La goutte d’eau


Hans Christian Andersen



Hans-Christian Andersen fut un observateur attentif des progrès scientifiques et techniques de son temps. Il s’intéresse aux montgolfières, à la plongée sous-marine, à l’électromagnétisme, découvert par son ami le physicien Ørsted (1777-1851). La pose d’un câble télégraphique sous-marin entre l’Amérique et l’Europe nous vaut le conte « Le grand serpent de mer» où il célèbre cette abolition des distances entre les peuples et les cultures que rendent enfin possible les moyens modernes de communication. On trouve dès ses premiers livres des anticipations de ce que seront les voyages en avion, le tourisme aérien entre l’Amérique et l’Europe (« Dans des milliers d’années ») et même le tunnel sous la Manche. Les débuts des chemins de fer le rendent lyrique, les daguerréotypes puis la photographie le fascinent. Un conte comme « La dryade », écrit en 1867, à l’occasion de l’Exposition universelle de Paris, qu’il visita à plusieurs reprises, permet de se faire une idée de l’enthousiasme d’Andersen pour les conquêtes de son temps.
Il se fait présenter le microscope, se met à rêver aux possibilités ouvertes par l’infiniment petit (« La goutte d’eau », conte reproduit ici), aux progrès de la biologie (« Les petits verts »). Cependant, cet enthousiasme pour la modernité n’est pas celui d’un esprit naïf et non critique. En certains passages, Andersen fait état de l’inquiétude que peut inspirer le règne montant de la machine, ce qu’il appelle parfois l’empire de « Maître Exsangue » et de ses esclaves. Dans ce regard qu’il pose sur le monde moderne, on reconnaît l’influence d’Ørsted, auquel sont dus non seulement la découverte de l’électromagnétisme mais encore un ouvrage célèbre, L’Esprit dans la nature (1851), qui a définitivement influencé les conceptions esthétiques d’Andersen. Pour Ørsted, la nature est pénétrée par l’esprit et ce que le savant saisit conceptuellement, l’artiste peut le percevoir par l’intuition et l’imagination. La route est ainsi ouverte pour la recherche d’une esthétique nouvelle et une redéfinition des rapports de la science et de la poésie.

C’est dans cette voie que va s’engager Andersen et l’on peut trouver dans de nombreux contes (« Le rossignol », « La dryade », « La cloche », « La goutte d’eau ») un écho de cette recherche d’une esthétique nouvelle qui, tournant le dos à la vieille muse romantique glorifiant le passé, allait chercher désormais son inspiration dans les progrès de la science.
[D’après Michel Forget, « Un écrivain humaniste ouvert sur le monde », www.cndp.fr/revueTDC/899-72936.htm]

Tu sais sûrement ce qu’est un verre grossissant, un de ces verres de lunette ronds qui grossissent tout cent fois ? Lorsqu’on le tient devant son œil et qu’on regarde une goutte d’eau de l’étang, on apercoit plus d’un millier d’animaux bizarres, qu’on ne voit jamais dans l’eau d’habitude, mais qui y sont, et c’est pour de vrai. On dirait presque une assiette remplie de crevettes qui sautent l’une sur l’autre, et elles sont très voraces, elles s’arrachent les bras et les jambes, et diverses parties du corps, et elles sont pourtant très contentes, à leur manière.

Or, il y avait une fois un vieillard que tout le monde appelait Grouille-Fourmille, car il s’appelait comme ça. Il voulait toujours tirer le meilleur parti de tout, et quand cela ne marchait pas, il avait recours à la magie.
Et voilà qu’un jour, il était assis, son verre grossissant sous 1’œil, et qu’il regardait une goutte d’eau qu’on avait prise dans une flaque d’eau dans Ie fossé. Oh ! comme cela grouillait et fourmillait ! Tous ces milliers de petites bêtes sautillaient et bondissaient, se tiraillaient et se mangeaient les unes les autres.
« Mais c’est horrible ! dit le vieux Grouille-Fourmille. Ne peut-on pas faire en sorte qu’elles vivent en paix, et que chacune s’occupe de ses propres affaires ? » Et il réfléchit et réfléchit, mais cela ne marchait pas, il fallait done qu’il ait recours à la magie. « Il faut que je leur donne des couleurs pour qu’on puisse les distinguer ! » dit-il, puis il versa quelque chose comme une petite goutte de vin rouge dans la goutte d’eau, mais c’était du sang de sorcière, de la meilleure espèce à deux schillings ; et le corps de toutes les étranges bêtes devint tout rose, on aurait cu une ville entière remplie de sauvages tout nus.
« Qu’est-ce que tu as là ? » demanda un autre vieux magicien, qui n’avait pas de nom, et c’est ce qu’il avait de bien.
« Si tu arrives à deviner ce que c’est, dit Grouille-Fourmille, je t’en ferai cadeau, mais ce n’est pas facile à trouver, quand on ne le sait pas ! »
Et le magicien qui n’avait pas de nom regarda avec le verre grossissant. On aurait vraiment dit une ville entière ou tous les gens se déplaçaient sans habits ! C’était affreux, mais c’était encore plus affreux de voir comment l’un poussait et bousculait l’autre, comment ils se tiraillaient et s’attrapaient, se mordaient et se traînaient les uns les autres. Ce qui était tout en dessous voulait aller au-dessus et ce qui était au-dessus voulait aller en dessous ! Voyez-vous cela ! sa patte est plus longue que la mienne ! paf ! enlevons-la ! Voilà quelqu’un qui a un petit bouton derrière l’oreille, un petit bouton innocent, mais il lui fait mal, et il n’a qu’à lui faire encore plus mal ! et ils le mordillèrent et le tiraillèrent, et ils Ie mangèrent à cause du petit bouton. Quelqu’un était là, très tranquille, comme une jeune demoiselle, et elle ne demandait rien d’autre que la paix et Ie calme, mais ils la firent s’avancer, et ils la tiraillèrent, la traînèrent et la mangèrent !
« C’est on ne peut plus amusant ! » dit le magicien.
« Certes, mais qu’est-ce que c’est, à ton avis ? demanda Grouille-Fourmille. Est-ce que tu peux le trouver ? »
« Ça se voit facilement ! dit l’autre. C’est Copenhague, bien sûr, ou une autre grande ville, elles se ressemblent toutes. C’est une grande ville ! »
« C’est de l’eau du fossé  » dit Grouille-Fourmille.