Lu & Vu A62

Du (tout) petit art…

« There is plenty of room at the bottom », que l’on pourrait (mal) traduire par « il y a plein de place au fond »,
tel est le titre de la fameuse conférence donnée en 1959 par Richard Feynman (http://www.zyvex.com/nanotech/feynman.html), et que l’on s’accorde à reconnaître comme l’acte de naissance des nanotechnologies. Il semblerait qu’aujourd’hui les artistes emboîtent le pas aux physiciens et aillent chercher « au fond » de la matière de nouveaux espaces de jeu. Après les nanosciences, le « nanoart » fait son apparition.

Mais cette appellation n’est guère contrôlée. On trouve sous cette étiquette beaucoup de pauvres tentatives d’esthétisation de microphotographies assez conventionnelles, retraitées et colorées par ordinateur (voir par exemple le site
http://www.nanoart21.org/), véritables chromos modernes — du technokitsch, en quelque sorte. D’autres propositions sont plus intéressantes.

De jeunes artistes, Robin Goode (Afrique du Sud) et Alessandro Scali (Turin), ainsi que Grit Ruhland (Dresde), se sont emparés des techniques de microlithographie et de microscopie électronique ou à force atomique pour réaliser des œuvres évidemment invisibles à l’œil nu. Une exposition à Bergame, en octobre
2007, a donné lieu à un très important catalogue, riche de nombreux essais critiques : Stefano Raimondi, Nan°art, vedere l’invisibile, Skira, 2007 (voir aussi le site http://www.nanoart.it). À la vérité, il s’agit plutôt de « microart », à l’échelle de quelques dizaine de micromètres (quelques centièmes de millimètre donc), que de « nanoart ». Mais même si le discours des commentateurs montre quelque tendance à l’inflation, le travail des artistes ne manque pas d’intérêt. On peut certes se demander si certaines des œuvres ne valent pas plus par la prouesse technique que par leur contenu proclamé. Ainsi, d’une microcarte de l’Afrique (Scali & Goode), d’environ cent μm, censée symboliser l’invisibilité mentale de ce continent infortuné. Mais d’autres réalisations ne manquent pas de sens, ni d’humour, tel cette « clé du paradis » (Scali & Goode), illustrant un fameux verset de l’Évangile selon saint Matthieu,
« Il est plus aisé à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d’entrer dans le royaume des cieux »,
par un chameau passant effectivement dans le chas d’une aiguille. Ou encore la « pantoufle pour un infusoire » (Ruhland) de 150 μm de long — œuvre à la résonance d’ailleurs bien plus poétique en allemand, qui dénomme ces microorganismes Pantoffeltierchen (animalcules pantouflards), en vertu de leur forme.

En un syncrétisme un peu décoiffant et typiquement californien de technique et de mystique, Victoria Vesna, média-artiste, et James Gimzewski, nano-chercheur, ont invité un groupe de moines tibétains à venir réaliser dans un laboratoire de nanotechnologie de l’université de Los Angeles un
mandala traditionnel constitué de grains de sable coloré. Cette figure incroyablement élaborée a ensuite été photographiée à des échelles de plus en plus petites, depuis sa taille naturelle (plus de deux mètres) jusqu’à la structure moléculaire des grains de sable (quelques nanomètres). Les images ont ensuite été montées en un film continu, zoom vertigineux vers le nanomonde, qui met en évidence les niveaux successifs de complexité d’un tel objet — et la complexité de cette complexité, qui passe graduellement du culturel (la valeur symbolique de l’image) au naturel (la structure physique de la matière). Voir le site http://nano.arts.ucla.edu/mandala/

Une autre association (contre nature ? c’est toute la question…) entre science et religion sous l’égide des nanotechnologies a été récemment mise en œuvre au Technion de Haifa où une équipe de l’Institut israélien de technologie a réalisé une copie intégrale de la Bible sur une plaque de silicium de la taille d’une tête d’épingle, en utilisant un procédé de microgravure par jet d’ions. Comme l’admettent candidement les chercheurs, il ne s’agit pas ici d’un projet à portée mystique ou artistique, mais
« d’un exercice destiné à exciter l’intérêt public pour les nanotechnologies. »
Voir le site
http://pard.technion.ac.il/archives/presseng/Html/PR_bibleENG_18_12.Html

Mais peut-être faut-il réaliser que le nanoart, par delà son recours aux techniques les plus modernes, n’est pas si neuf qu’il y paraît. De longue date, et au sein de nombreuses traditions, le minuscule a fait l’objet de multiples pratiques artistiques. C’est Claude Lévi-Strauss qui remarquait que « toutes les miniatures paraissent dotées d’une qualité esthétique intrinsèque ». On trouvera une remarquable étude de cet art du petit dans le récent livre de John Mack,
The Art of Small Things, Harvard University Press, 2007. À partir d’un vaste échantillonnage d’objets — miniatures mogholes, amulettes égyptiennes, poids d’or ashanti, jades aztèques, bijoux grecs, mosaïques, modèles réduits, etc. — il examine l’art de la miniaturisation dans divers contextes culturels, et ses rôles multiples, du mystique au monétaire. Souhaitons qu’un nouveau chapitre d’une future réédition se penche sur le nanoart moderne.

Jean-Marc Lévy-Leblond