Notes pour une nouvelle politique scientifique

Jean-Marc Lévy-Leblond


Argument 1 :
L’identification, courante aujourd’hui, entre recherche (scientifique) et innovation (industrielle) est à la fois douteuse et dangereuse. Douteuse, car seule trouve des applications techniques une part des avancées scientifiques, tout à la fois assez faible et imprévisible. Dangereuse, car cette conception porte à privilégier les recherches les plus prometteuses de résultats à court terme, évidemment les moins novatrices. Il en résulte que les moyens matériels se concentrent sur les domaines apparemment riches d’applications potentielles immédiates (biotechnologies, par exemple) et tendent à stagner, voire à régresser, dans les domaines des recherches spéculatives apparemment moins prometteuses. La puissance publique tend ainsi à prendre sur elle les investissements, parfois risqués (voir le projet Iter) en matière de rcecherches appliquées, dont le secteur privé tirera les bénéfices (c’est le cas dans les domaines de l’énergie, de la pharmacologie, etc.). Dans la perspective même du développement industriel, c’est une politique à courte vue puisqu’elle obère la possibilité de découvertes utiles radicalement neuves à moyen terme. Et surtout, une telle conception enferme la connaissance scientifique dans un rôle instrumental et subordonné, au détriment de sa valeur intellectuelle et culturelle dont s’enorgueillissent pourtant nos sociétés.
Propositions 1 :
— Laisser à la charge du secteur privé ce qui lui profitera. L’État peut cependant jouer un rôle incitateur en assurant une part des investissements initiaux de projets technoscientifiques lourds, à la condition de rentrer dans ses fonds en cas de succès, ainsi que par des allègements fiscaux en faveur des entreprises (petites et moyennes surtout) qui développeraient leurs activités de recherche appliquée.
— Réaffirmer le statut culturel de la science, en améliorant de façon importante les conditions de rémunération des chercheurs du service public, et en garantissant la stabilité sur le long terme d’un secteur public de recherche fondamentale sans applications prévisibles évidentes. La décision de consacrer à certaines recherches fondamentales les moyens lourds qu’elles demandent (physique subnucléaire, astronomie spatiale, etc.) ne saurait être assujettie à d’hypothétiques retombées pratiques, mais demande en revanche un arbitrage collectif démocratique.

Argument 2 :
L’activité scientifique fondamentale comprend deux dimensions essentielles :
— production des connaissances (recherche)
— transmission des connaissances (enseignement, popularisation)
L’accent mis unilatéralement sur la première (voir le slogan « Sauvons la recherche ») est contreproductif, car il lui subordonne la seconde. La diffusion du savoir est pourtant une condition de son développement. Aujourd’hui, les universitaires, surtout les plus jeunes, sont surchargés par leurs tâches d’enseignement au détriment de leurs projets de recherche, alors que les chercheurs, surtout les plus mûrs, sont souvent démotivés et frustrés d’activités plus immédiatement gratifiantes. Le statut de chercheur permanent et à plein temps est devenu contre-productif. Le paradoxe est d’autant plus grand que, aujourd’hui, seules les compétences en matière de recherche sont prises en compte dans le recrutement, l’évaluation et l’avancement des scientifiques, y compris les universitaires, qui d’ailleurs ne reçoivent aucune formation professionnelle à leurs tâches d’enseignement.
Propositions 2 :
— Réunifier l’enseignement et la recherche (fondamentale) en créant un corps unique d’enseignants-chercheurs : une carrière normale dans le secteur public comprendrait des activités à la fois d’enseignement et de recherche, en proportions variables suivant la nature des projets scientifiques et la phase de la carrière, régulées par les organismes professionnels paritaires. Les grands organismes de recherche offriraient, non plus des carrières permanentes, mais des postes d’accueil pour les épisodes de recherche à plein temps.
— Intégrer dans la formation des jeunes scientifiques (écoles doctorales), outre la préparation à la recherche, une préparation à l’enseignement. Tenir pleinement compte des compétences pédagogiques des enseignants-chercheurs dans leur recrutement et leur avancement.

Argument 3 :
Les sciences “douces” — sciences sociales et humaines, philosophie et lettres — sont désormais essentielles pour la compréhension de nos sociétés et pour leur transformation, notemment le dialogue interculturel. Leur rôle est de plus déterminant pour empêcher les sciences “dures” — sciences de la nature, mathématiques — de devenir… asociales et inhumaines, tant s’aggravent les problèmes éthiques, politiques et économiques qu’elles posent. Or ces sciences “douces” sont aujourd’hui les parentes pauvres de la recherche, leurs moyens (en postes, locaux, matériel) étant scandaleusement réduits par rapport à ceux des sciences “dures”.
Proposition 3 :
— Augmenter substantiellement les moyens des sciences sociales et humaines et des lettres en leur consacrant une part nettement plus importante des ressources consacrées à la recherche publique. Cette revalorisation doit respecter le caractère propre de ces disciplines sans leur imposer systématiquement la méthodologie quantitative des sciences “dures”, ni réintroduire dans ce secteur les exigences d’applications pratiques critiquées plus haut.

Argument 4 :
La mission des professionnels de la science ne se limite plus aujourd’hui à la seule production de connaissances nouvelles et à la transmission des savoirs acquis. L’impact social et économique des découvertes scientifiques (clonage, ogm, nanotechnologies, etc.), confère aux spécialistes la responsabilité collective de permettre aux citoyens le débat sur les enjeux et les priorités de la politique scientifique.
Propositions 4 :
— Permettre aux scientifiques de faire face à leur responsabilité sociale en élargissant leur formation initiale (dès la licence et jusqu’aux écoles doctorales), y compris et d’abord en sciences “dures”, aux dimensions historiques, philosophiques, sociologiques et économiques de leur activité.
— Pour les enseignants-chercheurs du service public, prendre en compte dans l’évaluation de leur travail professionnel leurs activités sociales (diffusion publique du savoir, participation aux débats citoyens, engagement culturel).

Argument 5 :
Le principe démocratique est aujourd’hui inopérant dans le domaine technoscientifique. Le débat public est embryonnaire et les représentants élus de la population peu engagés sur ce terrain. Un ample mouvement à la fois de diffusion et de discussion des perspectives de développement de la science est une condition nécessaire d’un approfondissement de la démocratie crucial pour l’avenir.
Proposition 5 :
— Assumer au plus haut niveau de l’État cette « mise en culture » de la science, en appuyant les initiatives de terrain (institutions et associations de défense de l’environnement, de santé publique, de culture scientifique, etc.), en assurant la cohérence des pouvoirs publics (ministères chargés de la recherche, de l’éducation, de la culture, de la santé, de l’environnement, etc.), et en en faisant une composante de l’action des organismes de recherche et d’enseignement.