’artificialisation de la nature et s’oppose à la vision biomécanique héritée de la modernité. La thèse du transhumanisme, qui envisage le transfert de la conscience humaine dans la machine, est même considérée comme une nécessité évolutive par certains chercheurs, artistes et philosophes.

Selon eux, l’être humain n’est qu’une étape de l‘évolution et donc appelé à disparaître, tout comme les autres espèces. Le transhumanisme est une critique de l’anthropocentrisme — l’homme n’est pas la finalité de l’univers —, et si l’homme veut survivre, il devra fusionner avec la machine : c’est l’étape intermédiaire du cyborg, du transhumain, pour devenir à terme post-humain et achever son évolution.
Quant au mouvement extropien, qui s’est rapproché du transhumanisme au début des années
90, il se définit en référence à la cybernétique : l’extropie signifie littéralement « au-delà de l’entropie ».
Selon les extropiens, il serait possible de résister à cette tendance universelle à la décomposition et de vivre plus longtemps grâce aux nanobiotechnologies, voire devenir immortel si la cryonique donne les résultats escomptés
. L’art extropien véhicule l’image « idéale » d’un corps futur équipé de gadgets électroniques, tels que mémoires additionnelles pour augmenter la capacité du cerveau, processeurs olfactifs pouvant signaler la présence de substances dangereuses dans l’environnement, œil électronique, peau active pouvant changer de couleur ou de texture,
etc. Les extropiens envisagent aussi de transférer leur cerveau dans des réseaux, pour mener une existence virtuelle et émigrer dans les colonies spatiales.
Face à ces théories, certains seraient tentés d’évacuer la question en disant « c’est de la science-fiction », au sens de la fable, bien sûr. Mais le réalisme exige de prendre en compte l’imaginaire de la fable, car les représentations qu’elle véhicule font partie de l’imaginaire scientifique et technique. Parce qu’un nombre impressionnant de chercheurs sont impliqués, à des niveaux différents il est vrai, dans ces mouvements : conseillers, investisseurs, entrepreneurs… écrivains de science-fiction. Parce que l’influence qu’ils exercent s’étend aussi bien à la sphère culturelle et académique (arts, médias traditionnels et électroniques, conférences universitaires…) qu’au monde de l’industrie et aux programmes de recherche et développement. Le rapport de la National Science Foundation sur la convergence des technologies Nano-Bio-Info-sciences cognitives (convergence nbic) et l’amélioration des performances humaines
a servi en effet de base conceptuelle à la National Nanotechnology Initiative américaine.

Selon Bernadette Bensaude-Vincent, avec cette convergence, « l’humanité se dirigerait vers un nouveau paradigme : celui de la mécanisation de l’esprit, celui de l’homme-machine », et pour Jean-Pierre Dupuy, cette convergence ambitionne rien moins que « prendre le relais de l’évolution biologique ».



Que de telles options de recherche soient explorées et politiquement encouragées est pour le moins questionnable, mais il importe avant tout de savoir si cette convergence est réelle, ce qui n’est pas démontré. Peut-on théoriquement entrevoir de telles percées techniques, une intégration si poussée du vivant à la machine ? Et quelles en sont les finalités ?
Face aux techno-prophéties, une autre attitude consiste à questionner les effets d’annonce d’un « déjà-là » qui, après tout, est bien loin « d’être là ». Les déclarations, ouvrages et rapports sur les promesses de cette convergence technologique n’auraient en fin de compte pour objectif que de rallier à la cause les disciples en tous genres et les capital-risqueurs, en créant un effet « hype ». Mais la cause est réelle, tout comme la fable.
La fiction du transhumanisme soulève bien des questions, à commencer par le pouvoir de la fiction, mais elle nous interroge aussi sur la définition de l’humain, et sur celle de l’humanisme. Il s’agit avant tout de savoir quelle humanité et quel monde nous voulons, quelles sont les limites à ne pas franchir, et quelles sont les valeurs que nous défendons.


Bibliographie
— Greg Bear, La musique du sang, Paris, la Découverte, coll. « Fictions », 1985 [Blood Music, 1985] ; La reine des anges, Paris, éd. Robert Laffont, coll. « Ailleurs et demain », 1993 [Queen of Angels, 1990] ; Oblique, Paris, éd. Robert Laffont, coll. « Ailleurs et demain », 1999 [Slant, 1997].
— Ira Bennett, Daniel Sarewitz, « Too little, too late ?: research policies on the societal implications of nanotechnology in the United States », Consortium for Science, Policy, and Outcomes, Arizona State University, janvier 2005 :
http://www.cspo.org/ourlibrary/documents/SciasCultSubmit.pdf.
— Bensaude-Vincent, Bernadette,
Se libérer de la matière ? Fantasmes autour des nouvelles technologies, Paris, inra, coll. « Sciences en questions », 2004.
— Otavio Bueno, « The Drexler-Smalley Debate on Nanotechnology : Incommensurability at Work ? », Special Issue on « Nanotech Challenges », International Journal for Philosophy of Chemistry, vol. 10, n° 2, 2004.
http://www.hyle.org/journal/issues/10-2/bueno.htm
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