Un poète défiela science


Sully Prudhomme


Sully Prudhomme, poète parnassien, est surtout connu comme auteur de vers lyriques d’une virtuosité classique un tantinet déconsidérée aujourd’hui. On a peine à imaginer la réputation qui fut la sienne : admis à l’Académie française en 1881, il fut, en 1901, le premier écrivain à recevoir le prix Nobel de littérature. Et l’on a oublié que, ayant suivi une formation d’ingénieur, Sully Prudhomme travailla comme tel au Creusot, et garda un vif intérêt pour la science et ses problèmes philosophiques auxquels il consacra plusieurs longs poèmes. C’est dans cette perspective aussi qu’il proposa une étrange traduction en alexandrins du grand poème de Lucrèce, De la nature des choses (tout au moins de son premier livre), précédée d’une très longue préface, constituant un véritable essai d’épistémologie. Le poème qui suit, extrait de La justice (1878), où il est simplement intitulé « Prologue », est révélateur de l’ambiguïté profonde des rapports de la culture avec la science dans la seconde moitié du xixe siècle. Débutant par la déploration romantique sur le désenchantement du monde dû à la science, et s’en écartant sans pour autant basculer dans le triomphalisme scientiste, il s’achemine vers une conclusion stoïque, refusant l’inéluctabilité du divorce entre poésie et raison, mais sans entretenir l’illusion d’une rassurante nouvelle alliance.


Les étoiles au loin brillent silencieuses,
Au fond d’un ciel sans lune, éclatantes ce soir,
Comme dans leur écrin les pierres précieuses
Semblent de plus belle eau sur un velours plus noir.

L’âme, simple autrefois, vers le ciel élancée,
Par l’extase et l’espoir les atteignait là-haut ;
Elle en pouvait jouir, comme une fiancée
Choisit les diamants qui l’orneront bientôt.

Mais, en les contemplant, l’âme aujourd’hui soupire :
De ces feux qu’elle observe elle n’attend plus rien ;
Et le rare songeur qui d’en bas les admire
N’a plus les calmes nuits du pâtre chaldéen.

Comment prier, pendant qu’un profane astronome
Mesure, pèse et suit les mondes radieux ?
On l’entend qui les compte, et sans terreur les nomme
Des grands noms que portaient d’inoubliables dieux.

Nos yeux qu’au ciel déchu son doigt hautain dirige,
Y voient par la raison tout l’azur balayé,
Phoebus banni lui-même, et le fougueux quadrige
Qui promenait sa gloire, à jamais enrayé.

Comment rêver, pendant qu’à d’effrayants ouvrages
L’adroit physicien s’évertue ? On l’entend
Qui fait grincer la lime et, chasseur des orages,
Aiguise et dresse en l’air le piège qu’il leur tend ;

On voit, au poing du dieu qui faisait le tonnerre,
Les foudres défaillir en servage réduits :
Ce vainqueur des titans, devenu débonnaire,
Devant un fer de lance abdique au fond d’un puits.

Comment chanter, pendant qu’un obstiné chimiste
Souffle le feu, penché sur son œuvre incertain,
Et suit d’un œil fiévreux un atome à la piste,
De la cornue au four, du four au serpentin ?

Dans les combats légers de l’air avec la feuille
Il nous fait voir un gaz attaquant du charbon ;
La fleur même pour nous, depuis qu’il en recueille
L’âme sous l’alambic, ne sent plus aussi bon.

Et quel amour goûter, quand dans la chair vivante
Un froid naturaliste enfonce le scalpel,
Et qu’on entend hurler d’angoisse et d’épouvante
La victime, aux dieux sourds poussant un rauque appel ?

Depuis qu’en tous les corps on a vu la dépouille
Des tissus les plus fins grossir sous le cristal,
Le regard malgré soi les dissèque et les fouille,
Des apprêts de la forme inquisiteur brutal.

Plus de hardis coups d’aile à travers le mystère,
Plus d’augustes loisirs ! Le poète a vécu.
Des maîtres d’aujourd’hui la discipline austère
Sous un joug dur et lent courbe son front vaincu.

Il les croit forcément, qu’il sache ou qu’il ignore
Où leur propre croyance a trouvé son appui ;
La nature est la même et lui sourit encore,
Mais il ne la voit plus que par eux, malgré lui.

« Sais-tu, lui disent-ils, téméraire poète,
S’il est rien qu’il te faille encenser ou honnir ?
Dans le ciel impassible il n’est ni deuil ni fête,
Aucun despote à craindre, aucun père à bénir. 

» Renonce à la prière aussi bien qu’au blasphème :
Les êtres, affranchis des dieux bons ou méchants
Ont pour divinités les lois de leur système,
Pour dogme leur plaisir, pour devins leurs penchants.

» Tu formes à l’aveugle, au seuil du cimetière,
Pour notre espèce un vœu trop humble ou trop altier :
Tu ne sauras jamais sa destinée entière
Sans l’apprendre avec nous de l’univers entier. 

» Une œuvre s’accomplit, obscure et formidable ;
Nul ne discerne, avant d’en connaître la fin,
Le véritable mal et le bien véritable :
L’accuser est stérile, et la défendre, vain. »

Alors il n’est plus sûr de chanter sans méprise,
De ne pas malgré lui faire mentir ses vers ;
L’apparence, vapeur capiteuse, le grise,
Mais la réalité se fait jour au travers.

Le masque se déchire et par lambeaux s’envole.
La nature n’est plus la nourrice au grand cœur ;
Elle n’est plus la mère auguste et bénévole,
Aimant à propager la grâce et la vigueur,

Celle qui lui semblait compatir à la peine,
Fêter la joie, en qui l’homme avait cru sentir
Une âme l’écouter, divinement humaine,
Et des voix lui parler, trop simples pour mentir.

Il apprend que sa face, ou riante ou chagrine,
N’est qu’un spectre menteur ; tendre fils, il apprend
Qu’elle offre sans tendresse à ses fils sa poitrine,
Et berce leur sommeil d’un pied indifférent ;

Que c’est pour elle, et non pour eux qu’elle travaille ;
Que son grand œil d’azur leur sourit sans regard ;
Que l’homme dans ses bras meurt sans qu’elle en tressaille,
Né de père inconnu dans un lit de hasard.

Il ressemble à l’enfant que personne n’avoue,
Et qui, d’âge à scruter les lois dont il pâtit,
Cherche et souffre, accablé des voiles qu’il secoue
Et qu’il ne sentait pas quand il était petit ;

Et comme l’orphelin s’adresse à la justice,
Dès qu’il n’espère plus tenir de la bonté
Un tissu qui le vête, un blé qui le nourrisse,
Tous les dons sur lesquels il avait trop compté,

Depuis qu’il a senti faillir la providence
Aux saintes missions que lui prêtait la foi,
Ailleurs que chez les dieux il cherche une prudence,
À défaut d’une grâce, une équitable loi.

Un trouble tout nouveau le remue ; il s’écrie :
« Ô ma muse, ma muse, à quoi donc songeons-nous ?
Ne décorons-nous point du nom de rêverie
Des ivresses, des deuils et des oublis de fous ?

» Pour moi, je ne veux plus répandre à l’aventure
Ma louange et mon blâme, et j’en aurai souci !
Je veux moi-même enfin, je veux à la nature
Réclamer la justice et la lui rendre aussi !

» Une indiscrète fente au rideau s’est ouverte :
Ma fièvre de tout voir ne se peut plus guérir ;
Je ne supporte pas la demi-découverte,
Il me faut maintenant deviner ou mourir.

» Car le poète, lui, cherche dans la science
Moins l’orgueil de savoir qu’un baume à sa douleur.
Il n’a pas des savants l’heureuse patience,
Il combat une soif plus âpre que la leur.

» En vain de ce qui souffre il connaît la structure,
Il croit ne rien savoir tant qu’un doute odieux
Plane sur le secret des maux que l’être endure,
Tant que rien de meilleur n’a remplacé les dieux.

» Ô ma muse, debout ! Suivons de compagnie
La science implacable, et, degré par degré,
Voyons si de partout la justice est bannie,
Ou quel en est le siège et l’oracle sacré ! »

La muse tremble et dit : « Quel vol tu me demandes !
Puis-je où tu veux aller t’escorter sans péril ?
J’ai besoin d’air sonore, et mes ailes, si grandes,
Sont trop lourdes pour fendre un élément subtil.

» Un abîme sans ciel, peuplé d’ombres ténues,
N’offre à mon large essor aucun solide appui ;
Parmi les moules creux et les vérités nues
Je périrai bientôt de détresse et d’ennui...

» Tu ne m’entendras plus ou tu me feras taire,
Tantôt m’abandonnant, tantôt sourd à mes cris,
Me forçant à ramper pour consulter la terre
Sans pitié pour mes mains et mes genoux meurtris. »

» Oh ! Ne dédaigne pas le service à me rendre !
Si tu n’es plus l’épouse, au moins reste la sœur !
L’ordre même est un rythme, et pour le bien comprendre,
Un bercement sublime est utile au penseur.

» Courage ! La pensée est généreuse et sûre,
Elle te soutiendra. Mais adieu ta chanson !
Que l’archet seulement me batte la mesure
Si le luth à ma voix refuse l’unisson ! »