Des nanotechnologies et des hommes


Sylvie Allouche



« La chouette de Minerve ne prend
son envol qu'à la tombée de la nuit »G.W.F. Hegel,
Principes de la philosophie du droit, 1821


Les disciplines scientifiques et les domaines techniques en voie de constitution donnent parfois lieu à tout un discours extrapolatif sur leurs applications et développements futurs (
cf. la cybernétique dans les années soixante). Il semble qu'aujourd'hui ce soient les nanotechnologies qui forment l'un des supports les plus féconds pour ce type de discours, dont le statut manque pourtant de clarté ; car s'il ne s'agit plus de science, il faut encore déterminer ce à quoi on a affaire.
Des critères permettent-ils donc de distinguer, voire de hiérarchiser entre les différents produits de la raison imaginante : prévision, prospective, anticipation, extrapolation, spéculation, fiction, fantaisie, élucubration... ? Faut-il, dans cette cartographie, faire une place particulière à l'usage romanesque des nanotechnologies que propose la science-fiction ? Par exemple, va-t-elle ou non plus loin dans la spéculation ? Peut-on distinguer des anticipations vraisemblables et d'autres qui ne le sont pas ? L'outil narratif permet-il un discours spécifique sur les nanotechnologies ?

Telles sont les questions auxquelles les articles publiés dans cette partie du présent volume se proposent de répondre, en s’appuyant sur le mouvement général de développement de la réflexion en philosophie et sciences humaines concernant les enjeux extrascientifiques du domaine en émergence des nanosciences et nanotechnologies. Fortes sans doute des expériences précédentes (nucléaire, clonage, ogm...) et sur la lancée d’un discours puissamment prospectif produit par les acteurs mêmes du domaine, les nanotechnologies suscitent déjà un important travail d’analyse, alors que d’une part la discipline n’en est qu’à ses balbutiements – le contraste est particulièrement frappant quand on compare ses résultats réels actuels et ce qu’on nous en donne à rêver ou à craindre –, et que d’autre part son existence en tant que champ bien défini et unifié fait lui-même débat.


Dès
2002, un groupe de journalistes avait mis en place le « projet Vivant » qui anime l’association Vivagora.
En avril 2005, était organisée dans le cadre de l’atelier SFPhi (Sciences, Fictions, Philosophie) parrainé par le Département d’études cognitives de l’École normale supérieure, une journée d’étude «...Anticipation, extrapolation, spéculation, fiction... ex. : les nanotechnologies ». Une grande part des textes de ce numéro d’Alliage sont issus de cette rencontre (Catellin, Kahane, Lamy, Maestrutti, Pautrat, Suvilay).
À partir de 2004 sont initiés les Centres de Compétence Nanosciences, dont par exemple celui d'Ile-de-France (C'Nano IdF) qui s’est doté d’un « Bureau Nanosciences et Société ». La plupart des actions voient le jour autour de 2006, année de l’inauguration du pôle Minatec à Grenoble, notamment plusieurs opérations du Cluster 14 de la région Rhône-Alpes intitulé « Enjeux et Représentations de la Science, de la Technologie et de leurs Usages ». Plusieurs articles de ce numéro (Goffette, Pajon, Chifflet) proviennent de ce groupe.
Citons encore le projet « Bionanoethic : biotechnologies et nanotechnologies : enjeux éthiques et philosophiques » développé par l’unité « Transformations sociales et politiques liées au vivant » de .

De l’analyse de ces projets et de nombreux autres, trois caractéristiques semblent se dégager :

— Premièrement, ces travaux sont loin d’être étrangers les uns aux autres dans la mesure où il existe de nombreuses passerelles, ne serait-ce qu’au travers de leurs protagonistes, que l’on retrouve souvent dans plusieurs structures, à titre tantôt de participants, tantôt d’initiateurs, comme B. Bensaude-Vincent, S. Catellin, J.-P. Dupuy ou D. Pestre.
— Deuxièmement, on remarque la volonté généralement manifestée de conduire ces actions de façon à ce qu’elles s’ancrent non seulement théoriquement, mais aussi pratiquement, dans la société. Plus que jamais ici, les chercheurs s’efforcent de satisfaire à leur mission souvent négligée ailleurs de vulgarisation de la connaissance, les travaux de réflexion s’ouvrant non seulement au-delà du cercle des scientifiques mais aussi de celui des chercheurs en philosophie et histoire des sciences.
— Troisièmement, on note le rôle joué dans la mise en place de ces pôles de réflexion par les instances nationales ou régionales qui soutiennent par ailleurs les projets de développement des nanotechnologies. On peut se demander ce que deviendra cette alliance quand la substance des nanotechnologies ne sera plus seulement de la poussière de rêve ; ces institutions doivent d’ailleurs se féliciter qu’il existe aussi des structures indépendantes de provocation à penser tout haut, aussi inconfortable que cela puisse éventuellement leur paraître.

Si les nanotechnologies se développent comme le prédisent leurs promoteurs, et comme les investissements dans le secteur le leur donnent à espérer, alors celles-ci pourraient être l’occasion, pour la première fois dans l’histoire, de voir une technologie en développement accompagnée et même précédée par une réflexion sur ses enjeux, comme y ont appelé depuis une trentaine d’années des philosophes tels H. Jonas ou G. Hottois, et comme s’emploie à le faire à sa manière la science-fiction. Le chemin vers un « développement technologique
sapiens sapiens », à la seule échelle qui paraît praticable, c’est-à-dire à celle de l’humanité entière, est sans doute encore bien long, mais si l’on postule qu’il est non seulement souhaitable mais aussi possible de l’emprunter, alors peut-être que l’émergence actuelle d’une réflexion sur les nanotechnologies en philosophie et histoire des sciences, constitue une première grande étape de ce parcours, qui décidera non seulement de la destinée de notre espèce, mais aussi de celle des autres.
Promise à être génétiquement ou nanotechnologiquement modifiée, et sous peine de se voir transformée pendant son sommeil dogmatique en grenouille, en souris ou en quelque autre animal sans nom encore, il vaut sans doute mieux que la chouette de Minerve prenne désormais son envol au lever du jour...