« Ça marche ! »

Aline Paillet


Léo renifle encore une fois, s’essuie les yeux et, comme ayant tourné une page définitive, repart en riant vers le jardin où sa mère se repose.
Elle s’étonne du brusque changement d’humeur de son petit Léo après la mort de son poisson rouge. Elle s’en veut un peu de n’avoir pu lui épargner ce chagrin comme pour les huit précédents qui avaient eu la bonne idée de mourir pendant que Léo était à l’école, lui laissant ainsi le temps d’acheter un clone du poisson !

Sept ans, « l’âge de raison », pensa-t-elle, songeuse.
« Quelle épreuve », souffla-t-elle.
Depuis quelques mois, elle ne pouvait plus éviter à son petit Léo la vexation de perdre aux cartes : il s’apercevait de ses manœuvres pour le laisser gagner : il apprit donc la dure loi du hasard.
Autre vexation qu’elle n’avait pas pu lui éviter : la Terre était plus petite que le Soleil et n’était pas le centre de l’univers, ni le paradis et, pour couronner le tout, ce livre que son père lui avait ramené un soir ne laissait aucun doute sur l’origine de l’homme qui n’était rien d’autre qu’un mammifère omnivore !
Les planches et autres illustrations étaient magnifiques, mais redoutablement explicites sur notre pauvre condition humaine.
Pauvre Léo, pensa-t-elle, un ange à qui on avait coupé les ailes et elle, sa mère, n’avait rien vu venir, n’avait rien pu faire pour le retenir dans sa chute !
Léo, mon Léo, le plus beau de tous les enfants !
C’est ainsi que, cette nuit, elle l’avait consolé en le berçant doucement après le cauchemar qui l’avait réveillé en larmes et baignant dans une flaque d’urine. Il était fou de rage ! Son corps ne lui obéissait pas la nuit, ses rêves l’entraînaient hors de lui, de sa maîtrise. Elle avait eu beaucoup de mal à le calmer, mais il avait fini par accepter ses bras tendres et par se rendormir.
Allongée sur sa chaise longue, elle s’émerveillait de la capacité de Léo à dépasser ses peines, ses déceptions, ses angoisses et ses chagrins.
« Quel brave petit soldat, mon Léo », murmura-t-elle dans un sourire en le regardant jouer à l’autre bout du jardin.

Il était en train de construire une catapulte et tentait de détruire un petit tas de briques avec des cailloux lancés par son engin.

La mère de Léo finit par s’assoupir au soleil.
« Ça marche ! ça marche ! »
La mère de Léo sursauta à ces cris de victoire !
« Maman, ça marche ma catapulte ! J’ai cassé toutes les briques et j’ai un peu assommé le chat qui dormait à côté. »
La mère de Léo allait protester quand son mari déboula dans le jardin, le transistor collé à l’oreille en hurlant de joie :
« Ça marche, ça marche ! Ils ont réussi l’essai, écoute comme ça doit être beau ! »
Ils se retrouvèrent tous les trois autour de la chaise longue et du transistor à pileS pour écouter les commentaires enthousiastes et émerveillés du journaliste qui décrivait la lumière fantastique et le magnifique champignon de l’essai nucléaire français en Polynésie au-dessus de l'atoll de Mururoa.
C’était le 2 juillet 1966, et Léo allait souffler ce soir-là les sept bougies de son gâteau d’anniversaire entouré de ses parents et grand-parents.