L’imaginaire mythique de l’énergie dans les représentations du nanomonde


Stéphanie Chifflet


Depuis la parution de l’ouvrage fondateur d’Eric Drexler, Engins de création. L’avènement des nanotechnologies (1986),
les nanotechnologies sont présentées comme l’un des domaines les plus prometteurs de l’avenir technologique. Certes, l’idée (et l’envie) d’agir à un niveau de plus en plus petit, jusqu’à atteindre le nanomètre, n’est pas nouvelle. Au siècle dernier, des scientifiques reconnus, comme le physicien Richard Feynman (There’s Plenty of Room at the Bottom, 1960),
ont fait état des enjeux de « l’infiniment petit »,
et le développement récent des microtechnologies permet déjà d’intervenir à une échelle très réduite (avec notamment la fabrication de « micro-objets »). Le rêve même de pénétrer le monde en miniature est fort ancien et demeure omniprésent dans la pensée mythique de l’homme. Les nanotechnologies réactivent donc ces rêves de miniaturisation et de maîtrise de la matière. Cependant, par son lien avec d’autres technologies innovantes (ce que l’on appelle la convergence nbic, c’est-à-dire la convergence des nanotechnologies, des biotechnologies, des technologies de l’information et des sciences cognitives), les nanotechnologies sont devenues le symbole d’une nouvelle technologie triomphante. La convergence nbic est une image autour de laquelle gravite tout un imaginaire technologique. La pensée scientifique se nourrit de la pensée mythique. L’imaginaire comporte différentes strates d’images présidant à notre rapport au monde.
Ce « feuilleté » iconographique éclôt dans une culture précise. Chaque culture décline les mythologèmes à sa façon. Car à quoi tentons-nous de répondre sinon aux grandes questions existentielles ? Les sciences et les techniques tentent, elles aussi, à leur manière, de raconter et d’expliquer  l’origine de la vie et de l’homme, le cosmos, la mort. La réflexion ontologique est en arrière-plan de la démarche scientifique. Réflexion infinie puisque, hier comme aujourd’hui, l’homme n’a pas de connaissance directe du réel. Il perçoit ce qui l’entoure (et sa propre existence) à travers des images fluctuantes. Les discours scientifiques eux-mêmes ne sont pas dépourvus d’images mythiques. En effet, comme le souligne Gerald Holton,
la pensée scientifique est constituée de thêmata, croyances et préconceptions fondamentales qui influent sur la recherche scientifique. Bien plus, la pensée imaginaire des sciences et des techniques (des technologies)
se manifeste dans une mise en récit invitant à l’herméneutique. La façon dont les technologies sont présentées, dites, racontées témoigne de leur caractère symbolique. Pour comprendre une praxis humaine telle que les technologies, il faut étudier les représentations qui en sont faites. Notre travail sur la convergence nbic, et plus particulièrement ici sur les nanotechnologies, se situe donc au niveau des représentations. Leur mise en récit n’est pas (ne peut être) une simple description. Le langage étant équivoque, toute « mise en mots » est aussi une mise en images signifiante. Les réemplois d’images mythiques le prouvent. Selon nous, le récit de la convergence nbic est une actualisation de mythes cosmogoniques. La résurgence de la notion d’énergie,
présente dans nombre de mythes cosmogoniques et anthropogoniques,
au cœur du « Grand récit nbic» et des figurations du nanomonde, leur confère une dimension cosmogonique qui se manifeste ici à travers les grands thèmes de la vie et de la démiurgie.
La confrontation de quelques textes participant à la construction imaginaire du nanomonde (rapport officiel, manifeste et œuvre posthumanistes, l’ouvrage
Engins de création d’Eric Drexler, littérature de science-fiction) et de plusieurs mythes et récits anciens permettra d’étayer notre propos.

L’étincelle de vie.


« Quel bouillon de culture un océan primaire »
Raymond Queneau
Petite cosmogonie portative

La vie est un jeu de températures. La chaleur appelle une image de vie. C’est dans le bouillonnement de la matière que la création éclôt. Une catégorie de mythes cosmogoniques relate la cosmogonie à partir de « l’échauffement » des eaux primordiales duquel émerge l’œuf cosmogonique (comme dans la tradition hindoue par exemple).
La chaleur accompagne tout acte sacré. La théorie scientifique du big-bang fait elle-même appel à l’image d’un échauffement excessif (« un trop-plein d’énergie ») suivi d’une explosion. L’image moderne du big-bang évoque une expansion horizontale du cosmos dans l’espace infini. Pourtant, toute cosmogonie est une structuration d’espace et tout espace se structure à partir d’un axe central (axis mundi). Dans ses songeries cosmogoniques, l’homme occidental rêve de verticalité.
C’est en descendant au cœur de la matière que l’on peut retrouver le centre originel bouillonnant. Dans En quête d’éternité de Greg Bear,
le héros, biologiste, entreprend une plongée dans les eaux profondes d’où il extraira des cellules primitives. Les profondeurs abyssales abritent la matière originelle. C’est là que le biologiste recueille
« une cellule primitive. Primordiale. D’une sorte que nous n’avons pas vue depuis trois milliards d’années » (p. 112).
Ainsi, retrouver et comprendre le fonctionnement des cellules primitives conservées au fond de l’eau, c’est être capable de maîtriser la vie et de devenir à son tour créateur ; en bref, de répéter la cosmogonie :
« Nous aurions pu battre le monde. Ou le sauver. » (p. 393)
Les bactéries, éléments invisibles qui peuplent le monde et le corps de l’homme, sont même appelées les « Petites-Mères ».
Elles étaient là au commencement du monde. Les représentations du « nanomonde » convoquent des images anciennes du cosmos, et plus particulièrement de l’énergie qui sous-tend toute création. L’énergie est ici une énergie souterraine, intérieure. Le rouge (couleur dite précisément « chaude ») y est prédominant.

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Cette « descente » (le cosmos se construisant sur la verticalité) dans l’infiniment petit se fait dans un décor rougeoyant. Certes, la couleur des organes et du sang explique la rougeur du « nanomonde » du corps humain. Néanmoins, la construction imaginaire va bien au-delà et ne se contente pas d’un seul et unique niveau de sens. Nous l’avons dit, l’homme pense le monde à travers sa mémoire mythique. Ici, des images primordiales président à sa conception de l’inconnu. En effet, comment représenter ce qui est invisible (le nanomonde) ? Les sciences sont en quête permanente de modèles, et le problème se pose d’autant plus quand il s’agit des nanotechnologies. Comment représenter ce que l’on ne perçoit pas ? Le recours à des équivalents visuels est nécessaire et le choix même des ces équivalents n’est pas anodin. L’élaboration d’une image du nanomonde (qui constitue une part importante du « Grand récit nbic») n’est donc pas insignifiante. Le recours à des couleurs telles que le rouge et le jaune dépasse la simple motivation esthétique. Toute coloration donne du sens à ce qui est représenté. L’idée d’un nouveau cosmos en puissance est donc en partie suggérée par les couleurs et la luminosité du nanomonde.

Le centre est le lieu d’où se déploie la création. L’
omphalos est le nombril du monde. C’est de ce point que s’élèvera l’axis mundi, grand pilier du monde permettant la communication entre les différents niveaux de l’univers. Le centre est le centre énergétique. L’idée que l’énergie issue du tréfonds de la terre possède une forte valeur créatrice (l’énergie en tant que principe de vie) fait de la terre la Terra Genetrix. Elle est la Terre-Mère d’où proviennent toute matière et tout être vivant. Dans Oblique de Greg Bear,
un mausolée destiné à accueillir les hommes livrés à la cryogénisation est appelé « l’Omphalos ». Il est le lieu d’une nouvelle cosmogonie. En son sein se trouve une salle close saturée de « nanos grises ». Le parcours menant à ce jardin central
ressemble à une descente au cœur de la terre. Le signal d’une lumière rouge marque l’entrée du monde souterrain (p. 552). L’image de la descente (dans le centre de la terre ou à l’intérieur du corps) suppose une mise en miniature. Le voyage fantastique d’Isaac Asimov (1966) en est un exemple probant. Il est une actualisation, dans le genre de la science-fiction, de la figure de l’homme miniaturisé. Le folklore et la littérature en donnent de nombreux exemples : La fée aux miettes, Lilliput, Le petit Poucet, Alice aux pays des merveilles ou Micromégas. Notons en outre que la miniaturisation de l’homme, chez Asimov, nécessite une énergie mystérieuse éblouissante.
La même rêverie de miniaturisation hante également les représentations de la convergence nbic et de son nanomonde. L’invitation à voyager dans le nanomonde est une invitation à changer d’échelle. Dans sa démesure (la figure scientifique n’est-elle pas souvent représentée comme la manifestation de l’hybris humaine ?), l’homme doit changer de mesure (de taille). Car c’est au cœur de la matière, dans « l’infiniment petit », que se trouve l’énergie primordiale. En inventant des « nanorobots », l’homme se livre à une nouvelle conquête de territoires. Il souhaite désormais agir au même niveau que les « Petites-Mères » (Greg Bear). Le songe lilliputien est réactivé par l’image de l’atome. En se plaçant au niveau de l’atome, l’homme entre dans l’intimité des choses, dans l’intimité du monde. Le régime nocturne durandien
préside à l’image du nanomonde. S’ouvre ici tout un monde chaud et intime, un monde en miniature, un « nanocosme ». Le processus de cryogénisation se fonde en définitive sur un paradoxe. Alors que l’énergie (chaude) est principe de vie (on « consume » sa vie), la conservation des corps se fait dans le froid. La congélation du corps est l’espoir d’une vie future. Dans Oblique de Greg Bear, c’est dans des « nanobains » que sont conservés les corps d’hommes « plongés » dans « un sommeil chaud » (p. 13). Ici est réemployée l’image de l’eau comme réservoir d’énergie en puissance. Le « Grand récit » nbic et les représentations (construites) du « nanomonde », auxquels appartiennent, entre autres, les œuvres de science-fiction citées ci-dessus et le rapport de la National Science Foundation,
se fondent sur la pensée transhumaniste. En effet, l’un des éditeurs du rapport de la nsf, l’historien des religions William Bainbridge, se déclare ouvertement transhumaniste.
Le transhumanisme est un posthumanisme. Les posthumanistes entendent accélérer le passage de l’ère humaine à l’ère posthumaine, et ce grâce au développement accru des nouvelles technologies, et en particulier grâce au développement de la convergence nbic. L’énergie est précisément un concept central dans la philosophie posthumaniste.
Le manifeste posthumaniste est, à ce sujet, des plus explicites :
« Everything that exists anywhere is energy. »

Dans la perspective où le corps humain est le microcosme du macrocosme, l’énergie contenue dans l’antre de la terre possède son doublon dans le corps humain. Tout comme l’énergie cosmique se trouve au centre de la terre (à l’intérieur), l’énergie comme étincelle de vie se situe dans le corps humain. L’énergie est intérieure. Le paradigme du corps comme énergie est d’ailleurs très répandu.
Dans cette perspective, le scénario de la grey goo, évoqué par l’ingénieur américain Eric Drexler dans Engins de création, L’avènement des nanotechnologies, et popularisé en 2002 par Michael Crichton dans le roman La proie,
prend une ampleur nouvelle. L’Omphalos, dans Oblique, est infesté d’abeilles et de guêpes. À leur image, les « nanos aspirent » l’énergie vitale, le souffle de vie. Le corps est littéralement vidé de son énergie, et de fait, de toute vie. Greg Bear utilise, à la mort du personnage de Jenner, l’image du « brouillard corrosif » (p. 554). Dans La Proie de Crichton, les personnages sont confrontés à un « essaim » de nanos. Les insectes sont précisément les modèles des « assembleurs répliquants ». La mort du lapin chez Michael Crichton est similaire à la mort de Jenner chez Greg Bear. Les nanoparticules s’immiscent dans le corps de l’animal et absorbent l’énergie vitale qui y est contenue. La « gelée grise » est en somme une actualisation de la figure vampirique. Comme le vampire suce le sang de ses victimes, la gelée grise suce l’énergie vitale de l’homme et de son environnement. En se multipliant, ses « auto-répliquants » étendent la couleur grise sur le monde, faisant disparaître toute lumière, c’est-à-dire toute énergie, et, subséquemment, toute création. Chez les stoïciens, la notion d’énergie correspond au concept de tonos. Il est la « tension » qui anime l’homme. Il rejoint donc bien l’image de l’énergie comme principe de vie. De plus, tonos est lié à pneuma, le souffle. La vie repose sur l’étincelle et le souffle (le souffle de vie). Deux principes vitaux qui sont, dans le récit de la grey goo, aspirés et étouffés par les nouveaux objets techniques.
Mais la technologie peut être aussi un moyen de maîtriser l’énergie vitale et, de fait, de devenir créateur. L’imagination matérielle attise la volonté de puissance du rêveur. L’énergie appelle la démiurgie.

La flamme créatrice : énergie et démiurgie.


« Toute vie implique une combustion »
Honoré de Balzac
La recherche de l’absolu


Le feu est l’image matérielle de l’énergie. Les mythes cosmogoniques et anthropogoniques ont leurs héros pyrogènes. Gaston Bachelard, dans sa Psychanalyse du feu,
montre que le feu est l’un des principes d’explication universelle. Il est « l’ultra-vivant ».
Selon Héraclite, le feu est même à l’origine du monde. La possession et la maîtrise du feu sont donc synonymes de puissance. Qui connaît les secrets du feu connaît les secrets du monde. Les volatiles sont les possesseurs privilégiés de ce savoir. Ils maîtrisent le feu (et la chaleur), et, de fait, la vie. Le roitelet (petit roi des oiseaux)
est l’un de ceux-là. À l’instar de l’oie en Egypte, le roitelet est un oiseau solaire
aux pouvoirs divins. Pour Aristote, il est « le plus vieux » et « le plus divin » des oiseaux. Nombre de récits folkloriques (comme en Normandie, par exemple) font état du vol originel du feu céleste perpétré par le roitelet.
Oiseau doté d’une intelligence et d’une ruse hors du commun, le roitelet est un oiseau druidique.
Sa science, comme celle du druide, est absolue. Le voleur de feu s’approprie l’énergie vitale. Ainsi, en acquérant le feu, l’homme devient lui-même capable de rivaliser avec la divinité. Sa ruse technique (mètis) passe précisément par la maîtrise du feu, c’est-à-dire par la maîtrise de l’énergie vitale. La figure mythique de Prométhée, autre voleur de feu, est responsable du devenir humain. En élaborant un moyen de transporter le feu (en le plaçant dans la tige creuse d’un fenouil), Prométhée élabore un moyen de le conserver. Prométhée, modèle d’ingéniosité et héros culturel, donne ainsi à l’homme la possibilité d’intervenir sur la Nature (Mère Nature), de la copier, voire de la défier.
La technique du feu fait de l’homme un forgeron. Comme le dit Mircea Eliade, c’est en maîtrisant le feu que l’homme s’est senti
« capable de collaborer à l’œuvre de la Nature ».

Puisque le feu symbolise l’énergie vitale, le forgeron devient un nouveau créateur. Il façonne la matière, le cosmos, l’homme. Il engendre la vie. En effet, selon Mircea Eliade, il y a une
« symétrie secrète entre la métallurgie et l’obstétrique ».

Le fourneau est assimilé à une matrice. Dans Les travaux et les jours d’Hésiode, c’est à Héphaïstos qu’est confié le « modelage » de Pandora, à partir de terre et d’eau.
C’est donc le dieu du feu (souterrain) qui donne vie à la matière. Ici, le dieu des forgerons se fait potier.
L’homme est, quant à lui, créé par Prométhée, le Titan qui ravit le feu aux dieux, inventeur de diverses techniques et notamment du moyen de le conserver (le « Porte-Feu »). Il façonne les hommes avec de l’argile et probablement du feu. Le feu est définitivement élément de puissance.
La tentation démiurgique se manifeste également à travers l’intention alchimique. Et ne s’agit-il pas ici aussi de manipuler l’énergie contenue dans la matière ? C’est d’ailleurs une rêverie alchimique qui motive Victor Frankenstein à pénétrer les secrets de la vie et à créer un être vivant. Au xix
e siècle, au moment de la révolution industrielle, l’imaginaire du feu est actualisé dans le contexte d’une science toute-puissante. Le feu, comme manifestation de l’énergie vitale, fait place à l’image de l’électricité. L’œuvre de Mary Shelley, Frankenstein ou le Prométhée moderne (1830),
sera le vecteur majeur de cette nouvelle mythologie. Le scientifique adopte les traits de l’alchimiste, de l’apprenti sorcier, du créateur. Encore une fois, la maîtrise de l’énergie (ici électrique) rend possible la création d’un être vivant. La main détentrice de l’énergie anime l’artificiel :
« Je rassemblai autour de moi les instruments qui devaient me permettre de faire passer l’étincelle de la vie
dans la créature inerte étendue à mes pieds » (p. 119)
« Créateur mille fois maudit ! Pourquoi vivais-je donc ? Pourquoi en cet instant n’éteignis-je point l’étincelle de vie que vous m’aviez si légèrement transmise ? » (p.
217)

Le principe de vie est ranimé par l’électricité. Frankenstein, le forgeron et l’alchimiste convoquent la même image d’une énergie secrète (« étincelante ») animant la matière, donnant vie à un corps fabriqué « artificiellement ». L’énergie est une condition centrale de la cosmogonie et de l’anthropogonie. Elle donne vie au monde (l’énergie secrète de la Tellus Mater), elle est civilisatrice (le feu permettant le passage du cru au cuit), elle anime la matière, elle anime le corps de tout être vivant. L’imaginaire nbic convoque la même image. La construction du nanomonde nécessite la même énergie vitale, la même chaleur, le même flux électrique. Les figurations mêmes de ce nanomonde le montrent.
Les différents profils de l’énergie se fondent en définitive sur un même réflexe imaginaire : le cosmos et l’homme ne sont possibles que grâce à une énergie mystérieuse, omniprésente, souterraine, intérieure. Les nouvelles technologies, praxis humaine, expriment la volonté de puissance, humaine, de maîtriser la Nature, de remplacer le Dieu mort.
Et ce défi passe par la maîtrise de l’énergie. Le corps humain est encore conçu comme le paradigme de l’énergie.
Il contient le feu sacré. Alors que le cadavre est froid, le corps vivant est chaud. L’énergie vitale y brûle constamment. Il en est de même pour le posthumain. Etre hybride, résultat du couplage de l’homme et de la machine, du naturel et de l’artificiel, il reste encore un être animé de l’énergie vitale, un corps chaud. L’anthropomorphisation de la machine passe non seulement par les formes, mais aussi par les couleurs. L’hybridation de l’homme et de la technique ne doit pas faire perdre au premier l’énergie vitale, « l’étincelle de vie », qui le lie au cosmos. La représentation du posthumain par l’artiste transhumaniste Natasha Vita-More
est en cela significative :


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Les degrés d’intensification des couleurs (ici, des couleurs chaudes et solaires) laissent deviner la circulation des flux et le « rayonnement énergétique » (de la vie organique). L’image du corps comme énergie est encore prégnante dans l’imaginaire occidental. Dans
La possibilité d’une île de Michel Houellebecq,
le corps du « prophète » (personnage central de la secte des Elohims)
adopte les traits du phénix.
« Il s’était donc jeté dans un volcan, livrant au feu son corps physique vieillissant afin de renaître, au troisième jour, dans un corps rénové. » p. 286
C’est par le feu qu’il se régénère. L’énergie vitale est réactivée, revivifiée, ranimée. La résurrection est flamboyante.
Néanmoins, les imaginaires de la cybernétique et de l’ingénierie semblent prendre peu à peu le pas sur l’imaginaire énergétique, notamment en ce qui concerne le corps. Certes, les nouvelles technologies, et en particulier la convergence nbic, conservent les images mythiques montrant le cosmos et l’homme animés d’une même énergie secrète. Cependant, le récit nbic (avec en son cœur l’image du « nanomonde ») tend à construire un nouvel imaginaire de la matière et du corps. Les matières deviennent interchangeables et programmables, le corps est perçu comme de l’information. Le projet d’« interconnected brains »,

présenté dans le rapport américain sur les technologies convergentes, en est un exemple éloquent. Le monde lui-même est perçu comme le lieu d’échanges permanents d’informations. Un nouvel imaginaire du corps dans les cultures occidentales se met donc en place.
Les paradoxes, fluctuations et confrontations sont les ingrédients nécessaires au dynamisme de la vie imaginaire. Même si des changements sont en cours, l’héritage mythique persiste et sous-tend les discours technologiques de l’Occident. Comme nous l’avons vu ici, les représentations de la convergence nbic et de son monde (le « nanomonde ») se construisent en référence à l’imaginaire de l’énergie comme principe de vie et de création. Les nouvelles technologies offrent à l’homme postmoderne un nouveau défi démiurgique à relever. Le récit de la convergence nbic serait-il une nouvelle cosmogonie sans dieu ?