Nanoscopie versus microscopie



« Un microscope nous transporte pour ainsi dire
dans un monde nouveau.
Il nous présente une scène nouvelle d’objets visibles
bien différents de ceux que nous percevons à l’œil nu. »
G. Berkeley
Un essai pour une nouvelle théorie de la vision, 1709


Une préoccupation fondée

Alors qu’il rédige et rassemble les propositions qui composeront le futur
Tractacus logico-philosophicus, Wittgenstein se demandait si voir « constitue une activité ».1 Que la vue soit ou non une activité au sens où on l’entend communément — soit un ensemble d’actes ou de travaux coordonnés — et que le mot (activité) qualifie avec rigueur la pratique du regard est, au fond, de peu d’importance : le voir, soutenait Husserl
« ne se laisse pas démontrer ni déduire. »2
Cette occupation banale et quotidienne, qui nous semble aller de soi, n’est ni élémentaire ni innée, et Husserl soulignait encore :
« Il faudra des études spéciales pénibles (…) pour apprendre à voir, à distinguer, à décrire ce qui se trouve sous nos yeux. »3
Il reste que l’acte de voir, dont nous percevons intuitivement qu’il est essentiel pour fonder toute connaissance, n’appartient pas seulement à la sphère optique ; comme d’autres phénomènes psychiques et d’autres opérations de l’esprit, il s’inscrit dans un projet ; il est avant tout une intention. Par la vue, la conscience se projette pour tendre vers un objet, pour l’atteindre, s’en saisir et le rendre présent à la pensée. L’acte tout entier vise alors à conférer un sens à la chose vue.
Cependant, le préalable de la saisie optique proprement dite est un ensemble de gestes, de mouvements délibérés — tourner la tête, baisser ou lever les yeux, diriger, porter, poser son regard sur l’objet requis — mais aussi une série d’interventions plus discrètes et d’efforts pour ajuster, mettre au point la visée, en un mot, pour « accommoder ». Le corollaire de cette gestuelle est une réduction naturelle du champ visuel, dramatisée dans toute observation instrumentée. Ainsi, le regard isole et distingue d’abord ce que la vue confisquera. Si voir est une attitude et une application (
un état d’esprit), regarder n’est pas une attente passive. Le regard ne reçoit pas, il sort de l’œil : il est jeté et lancé vers l’objet convoité par la vue.
Retenons que du
voir il n’est qu’une certitude : il est intentionné. La vue réalise l’accomplissement d’un principe inné, d’une puissance encore passive, celée dans le regard : Aristote définit ainsi l’entéléchie, à la fois fin (telos) et perfection. L’élaboration ultime de l’image mentale « vraie » et parfaite (imago ou eidos) se fond dans un projet affirmé, se résout dans une tension et une attention, et met en jeu une somme de verbes affectant le regard. Elle a pour aboutissement la conversion des images, qui se déposent « sur la peau qui tapisse le fond de l’œil » (Descartes), que Képler nommait peintures (pictura) de la chose vue.4 Descartes assignait d’ailleurs à ces images insignifiantes, dont se défiait Berkeley, une fonction précise :
« Elles passent encore au-delà de la rétine jusque au cerveau (…) qu’elles émeuvent. »5
Le problème de la perception visuelle mérite d’être sans cesse et longuement réexaminé et débattu. Un livre récent vient à propos réactiver l’interrogation de Wittgenstein et les questions afférentes de la vision ad instrumentum posées, énoncées et toujours ouvertes depuis l’invention au xviie siècle de la lunette à puces (Descartes) qui,
« employée à la lumière du jour très sereine et resplendissante »,6 permet de voir « les choses minuscules dans les choses très petites ».7

Un pouvoir exorbitant.

Le livre de Lucia Covi,
8 propose une cinquantaine de planches en couleurs de nanoobjets naturels ou manufacturés de diverses provenances.
L’ouvrage est divisé en trois sections.
Sous le titre « Donner une forme » ou « Façonnage », le premier sous-ensemble présente des détails d’objets du nanomonde imaginés, projetés et construits par l’homme à des fins industrielles ou technologiques. La seconde subdivision, intitulée « Auto-assemblage » ou « Auto-organisation », montre des agencements souvent inattendus ou aléatoires, obtenus par agrégation naturelle et dont la plupart apparaissent au cours de la croissance cristalline. D’autres sont associés à des dépôts de molécules exogènes durant la cristallisation. La dernière partie enfin, sous le titre « Explorer », inventorie des nanostructures itératives dans des objets ou échantillons naturels. Elle en examine la topographie, les fonctions possibles et les interactions. Images surprenantes, originales et inédites ! Par quel miracle, dont se délectaient les premiers microscopistes, accèdent-elles à la vue ? Se cachent-elles dans le désert, dans un monde de pauvreté « où il faut aller les chercher », comme le propose Genet dans
Le captif amoureux, (1986) ? Nul miracle cependant : depuis le xviie siècle, la vue n’a plus pour limites celles que lui avait assignées le Créateur. Des artifices et des instruments d’optiques originaux modifient désormais la vision naturelle ad oculum, en augmentent l’acuité et en transgressent les bornes.

Agrandir, développer, dévoiler.

Dans l’avant-propos du livre susmentionné, R. Hoffmann rappelle que
Blow up — le verbe signifie agrandir et exploser — est aussi le titre d’un film de Michelangelo Antonioni (1966) : un photographe de mode, dépris de lui-même, est le témoin involontaire d’un meurtre. Dans un parc désert de Londres, il photographie un couple d’amoureux. Revenu à son studio, il développe le film, tire, en l’agrandissant, le cliché, l’agrandit encore et découvre derrière l’homme et la femme, parmi les taillis et entre les grains d’argent colloïdal, un visage inconnu et une arme.
Autre temps, autre lieu. Delft, automne
1676 : A. van Leeuwenhoek examine avec un archaïque microscope monoculaire, l’eau du canal de la ville mais aussi l’eau de pluie ou l’eau de son puits. Il s’étonne de ce prodige : pourquoi l’eau transparente recèle-t-elle un grouillement d’êtres incomparables ? Pourquoi une aussi grande quantité de « little, incredibily small beasties » y séjourne et s’y meut sans en troubler la limpidité ?9
L’œil, d’abord, ne discerne rien, les arbustes d’un jardin public, l’eau qui ruisselle du toit, le dépôt uniforme d’une protéine sur une feuille de mica et l’instant d’après, la vision instrumentée révèle l’existence et expose au grand jour par le seul pouvoir du changement d’échelle les objets et les corps d’un autre monde inapparent, imperçu ou
invu l’instant d’avant  par nos yeux de chair : le visage menaçant d’un assassin,
« des créatures misérables dont la queue s’enroule comme le fait un serpent »,
un assemblage régulier en boules de molécules contiguës d’azurine.

Changer d’échelle : inventer, imaginer.

Des artistes contemporains ont bien compris l’ouverture du champ esthétique, en cette « scène nouvelle » qu’évoque Berkeley, par la conversion des dimensions. Joël Fisher, par exemple, fabrique depuis les années
1970 du papier en recyclant ses vêtements et ceux de sa famille. Depuis plus de trente ans, il produit des feuilles de même format (quinze par quinze centimètres environ) qu’il presse entre des carrés de feutre. Durant le séchage, l’étoffe abandonne à la surface du papier de minuscules fibres de laine (found fiber). En examinant chacune des feuilles à la loupe, Fisher repère les figures et arrangements que composent les fibres ; il les agrandit sur la feuille même (Apograph, 1980-1994). Ce dessin fruste sert d’esquisse, de croquis, à la réalisation de sculptures, parfois de grande taille, en plâtre, bronze, fibres de verre, pierre ou bois ciré (Haddock’s eyes, 1991-1995). Depuis le geste préalable de fabrication du papier et la recherche des signes insérés dans la feuille jusqu’à la réalisation de la pièce, il n’y a pas seulement perversion d’échelle mais ajout d’une troisième dimension, alors que le geste du peintre prive classiquement la représentation de ce même attribut.
Ainsi, le seul agrandissement d’un objet commun ou inconnu est-il générateur d’étonnement, de surprises
magnifiques, ce qu’exprime justement l’anglais avec le mot magnification.
Si, dans le champ artistique, le changement d’échelle est source de nouveauté ou au moins de déplacement ou de dérive de sens, le bouleversement des dimensions, agrandissement ou « appetissement » (Descartes) des objets, des corps et des personnages, est l’un des ressorts narratifs ou fictionnels mis en œuvre en littérature et plus récemment au cinéma (
La mouche). Dans Maître Puce (Meister Floh, 1822) e.t.a. Hoffmann10 multiplie les instruments qui doublent la vue (lentille, microscope, lunette hollandaise) et qui, dans l’épaisseur du récit, scellent les domaines de la science et de la magie. Le héros, petit monstre « à peine plus haut qu’un empan » n’est autre que cet « Anton van Leeuwenhoe(c)k enterré depuis 1725 — en réalité 1723 — dans la vieille église de Delft », qui a tout pouvoir sur ses sujets, les pulcidés. Magicien, il manipule d’étranges machines ; le nyctascope ou microscope solaire, sorte de lanterne magique, grâce auquel il exhibe aux habitants de Francfort plongés « dans une vive et terrible épouvante » tout un bestiaire de créatures difformes et repoussantes :
« pucerons, scarabées, araignées et parnes, tous grossis au centuple, d’affreux fourmis-lions, des anguillules, des polypes aux mille tentacules (…) des infusoires avec leur face grimaçante d’êtres humains. »
Si les aventures extravagantes de
Maître Puce s’enchaînent dans une seule et même ville, celles que vit Gulliver dans ses Voyages se déroulent d’île en île. Déplacements et naufrages successifs sont à l’origine d’un jeu subtil avec l’échelle des grandeurs ;11 non que le héros s’allonge ou rapetisse selon les latitudes mais chaque îlot constitue un « monde à part », où les cohortes humaines et animales qui les peuplent connaissent un sort unique :12 ici, habitent des nains qui accueillent le héros comme « le plus grand prodige qui ait jamais apparu sur la terre », là, des géants, entre les mains desquels il n’est qu’une poupée, un insignifiant pantin « saisi par le milieu du corps entre le pouce et l’index ».
Swift souligne la cohérence des mondes occupés par les petits et les grands mais
« ils se reconnaissent tous comme des créatures humaines. »
Tout y est bien fait, congruent et à la même échelle : à Lilliput,
« les bêtes sont minuscules » et, dit Gulliver l’homme-montagne, « pour moi, presque invisibles », alors que les naturels « ont une vue plus perçante que la nôtre » À Brobdingnag, au contraire, où « les indigènes ont la taille d’une flèche de clocher ordinaire » (…) « le chat est trois plus gros qu’un bœuf. »
Les premiers observateurs du monde inattendu révélé par les lentilles de verre soulignaient à la fois son étrangeté (combien d’objets sans pareil, insolites et dérangeants, fascinent et séduisent, mais troublent et inquiètent tous ceux à qui ils sont divulgués …), mais aussi son extranéité : ce monde n’est pas le nôtre et les objets qui le peuplent sont frappés d’interdit. Ce monde est hors de tact.13 S’agit-il véritablement d’un « nouvel univers », d’un « nouveau théâtre de la nature », d’une « seconde chambre aux trésors » dans lesquels nous sommes introduits grâce au microscope ?14

Imperceptibilité versus invisibilité.

L’œil humain ne peut saisir à leur juste mesure les dimensions ou les distances inférieures au millimètre ou supérieures à quelques centaines de mètres : aussi l’observateur a-t-il recours à un instrument d’optique pour l’examen des objets situés au-dehors de ces limites (« Là où finit le télescope, le microscope commence », V. Hugo,
Les misérables, 1862). Si les premiers microscopes, construits au xviie siècle par Galilée et Hooke, permettaient surtout d’observer les détails indiscernables, imperçus ou invus d’objets encore visibles à l’œil (mouche, pou, puce, acarien, grains de pollen), les microscopes d’aujourd’hui plongent dans l’invisible et l’occulte. Hors de la sphère des corps composés, ils scrutent, avec leur pouvoir séparateur de quelques nanomètres, les mécanismes les plus intimes de la vie, les interactions moléculaires et même les atomes.
Cependant, la fracture entre
invu et invisible, substantifs qui distinguent deux moments de l’histoire de la microscopie, n’est pas aussi catégorique ; elle n’est pas, de toute façon, corrélée à l’utilisation d’appareils photoniques (pour l’une des deux périodes) ou électroniques (pour l’autre).
Durant la première époque, à laquelle il est difficile d’assigner une date d’origine (vraisemblablement les années
1620), jusqu’à la parution de la Micrographia de Hooke (1665)15 l’observation d’objets encore repérables se traduit par un simple agrandissement de détails imperçus, comme pourrait le faire un regard de myope, l’œil accolé à une loupe ou toute autre discrète augmentation de l’acuité visuelle ; l’observateur ne perd pas de vue l’objet entier et ce qu’il discerne ne bouleverse pas fondamentalement la représentation qu’il en avait élaborée. Il appartient au même monde que celui révélé depuis la naissance par la vision ad oculum : le même objet, mais juste un peu plus gros. Hooke voit, dessine et décrit l’aiguillon de la guêpe et la trompe de la mouche, mais il sait depuis toujours qu’ils existent ; simplement, il les voit mieux.
À partir de
1676, s’ouvre une seconde période, qui conduit à l’ère des microscopes surpuissants d’aujourd’hui. De cet invisible, l’exploration dévoile ce qui est tenu secret et insoupçonné.
Témoins de la sidération éprouvée et retracée par van Leeuwenhoek, ses contemporains jugeaient inconcevable, inacceptable par la pensée, cette image qui surgit, venue de quel ailleurs ?
9 La matière présumée homogène est comble de globules et d’animalcules : dans la liqueur séminale blanchâtre, visqueuse et inerte, foisonne une multitude de vers ou vermicules (1677, animali in semine masculino).16
« Aux infimes objets, la multitude » : ce précepte s’inscrivait déjà dans le projet d’Aldovrandi de dresser une typologie des mouches ; mais il s’agissait alors de corps singuliers, apparents et tangibles. Ici, en revanche, la nouvelle représentation de la matière, dans laquelle se répètent
ad infinitum des entités semblables ou identiques les unes aux autres, bouleverse radicalement la perception du monde. Cette profusion d’éléments itératifs ne va-t-elle pas à l’encontre de la perfection unique et de l’unité voulue par Dieu ?
Berkeley déniait l’existence d’entités invisibles :
« Ce qui est visible ne peut être formé de choses invisibles » (……) et quelques pages plus loin, il confirmait : « Je prétends que les invisibles ne sont des riens, ne peuvent exister, qu’ils renferment une contradiction. »17
C’est cette contradiction qu’exhume et exhibe Leeuwenhoek. Image stupéfiante : vertige mais aussi dégoût, doute et déni que suscitent ces nouveaux objets révélés.

L’objet émietté.

De toute observation microscopique — et aujourd’hui nanoscopique —, nous pouvons alléguer que l’objet est perçu
par le petit bout de la lorgnette. À la fonction amplificatrice du microscope s’ajoutent deux « effets secondaires » repérés par Alpers :18 l’instrument multiplie et divise. Il révèle, ici, une multitude d’entités semblables dans une portion d’objet (les animalcules d’une goutte d’eau, Leeuwenhoek,1676) et, là, accentue parfois drastiquement l’agencement de la surface ou de la substance du corps (les « petites chambres » ou cellules du liège, Hooke, 1665). Ces deux propriétés, inhérentes à la vision ad instrumentum et à cette « attention » nouvelle, sont la conséquence de l’extrême restriction du champ optique nommé « coup d’œil » par Galilée. Le regard lui-même, nous l’évoquions plus haut, isole et distingue naturellement, anticipant ainsi la vision instrumentale.
La réduction et le resserrement du champ d’observation, qui aboutit à la fragmentation abstraite de l’objet, sont des artifices nécessaires : ils ont pour résultat le décuplement du pouvoir perceptif de l’œil. Des détails semblent surgir, ou apparaître avec plus de netteté, que nous avions négligés ou confondus auparavant.
La réduction de la zone d’examen à
champ clos, dont l’étendue aujourd’hui se situe bien en deçà de la limite inférieure de visibilité (l’observateur regarde alors ce qu’il ne voit pas), détermine l’émiettement de l’objet. Elle détruit son unité et le métamorphose en une somme de détails infimes et « particuliers » (particolari), en une addition de « coups d’œil » et de « points de vue ». Appartiennent-ils encore à l’objet dont la main se saisit ? Cet infra-objet est-il toujours de notre monde ? Dans le troisième dialogue, Hylas s’interroge :19
« Et pourquoi devrions-nous utiliser un microscope pour mieux découvrir la véritable nature d’un corps si elle se laissait découvrir à l’œil nu ? »
Philonous réplique :
« À parler strictement, Hylas, nous ne voyons pas le même objet que nous touchons, et l’objet perçu par le microscope n’est pas non plus le même que celui qui l’était à l’œil nu. »
Le microscope révèle certes des apparences, mais ce qu’il met au jour et divulgue, et qui échappe à quiconque écarquille les yeux, n’est pas scellé par l’altérité. Cet objet inédit n’est ni semblable ni différent ni autre. Il est l’autrement vu de l’objet, l’autrement visible, maintenant perçu par cette autre façon de le voir. Ce qui est maintenant à portée de vue n’est pas un autre objet, mais l’autre de l’objet, un nouvel avatar, une autre incarnation qui se livre autrement — comme, après l’épreuve du feu, le sont l’ombre et la fumée. L’objet microscopique ne peut être identifié au contenu, tout comme l’objet tangible qui le délivre ne peut être assimilé au contenant. Le détail actuellement au foyer de l’œil peut être interprété au regard de l’objet tout entier, intègre car le fragment ne lui pas été ôté, comme un autre moment de sa perception ; telle une esquisse — pour employer le vocabulaire de la phénoménologie —. Mais surtout, ce champ clos est toujours fragment ou éclat et objet partiel.20 Il n’a pour seule légitimité, dès le moment où il est élu, que d’être ce par quoi se satisfait la pulsion scopique.
Cependant, l’image microscopique d’un
autre n’est pas celle d’un pur apparaître, c’est-à-dire d’une donation originaire de l’objet,21 mais plutôt l’apparence forcée de l’objet artificiellement et instrumentalement mis à nu. Ce qui se donne alors ne dépend plus de l’objet lui-même, mais de la volonté du scrutateur et du moyen d’investigation qu’il s’est choisi. Le grossissement détermine l’objet : le microscope monoculaire de Hooke dévoile des structures inconnues au microscope à effet tunnel ; elles échappent à ce dernier du seul fait de leur « énormité ». Ceci posé, attribuer un nouveau statut à l’image microscopique ne résout rien : même si ces détails inattendus conféraient à l’objet un surcroît de sens ignoré de la plupart de ceux qui le perçoivent, celui-ci est néanmoins, tel qu’il est entièrement,22 mais il est dans le même temps tout autre chose.23

Analogies : approximations et équivalences.

Les choses inédites et maintenant révélées sont planes, réduites à des « coupes » ultra-minces de quelques millimètres ; cette planéité les exclut de l’étendue définie, d’Aristote à Descartes ou Spinoza, par ses trois dimensions. C’est par l’étendue que Dieu se manifeste à notre pensée. Ce monde plat et intactile, Dieu se doit de l’excommunier, de le mettre
hors la loi, de le tenir à distance de la loi optique : ce sera l’argument définitif auquel auront recours les détracteurs de la vision ad instrumentum.
Que faire alors de ces objets étranges et étrangers qui nous sont rapportés et dont le nom propre fait encore défaut ? Nous ne devons pas craindre de les inclure malgré tout parmi ceux de notre monde, visibles, étendus et tactiles, en recourant à la métaphore, car, de bout en bout, le langage est analogique. Sa logique est fondée sur la parenté de sens, les liaisons ou connexions et les équivalences. Aussi, Leeuwenhoek, médusé par la taille de ces animaux, « d’une petitesse inconcevable » dira Berkeley en
1712, les décrira-t-il comme des œufs de vanneaux, des toupies, des moucherons, des vers, un cédrat, une anguille, un bec de perroquet, une moule, un brochet …
Ces créatures « chétives » ou « misérables » rejoindront les animaux qui s’échappent d’une encyclopédie prétendument chinoise imaginée par Borgès :
« ceux qui s’agitent comme des fous » et « ceux qui, de loin, semblent des mouches ».
Aujourd’hui encore, et dans le livre même de L. Covi, les auteurs en appellent à l’image déplacée de son contexte ou au rapprochement avec des objets et figures connus. Dans ces pages, — et sans doute parce que les commentaires s’attachent à des structures chimiques, immobiles ou inanimées — les parallèles s’affranchiront du monde animal pour s’en tenir au registre de la géographie. Les creux, sillons, crêtes, tubes et courbes deviendront montagnes, pics, terrasses, inflorescences, déserts de pierre ou de glace, des galets, monuments ou pièces d’art contemporain. Nous n’en aurons jamais fini avec ce monde, le nôtre.
La distance séparant le nanoobjet (invisible) de son image prétendument objective, consignée sur la page, est grande. Ce que nous voyons ne sont pas des répliques « directes », sortes d’images rétiniennes agrandies après un traitement chimique qui en dévoile les détails et les attributs comme sur une épreuve photographique. Ces clichés obtenus
sans lumière (nous sommes dans le noir total) résultant de traitements physiques complexes : passage et focalisation de faisceaux d’électrons dans des lentilles ou condenseurs magnétiques, force atomique convertie par un cristal et une impulsion piézoélectrique en un signal.
Berkeley postulait par la voix d’Hylas que « chaque objet visible a la couleur que nous lui voyons ».
24 Mais ces figures atones sont grises, étalonnées dans une gamme subtile de nuances : la colorisation artificielle surajoutée les rend présentables, acceptables  par le regard : plus nettes, plus nettement déchiffrables et plus attrayantes, mais elle les éloigne un peu plus de l’objet référent qui n’a plus rien à voir  avec ce que voit l’œil. Nous sommes des témoins convertis une fois pour toutes et les images qu’exhume la science aujourd’hui n’ont besoin d’aucune garantie. Aucune supercherie n’altère, à nos yeux, le bien-fondé de ces clichés. Réussissent-elles cependant à nous convaincre sans aucune réticence ?
Recevons ces images avec circonspection : leur prétendu
témoignage irréfutable est entaché de facticité ; elles rejoignent, comme nous le prétendions plus haut la sphère des apparences. Berkeley déjà relevait le subterfuge en partie responsable de cette « science des miracles », l’optique, comme la nommait Descartes :
« … Il est bien certain qu’aucun objet sans exception, si on le regardait au travers (du microscope) n’apparaîtrait de la même couleur qu’il présente à l’œil nu. »25
Ces couleurs, dit-il de celles des nuages ne sont qu’apparentes, : « elles s’évanouissent quand on approche » et nous sommes, nouveaux Gulliver, à une distance considérable de cet objet qu’on ne discerne plus. Spectateurs ébahis de ce monde venu jusqu’à nous, nous nous trouvons séduits par la diversité sans doute artificielle des figures, des couleurs et des compositions par lesquelles il se livre. Les figures géométriques ordonnées de ce « nanomonde » emportent notre conviction, mais venues de cet ailleurs invisible défriché depuis trois siècles, elles ont perdu leur puissance de fulgurance et de sidération. Elles ne nous aveuglent plus ; notre imagination n’est plus radicalement troublée ; ni ruinée la représentation du monde qu’elles autorisent.
Ordinairement, on prétend qu’il n’y a pas de
seconde première fois. Il y a belle lurette, trois siècles au moins après Galilée,26 Newton, et les gestes inauguraux des premiers microscopistes, que s’est produit  l’effondrement de la représentation du monde reposant sur les mythes et sur les croyances ; depuis longtemps nous savons que la matière imperceptible est strictement ordonnée en une structure itérative d’éléments discrets et qu’elle dissimule un bestiaire de créatures infinitésimales. Ne seraient-elles, ces images, que des leurres ou des substituts avec lesquels, faute de mieux, nous devons composer ? La recension du livre de L. Covi n’aura été de toute évidence qu’un prétexte : reconsidérer les prérequis à l’observation si singulière à champ restreint et reprendre une interrogation ancienne, dont on ne peut récuser le bien-fondé, sur les conditions et les exigences du voir ; problématique vis-à-vis de laquelle nous ne serons jamais quittes.

La beauté : hors de question ?

Vient alors, en suspens depuis Lascaux, l’imprescriptible question du beau, et aujourd’hui, de la
beauté de ces images.27 Question d’importance, à laquelle nous ne sommes pas tenus de répondre et qui semble levée par cette réplique qu’adressait, en 1674, Spinoza à son jeune interlocuteur :
« La beauté, très illustre ami, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet en celui qui le regarde. »28
Nous avons souligné la relativité des dimensions et l’approximation de la perception des mesures par les sens. L’appréciation de la beauté, encore faudrait-il pouvoir définir simplement le mot, est, elle aussi, soumise à la contrainte de taille. Le téton de la nourrice de Brobdingnag naturellement agrandi comme à travers une lentille de verre et
« aussi volumineux que la moitié de ma tête, était constellé, ainsi que l’aréole, d’une quantité de boutons, de crevasses et d’excroissances qui en faisaient la chose la plus répugnante du monde. »29
Au contraire
« la beauté (de nos dames anglaises) vient de ce qu’elles sont à notre échelle et que leurs défauts ne peuvent être perçus qu’à travers des verres grossissants. »30
Il ne suffit pas de faire « d’une mouche un éléphant » ou de contempler « un dogue gros comme quatre éléphants »30 pour qu’advienne la beauté, même originale, et qu’elle subjugue ou envoûte celui qui l’accueille ou la subit.
Demeurent ces images rares, inégalables et inaliénables d’objets-corrélats antérieurs à notre propre existence, qu’il s’agisse de molécules minérales ou organiques ou de micro-organismes. Elles témoignent des limites désormais franchissables du monde, le nôtre, le seul. Peut-on toutefois outrepasser indéfiniment les frontières de la perception et s’affranchir ainsi de toute borne ? Tout au plus
l’invisible, qui répond à notre désir obscur d’inconnu et de mystère, et dont nous conjecturons l’existence pour échapper au réel et à notre trop réelle condition, se terre-t-il derrière une ligne d’horizon qui sans cesse recule. Berkeley se réservait ainsi un territoire inconnu qui recélerait le secret et
« les rouages de la nature, une grande partie desquels est si merveilleusement délicate et subtile qu’elle ne peut être discernée par le meilleur microscope. »31
Demeurent encore notre étonnement constant, mais aussi notre vœu : notre œil instrumenté pourra-t-il percevoir un jour, en chair et en os, le cœur de la matière « délicate et subtile » et les particules qui composent l’atome et dont les noms nous font rêver ? La science nous assurerait-elle non d’un monde nouveau mais d’une terre promise attendue depuis longtemps ?

Notes et Bibliographie

— 1. Envoyé sur le front de l’est Wittgenstein écrit le
29 juillet 1916 « Voir constitue-t-il une activité ? » Quelques jours plus tard, le 12 août, s’interrogeant toujours sur « l’incertitude » de la vue, il constate : « Tout ce que nous voyons pourrait aussi bien être autre ».
— 2. E. Husserl,
L’idée de la phénoménologie, (1907), coll. Épiméthée, puf, Paris, 1970, p. 64.
— 3. E. Husserl,
Idées directrices pour une phénoménologie, (1910), coll. Tel, Gallimard, Paris, 1950, p. 6.
— 4. « Donc la vision est causée par une peinture (
pictura) de la chose vue formée sur la surface concave de la rétine » J. Képler, De modo visionis, 1602. In : S. Alpers, l’Art de dépeindre. La peinture hollandaise au XVIIe siècle, Bibli. Illustrée des histoires, Gallimard, Paris, 1983, p. 79.
— 5. René Descartes,
La dioptrique, Discours cinquième, 1637. In : Œuvres philosophiques, t i, 1618-1637, Classiques Garnier, Bordas, Paris, 1988, p. 697. Rappelons que dès la seconde ligne de cet essai, qui accompagne le « Discours de la méthode », Descartes pose le primat de la vue sur les autres sens : parmi eux, il est « le plus universel et le plus noble ». « Il n’y a point de doute, ajoute-t-il, que les inventions qui servent à augmenter sa puissance ne soient des plus utiles qui puissent être »… entre autres « ces merveilleuses lunettes qui nous ont déjà découvert d’autres nouveaux objets dessus la terre », Ibid., p. 651.
— 6. Lettre de Galilée à Federico Cesi (
23 septembre 1624) . In : G. Penso, La conquête du monde invisible, parasites et microbes à travers les siècles, ed. R. Dacosta, Paris, 1981, p. 125.
— 7. Lettre de Bartolomeo Imperiali à Galilée (
2 août 1624). In : G. Penso, Ibid., p. 125.
— 8. Lucia Covi,
Blow up, Images from the nanoworld, Damiani ed., Bologne, 2006, p. 143.
— 9. Imperçus, imperceptibles, indiscernables, infimes ou négligeables, mais non pas
invisibles « Dire qu’ils sont invisibles c’est pour moi comme si vous disiez ce qu’ils ne sont pas mais non pas ce qu’ils sont. » Réponse de Spinoza à la troisième lettre de Hugo Boxel, qui l’interrogeait sur l’existence des spectres et des revenants, lettre probablement datée de la fin de l’année 1674. In : Spinoza, Œuvres complètes, 1954, Bibl. de la Pléiade, Gallimard, Paris, p. 1247.
La longue lettre de Leeuwenhoek sur les animalcules de l’eau, adressée à la
Royal Society de Londres le 9 octobre 1676, est publiée dans les Philosophical Transactions l’année suivante (vol. XII, n° 133, pp. 821-831). In : The collected letters of Antoni van Leeuwenhoek, Swets and Zeitlinger Eds., Amsterdam, 1941, T. II, pp. 102-161. Une traduction partielle en français figure dans : P. Boutibonnes, van Leeuwenhoek ou l’exercice du regard, coll. Un savant, une époque, Belin, Paris, 1994, pp. 178-187.
— 10. e.t.a. Hoffmann,
Maître Puce, coll. Verso, Phébus, Paris, 1980, pp. 51-70. Voir aussi : P. Boutibonnes, Bestioles, monstres et revenants. Une lecture de Maître Puce de Hoffmann, Alliage, n° 44, 2000, pp. 66-76.
— 11. J. Swift,
Voyages de Gulliver, coll. Folio classique, Gallimard, Paris, 1976, pp. 33 à 107, 111 à 193.
— 12. La cohabitation de mondes clos (dénommés aujourd’hui
niches écologiques) au sein d’un même et unique univers est une idée cardinale de l’évolution déjà pressentie par C. Darwin lors de son séjour aux Galapagos (Voyage d’un naturaliste autour du monde, 1839)..
— 3. « La figure visible d’une partie quelconque du corps n’a aucune connexion nécessaire avec la figure tangible ». G. Berkeley,
Nouvelle théorie de la vision. In : Œuvres, coll. Épiméthée, puf, Paris, 1987 t ii, p. 254.
— 14. Extraits d’un fragment autobiographique rédigé de
1629 à 1631 par Constantin Huygens, père de Christian, qui n’a été publié en latin qu’en 1897, puis repris en hollandais en 1941, et enfin en 1971 par A. Donken, ed., Amsterdam. In : Alpers, op.cit., pp. 29-65.
— 15. Robert Hooke
, Micrographia or some physiological descriptions of minute bodies made by magnifying glasses with observations and inquiries thereupon, John Martin éd., Londres, 1665, 245 p.
— 16. « Je demanderai à son Excellence (le vicomte Brouncker de la
Royal Society) de les considérer (ces descriptions) comme confidentielles et de les publier ou de les détruire comme bon lui semblera. » Pour ne pas heurter la sensibilité des lecteurs des Philosophical Transactions, la lettre que Leeuwenhoek adresse en novembre 1677 à la Royal Society est rédigée en latin.
— 17. G. Berkeley,
op. cit., Carnet A., pp. 79 et 83.
— 18. S. Alpers,
op. cit., p.155.
— 19. G. Berkeley,
Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713). In : Berkeley, op. cit., pp. 19-149. Dès le premier dialogue, Philonous affirmait que : «  …la représentation au microscope est celle qui révèle le mieux la nature de la chose, ce qu’elle est en elle-même », Ibid., p. 49.
— 20. Les propriétés de l’échantillon qui ne peut satisfaire aucune
demande bien qu’il soit l’objet du désir de voir, pourraient être confrontées à celles de l’objet partiel (Mélanie Klein, 1930) ou même de l’objet a — en l’occurrence le regard — (J. Lacan, 1960). Seule réalité de la microscopie, sa constitution mériterait d’être théorisée.
— 21. E. Husserl,
op .cit., pp. 78-79.
— 22. « Car toute chose est ce qu’elle est et rien d’autre, 5 octobre 1916 ». Wittgenstein,
op. cit., p. 156.
— 23. Voir la remarque de Wittgenstein consignée dans la note 1 : « Tout ce que nous voyons … »
— 24. G. Berkeley,
op. cit., t ii, p. 47.
— 25. G. Berkeley,
op.cit., t ii, pp. 48-49.
— 26. « J’ai dit à Monsieur Galilée qu’il était un autre Créateur, puisqu’il fait apparaître des choses dont on ignorait jusque-là l’existence. » Giovanni Faber, lettre du
10 mai 1624 à Federico Cesi. In : G. Penso, op. cit, p. 125.
— 27. Question embarrassante et sans doute
déplacée, car elle intéresse ici des composants manufacturés qui ne relèvent pas à proprement parler du domaine de l’esthétique. Question toujours reportée cependant, à laquelle nous ne devons espérer d’autre réponse que celle de Kant : « La beauté est la forme de finalité d’un objet en tant qu’elle est perçue en lui sans représentation d’une fin. », E. Kant ;Critique de la faculté de juger, i, 17, 1790.
— 28. Dans la même lettre à H. Boxel (voir note 9) Spinoza exprime une idée identique : « Si notre pouvoir de vision était plus grand ou plus faible, si notre tempérament était autre, les choses qui nous paraissent belles nous paraîtraient laides et les laides deviendraient belles. La plus belle main vue au microscope doit paraître horrible. ». Spinoza,
op. cit., p. 1238.
— 29. J. Swift,
op. cit., p. 122.
— 30. J. Swift,
op. cit., p. 120.
— 31. G. Berkeley,
op. cit., T I, p. 350.


Légendes des figures


figure 1 Le sarcopte de la gale ou acare, encore appelé pellicello qui, à l’œil nu « n’est qu’un point clair », « de la forme d’un œuf de poisson mais de diamètre très inférieur » vu au microscope — de haut en bas — par A. Hauptmann (
1657) [G : 150 à 300], par M. Ettmüller (1682) [G : 30 à 70] et par G. Bonomo (1687) [G : 50 à 120]. Souvent décrit par P. Borel, par exemple (1656), comme « un insecte poilu qui ressemble à un ours ou mieux à un hérisson » (…) « de la forme d’une tortue ». Il est considéré comme un atome vivant, « comme le plus petit des animaux (acar omnium animalium minimum, F. Liceti, 1618). C’est un autre acarien, vraisemblablement un tyroglyphe, que Pascal nomme ciron, « un prodige étonnant », « l’extrême petitesse de la nature » (Pensées, 1670). Il ne sera identifié comme arachnide avec ses quatre paires de pattes qu’en 1696, par J. T. Paulitz (Dissertatio de morbis animalis, Leyde).

figure 2. Pointe d’argent sculptée par un faisceau focalisé d’ions, utilisée dans la microscopie à champ proche. La pointe fine mesure une dizaine de nm (L. Covi,
2006). [G : 200 000 à 400 000]