La colonisation scientifique de l’ignorance

où l’on montre que la vulgarisation scientifique a quelque chose à voir avec la propagation du scientisme et avec sa mise en scène dans la psychanalyse

Baudouin Jurdant



Dans cette intervention, je défendrai la thèse suivante : la vulgarisation scientifique, entendue comme cette opération qui, dès les débuts de la science moderne en Europe, tente de faire partager par un large public, la vision qu’ont les scientifiques du monde et de ses problèmes, peut sans doute être considérée comme l’outil de propagation privilégié de l’idéologie scientiste.


Mais plus précisément, qu’est-ce que le scientisme ? Je prétends qu’il ne s’agit pas seulement d’une idéologie parmi d’autres, mais plutôt de ce qui, à l’aube du xixe siècle, doit être considéré comme le moule dans lequel vont se couler toutes les idéologies qui vont s’inventer et s’épanouir tout au long du xixe et du xxe siècles. Le scientisme serait ce qui définit le concept même d’idéologie. N’oublions pas comment le mot lui-même apparaît au détour de cet ouvrage publié par Antoine Louis Claude Destutt de Tracy en 1801, Les éléments d’idéologie, où l’auteur exprime son intention d’offrir à la curiosité scientifique l’« objet » dont l’étude scientifique doit parachever une vision scientifique du monde dans toute son intégralité objective. Selon l’auteur, cet « objet » qui doit clore la liste des objets susceptibles d’être étudiés scientifiquement, c’est précisément l’idée. L’idéologie, c’est la dernière science possible, la science de l’idée. On pourrait ajouter avec Roland Barthes : la science de l’Idée en tant que celle-ci, précisément, domine.

Dans son introduction à l’ouvrage, Destutt de Tracy défend la légitimité de son entreprise en montrant que l’idée possède une existence objective, c’est-à-dire, indépendante du statut qu’elle peut avoir dans la conscience subjective des individus. L’idée peut se communiquer d’une conscience à l’autre, elle peut se transmettre de génération en génération, bref, bien qu’elle soit immatérielle, son statut s’apparente à celui d’un objet réel et concret et donc la rend susceptible d’une étude scientifique analogue à celles qui nous font connaître scientifiquement les objets réels et concrets du monde qui nous entoure.

On me rétorquera sans doute que Destutt de Tracy est loin d’être reconnu comme le fondateur du scientisme. Il s’agit d’un idéologue qui, sur les traces d’auteurs comme Condorcet ou Condillac, s’enthousiasme pour l’essor prodigieux des sciences de son époque. Le scientisme serait plutôt un système de pensée et de valeurs dont l’explicitation se situe dans les œuvres d’auteurs comme Ernest Renan, Marcellin Berthelot, Félix Le Dantec, Camille Flammarion, Edmond About, etc.



Une profession de foi scientiste


« Un jour viendra où chacun emportera pour se nourrir sa petite tablette azotée, sa petite motte de matière grasse, son petit morceau de fécule ou de sucre, son petit flacon d’épices aromatiques, accommodées à son goût personnel ; tout cela fabriqué économiquement et en quantités inépuisables par nos usines ; tout cela indépendant des saisons irrégulières, de la pluie, ou de la sécheresse, de la chaleur qui dessèche les plantes, ou de la gelée qui détruit l’espoir de la fructification ; tout cela, enfin, exempt de ces microbes pathogènes, origines des épidémies et ennemis de la vie humaine. Ce jour-là, la chimie aura accompli dans le monde une révolution radicale, dont personne ne peut calculer la portée ; il n’y aura plus ni champs couverts de moissons, ni vignobles, ni prairies remplies de bestiaux. L’homme gagnera en douceur et en moralité parce qu’il cessera de vivre par le carnage et la destruction des créatures vivantes. »
(Discours prononcé par Marcellin Berthelot lors d’un banquet de la Chambre syndicale des produits chimiques, le
5 avril 1884). Ce texte est cité par Denis Collin sur http://perso.orange.fr/denis.collin/scientisme.htm


En situant l’origine du scientisme dans l’œuvre de Destutt de Tracy, je voudrais souligner l’effet de refoulement qu’a pu avoir le jugement que profère Marx à l’encontre de Destutt et de la problématique élaborée par ce dernier dans ses
Éléments d’idéologie. Marx est très sévère avec Destutt de Tracy. Il déclare clairement de lui qu’il n’a rien compris. Personnellement, j’aurais tendance à dire que, en l’occurrence, c’est Marx qui ne comprend pas la problématique sous-jacente à l’ouvrage de Destutt de Tracy, qui est précisément celle du scientisme, idéologie dont Marx se fera, malgré lui sans doute, l’un des champions.

J’anticipe sur une deuxième objection qui pourrait m’être faite : le scientisme n’est-il pas, sous la forme explicite que lui ont donnée les auteurs de la seconde moitié du xix
e siècle une idéologie dépassée, que personne, aujourd’hui, n’oserait revendiquer pour lui-même ? Ernest Renan et Félix Le Dantec ne sont pas des auteurs que l’on continue à lire pour les valeurs qu’ils ont si énergiquement défendues. À cette objection, je répondrais volontiers que, même si nous pouvons refuser d’être étiqueté « scientiste » au nom de ces valeurs précisément auxquelles nous n’adhérons pas forcément, il n’en reste pas moins que dans nos actes quotidiens, dans les références qui peuvent à nos yeux légitimer toute prétention à un discours vrai, dans les jugements que nous portons sur nous-mêmes et sur les autres, dans toutes ces circonstances qui rythment notre vie de tous les jours, la science tient la première place. Nous sommes scientistes sans en avoir conscience, de la même façon que Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir. Il me semble donc intéressant de revenir sur cette question du scientisme, en tant qu’il s’agit ici d’une idéologie à laquelle personne ne peut véritablement échapper, pas plus aujourd’hui qu’hier.

Tel est le cadre qui me permet d’évoquer plus précisément le rôle de la vulgarisation scientifique dans cette espèce de propagation de l’idéologie scientiste. C’est en effet par le biais de cette vulgarisation que l’ensemble de la société aux xvii
e/xviiie siècles découvre des sciences qui s’adressent directement aux profanes, à tous ceux qui, bien que non-scientifiques, sont supposés pouvoir néanmoins tirer profit des nouvelles représentations des choses et du monde que peut offrir la science.

En principe, la vulgarisation scientifique est là pour combler le fossé qui existe entre les savants et les autres, pour faire passer quelques bribes du savoir des savants au peuple dans le langage du peuple justement (on devrait d’ailleurs dire dans les langages du peuple). À l’instar d’un prisme, elle décomposerait le faisceau de lumière blanche de la science pure en ses multiples composantes colorées correspondant chacune à une couche sociale caractérisée par son niveau d’instruction initial et le style langagier qui lui correspond.

Mais de nombreuses enquêtes ont montré que cette transmission populaire du savoir est illusoire et que, quand sont effectivement transmis certains éléments, ils sont soumis à des distorsions inévitables qui les rendent méconnaissables aux yeux de ceux qui sont à l’origine de ces éléments. Tout le monde a entendu parler des trous noirs et du big bang mais ce qu’il peut y avoir de scientifique derrière ces notions devenues familières est généralement perdu.

Ce n’est pas cet effet didactique très aléatoire qui doit retenir ici notre attention mais plutôt la manière dont cette littérature de vulgarisation a un impact sur l’ignorance du profane. Elle ne supprime pas cette ignorance. Elle ne la réduit guère. Elle la domestique plutôt.

Examinons tout d’abord en quoi consiste cette ignorance du grand public. Il s’agit de trouver le plus grand dénominateur commun de l’ignorance. Il n’est pas difficile dès lors de voir que le questionnement sous-jacent à cette ignorance commune se constitue des grandes questions — sans réponses — qui nous hantent dès que nous avons la parole : d’où vient la vie ? d’où vient le monde ? d’où venons-nous ? (questions cosmologiques), qu’est-ce que la mort ? quand aura lieu la fin du monde ? quelles catastrophes guettent l’humanité ? (questions eschatologiques) qu’est-ce que l’homme ? qui suis-je ? suis-je normal ? (questions anthropologiques).
C’est ainsi que se structure le fonds d’ignorance qui, en même temps, comme on peut s’en apercevoir, est aussi le fonds de commerce théologique des religions.

En effet, comme vous le savez peut-être, la théologie se divise en trois grands sous-ensembles, soit respectivement la cosmologie, l’anthropologie et l’eschatologie. Ce fonds d’ignorance constitue la trame du désir de savoir — de la libido sciendi — exploité par la vulgarisation scientifique. Il n’est pas difficile de trouver des exemples pour illustrer ce point. Si, en France ou au Canada, vous voulez emplir une grande salle de conférences avec un public avide de connaissances, vous n’avez qu’à programmer Hubert Reeves. D’ailleurs n’importe quel autre astronome ou cosmologue pourra aussi bien faire l’affaire. Qui peut résister à la fascination qu’exerce sur nous le monde des étoiles ?

Une autre possibilité pour séduire un public de profanes avec certains chapitres de la science serait de l’attirer sur fond de catastrophe nucléaire, climatologique, démographique, ou autre. Même si la déontologie des journalistes scientifiques les incite à se méfier du sensationnalisme, il est difficile de résister à piquer la curiosité des profanes en leur annonçant de grandes découvertes ou de grandes catastrophes. Il s’agit là d’une stratégie de séduction dont nous savons tous qu’elle ne peut guère déboucher sur de véritables gains didactiques importants.
Enfin, il est clair que tout ce qui relève de notre santé physique ou mentale détient un potentiel d’attraction particulièrement évident auprès du grand public, comme en témoigne le succès des ouvrages de Boris Cyrulnik ou de David Servan-Schreiber.

Examinons maintenant très sommairement la rhétorique déterminant le fonctionnement stylistique de cette littérature. La vulgarisation assure une présence toujours renouvelée des termes et des chiffres de la science dans la langue ordinaire, sans qu’évidemment, ces termes ou ces chiffres puissent être véritablement compris. Par exemple, la limite de validité des chiffres n’est jamais évoquée, ce qui rend absurde leur apparition très fréquente dans cette littérature. Il en va de même pour les mots. Ils sont censés nous désigner des choses dans la réalité mais comme leur sens dépend du contexte scientifique qui en a motivé l’apparition dans la langue, ils ne signifient plus rien. Ils mettent en œuvre une extension sans compréhension. Bachelard a bien décrit la manière dont la précision hors contexte nous renvoie au néant. Les mots savants sont là pour attester du fait que ce sont des mots qui savent, des mots qui savent par eux-mêmes en quelque sorte.


Ce que les mots de la science font à l’esprit profane


Andreas Mayer, avec qui je discutais récemment de cette question, me signale cet exemple de l’importance qu’a pu avoir un texte de vulgarisation scientifique sur le comportement du célèbre transexuel Christine Jorgensen. Voici un extrait de son autobiographie :
« Tout en parcourant des yeux les rangées interminables de livres de la bibliothèque locale, un jour, un titre attira brusquement mon attention.
The Male Hormone par Paul de Kruif. (…) J’allai vers la table de lecture la plus proche, m’assis, et me mis lentement à lire. Pendant ce laps de temps d’une après-midi hivernale, il n’y eut pas d’autre monde que celui, fascinant, incroyable, qu’avait créé Paul de Kruif. Des mots peu familiers et de nouvelles idées explosèrent dans mon esprit pratiquement à chaque page. La masculinité est chimique, la masculinité c’est la testostérone, la masculinité semble pouvoir n’être partiellement qu’un état d’esprit. En plus, je devais batailler avec le terme « endocrinologie clinique » qui avait quelque chose à voir avec diverses glandes du corps et leur rapport à la santé et l’état mental. Au fur et à mesure que je lisais, mon esprit se précipitait vers ce nouveau savoir car, à travers le récit, se trouvait entrelacé un mince fil de reconnaissance tiré de mes propres théories privées. (…) Je ne savais pas comment mon propre cas pouvait se rattacher à ces idées mais sur le moment il me parut possible que j’avais mon salut entre les mains : la science de la chimie du corps. »

Christine Jorgensen, A Personal Autobiography, 1967. Un livre récent retrace avec beaucoup de précision l’histoire de ce cas extraordinaire : Joanne Meyerowitz, How Sex Changed: A History of Transsexuality in the United States (Cambridge, ma. : Harvard University Press, 2002).




C’est donc en articulant la littéralité des réponses scientifiques, généralement incompréhensibles, aux grandes questions qui fondent notre « désir naturel de savoir » (Aristote) que la vulgarisation balise notre ignorance. En fait, elle la colonise. Il devient difficile, voire impossible, pour chacun d’entre nous, d’ignorer dans nos propres termes, à notre propre manière. Notre insu se trouve identifié et articulé par des mots qui ne seront jamais les nôtres, car ils font l’objet du monopole des spécialistes sur le discours de la science et sur la réalité qui est censé y correspondre. Ces mots dont la littéralité certifie l’origine scientifique du savoir qu’ils signalent, nous situent dans un rapport de dépendance à la fois culturelle et politique vis-à-vis des experts. Nous sommes ici au cœur du scientisme.

C’est dans un tel contexte que, me semble-t-il, la découverte de l’inconscient par Freud prend véritablement son sens. Si, en effet, notre ignorance ne nous appartient plus, si elle ne peut plus être à l’origine d’un questionnement singulier sur le monde qui nous entoure, sur les autres et sur nous-mêmes, alors, c’est la possibilité même d’émergence du sujet qui s’évanouit. Car le sujet, ou ce qui s’annonce comme tel dans et par la parole, n’a de texture qu’à travers les modalités singulières de son questionnement sur le monde, sur les autres et sur lui-même.
N’est-ce pas cette colonisation de l’ignorance par la vulgarisation scientifique qui se trouve à l’origine de toute cette pathologie du savoir que Freud a repérée dans la névrose et qui se perpétue au travers des parures de la scientificité ? Car en nous désappropriant de notre ignorance, la science vulgarisée nous coupe la parole et nous barre tout accès à ce « dire » de la vérité que Lacan a encapsulé dans la formule : « Moi, la vérité, je parle ! »

L’épistémologie est la science des savoirs de la science. La psychanalyse, en tant que science des savoirs — inévitablement mesurés à l’aune d’une vérité dont la science tend à monopoliser le copyright — peut-elle être autre chose qu’une épistémologie populaire, une épistémologie profane ? C’est la discipline qui permet à n’importe qui d’« ignorer de sa propre manière » pour reprendre la formule permettant à Claude Bernard, d’identifier l’une des exigences les plus radicales de la méthode expérimentale. Elle permet de faire de cette ignorance le ressort d’une créativité socio-culturelle associée à l’usage de la parole. Elle restaure la parole dans ses droits au dire vrai de l’insu.

Ce qui est remarquable dans la découverte freudienne, c’est précisément la manière dont l’inconscient exige de tout un chacun qu’il puisse répondre non pas de sa propre « volonté de faire science », comme dirait Isabelle Stengers pour stigmatiser l’échec de la psychanalyse en tant que science, mais bien du désir de scientificité auquel nul ne peut échapper dans le cadre du scientisme ordinaire caractérisant les sociétés d’aujourd’hui. C’est en répondant individuellement de ce désir, qui engage pourtant la collectivité tout entière, que le sujet pourra peut-être maintenir une parole de vérité de l’intérieur même d’une idéologie, le scientisme, qui, apparemment, la rend difficile, voire impossible.

Dans la discussion qu’il ouvre sur les rapports entre science et psychanalyse, Jean Ladrière nous rappelle que

« …toute entreprise culturelle (et toute entreprise scientifique, en particulier) est animée par une intentionnalité constituante, qui n’est pas explicite, ou ne l’est en tout cas que très partiellement, mais qui peut être rendue apparente par thématisation. »
Dans un autre texte, je montre que, dans les sciences de l’homme et contrairement aux sciences de la nature, cette thématisation est forcément explicite au nom de la manière dont s’y tend un désir de scientificité déjà orienté vers des objets définis à l’avance. La psychanalyse, par contre, qui, aux yeux de Freud, ne pouvait appartenir qu’aux sciences de la nature (What else could it be ?), s’anime elle aussi d’une « intentionnalité constituante »,
(Freud : « J’espère que l’amour des sciences restera en moi jusqu’à la fin de mes jours. »),
mais cette intentionnalité ne peut y apparaître qu’au détour d’une thématisation qui, selon ce qui vient d’être énoncé, doit procéder à une véritable décolonisation de l’ignorance subjective de chacun. Cette thématisation décolonisatrice se soutient des deux grands axes de la pensée freudienne : la différence des sexes et la mort, Eros et Thanatos. Que ce soit à partir de là que l’on puisse avoir à répondre du désir de scientificité dont nous sommes encombrés malgré nous par le scientisme n’a rien d’étonnant, puisque c’est là que la science trouve une limite absolue en résonance profonde avec la manière dont le manque de savoir peut fonder une parole de vérité.



Voici la légende que je propose pour les images publicitaires qui peuvent ilustrer l’article :


La publicité utilise depuis longtemps une terminologie associant les produits qu’elle veut vendre à une scientificité d’apparat. Des « formules scientifiques » qui cherchent à vendre « Teindelys » dans les années 30, à la « puissance dix » de Dior qui vous permettra aujourd’hui de capturer ( !) votre ignorance et de triompher du temps, les mots de la science sont utilisés pour séduire et convaincre. Les cosmétiques sont particulièrement exposés à ce type d’emballage scientifique. Comme on peut le voir dans ces images, ces mots de la science fonctionnent en posant une sorte de voile sur l’ignorance des femmes. C’est ce qui explique leur réaction paradoxale à cette terminologie. Elles disent ne pas en tenir compte dans les choix qu’elles vont faire de leurs produits de beauté. Mais les professionnels du marketing savent néanmoins que cette terminologie fait vendre en effet, malgré l’indifférence déclarée des clientes.
(Cf. Marine Corniou, Mémoire de recherche pour le dess cistem de l’université Paris 7, année 2005).


Autre exemple d’usage abusif d’une terminologie savante dont les connotations sont utilisées pour convaincre : « Issima » de Guerlain qui se targue d’un ciblage de haute précision en évoquant un rayon laser pour séduire : « Offrez à votre peau la  nouvelle  « intervention » cosmétique contre les rides. Issu d’une technologie de haute précision, Successlaser est concentré en actifs qui pointent leur action sur la ride, à l’endroit même où elle prend naissance ; comme pour la combler de l’intérieur. Retissée en son cœur et retendue en surface, votre peau retrouve toute sa plasticité. » Comment résister à de tels arguments ?