Lu&Vu



Nicola Nosengo
L’Estinzione dei tecnosauri (L’extinction des technosaures)
Sironi, 2004.

Les techniques gagnantes ne sont pas forcément les meilleures. C’est sur cette affirmation somme toute évidente, mais qui vient battre en brèche une idée reçue, que le journaliste scientifique Nicola Nosengo entame sa balade à travers des objets et techniques disparus ou en voie d’extinction, ces « technosaures », comme il les appelle. Cette promenade dans l’histoire des techniques contemporaines se décline en quatre parties, traversant les standards, les stratégies industrielles et les questions de culture technique. Les techniques vidéo-domestiques reviennent à plusieurs reprises, reflétant certes davantage les préoccupations d’aujourd’hui que celles du xxe siècle, mais l’auteur en profite pour suivre son idée de départ, prendre la métaphore de l’extinction des espèces afin d’éclairer notre histoire. Comme il l’affirme à propos du Betamax, « en somme, l’enregistrement vidéo est, pour la technodiversité, l’équivalent d’une forêt équatoriale. » ; il est vain de croire qu’on puisse classer toutes les espèces qui y vivent.

Alors que, pour le Betamax et le phonographe, on voit qu’une technique cependant très prometteuse doit attendre l’épreuve des faits et lutter parfois plusieurs années pour s’imposer, le cas du pneumatique montre qu’une technique installée durablement peut disparaître très vite. Dans le chapitre sur la voiture électrique, l’auteur balaie l’histoire de l’automobile depuis ses débuts pour relever les différents moments où aurait pu s’imposer cette fameuse voiture électrique. Mais dans ce domaine, « on n’a pas une seconde chance ». Ne s’étant pas imposée avant les années 1970, les nouvelles conditions, notamment sociales, ont fait que sa chance est passée.

Dans un autre domaine, l’idée de départ que la civilisation de l’image conduirait nécessairement à l’avènement du visiophone est battue en brèche par des considérations sociologiques. S’appuyant sur les travaux de Hugh Miller, il nous montre que c’est justement l’absence d’image qui a fait le succès du téléphone. Avec la machine volante, et plus précisément l’équivalent aérien de l’automobile, l’auteur met aussi en avant l’importance de la notion de réseau : le succès d’une technique ne peut se mesurer à l’aune de simples critères d’utilité ou de faisabilité. Une innovation ne peut s’imposer que si l’organisation législative et logistique le permet. En l’occurrence, la mise en place d’un système de régulation du trafic dans le cas de la machine volante représente un obstacle rédhibitoire.

Dans la troisième partie, l’auteur nous montre, à travers les exemples du disque vinyle, de la cassette audio et du fax, que le neuf ne remplace pas toujours l’ancien et que ce qui est pris pour une nouveauté n’en est pas forcément une. L’histoire du disque, d’Edison au cd, est particulièrement édifiante, car, derrière la lutte entre de grosses sociétés comme Philips et Sony pour imposer leur stratégie, se cache la sanction du consommateur pour lequel le prix reste une arme fatale. Et devant l’incroyable résistance du disque analogique face à son concurrent numérique, Nosengo se demande lequel des deux est finalement le technosaure. L’avènement du fax, quand on voit l’étonnante ingéniosité du pantélégraphe de Caselli, du photophone de Bell ou du bélinographe, nous ramène à une autre question fondamentale : pourquoi vient-il si tard ? En l’occurrence, l’intrication de facteurs fort divers est cause autant la de son apparition tardive que de son avènement rapide.

La quatrième partie, immanquablement, nous conduit sur le terrain de l’évolution des techniques sur un plan général. Son titre « L’origine des espèces », est explicite. Que peut nous enseigner, en matière d’évolution des machines, de l’évolution du monde vivant ? La lutte entre Whitworth et Sellers pour imposer un standard dans les filetages à la fin du xix
e siècle est astucieusement rapprochée de la concurrence entre les systèmes d’exploitation Windows et Macintosh. « Le William Sellers de notre époque est naturellement Bill Gates », nous dit l’auteur, réaffirmant l’impact des stratégies industrielles dans le choix de standards dominants, et notamment la « gestion de l’attente » : faut-il être pionnier ou attendre qu’un autre essuie les plâtres ?
Immanquablement, l’histoire du clavier de machine à écrire s’impose comme archétype du technosaure. Mais Nosengo s’en tire astucieusement en nous montrant comment fut élaboré le qwerty, nous narrant comment et pourquoi Paul A. David, dans un article classique, a pris cet exemple désormais célèbre. La question centrale est bien la suivante : qui, « de l’État ou du marché », impose des normes ?
En guise de conclusion, on a plaisir à retrouver Pitt-Rivers et Butler jadis, mais aussi Basalla, Flichy et surtout Stephen J. Gould naguère, pour une discussion finale sur les mécanismes de l’évolution et de la spéciation, du processus de changement technologique, « continu et graduel ou discontinu et fait de sauts ». Évidemment, on pourrait souhaiter que l’auteur aille jusqu’au bout de la réflexion pour analyser l’époque actuelle et nous projette d’ici quelques dizaines d’années afin de nous suggérer quels seront les technosaures de demain. Mais l’on sait, dans ce domaine, combien la prospective est un art à la fois difficile et risqué…
Le mot de la fin revient à l’inconnu que l’auteur interpelle : « La technologie n’a pas encore son Darwin, encore moins son Gould. » Et cet appel salutaire se traduit par un autre, que l’on ne cessera jamais assez de répéter, « l’idée que la technologie et la société ne peuvent être pensées séparément ».

Bruno Jacomy



John Henry
Knowledge is Power. How Magic, the Government and an Apocalyptic Vision inspired Francis Bacon to create Modern Science
Icon Books, 2002

Francis Bacon (1561-1626) est souvent présenté comme le véritable inspirateur de la science moderne. Il n’a jamais rien découvert, ni fourni la moindre explication valable d’un quelconque phénomène physique, ni révélé aucune loi de la nature. Mais il a été le premier penseur moderne à avoir clairement défendu l’idée d’une connaissance à la fois fondée sur la méthode expérimentale et la collecte des données empiriques, orientée vers des fins pratiques, porteuse de progrès intellectuel et social, et enfin devant s’institutionnaliser pour devenir efficace. Ce fut suffisant pour que Bacon apparaisse rapidement comme le héraut de la démarche scientifique. Il devint dans l’imaginaire moderne celui qui avait indiqué comment passer des croyances et superstitions à la connaissance objective.
Toutefois, comme le souligne l’historien des sciences John Henry dans cet excellent petit livre, s’est construite une telle légende en rejetant dans l’ombre l’origine des idées novatrices de Bacon. Henry nous montre, en effet, que c’est dans la magie, la religion et sa pratique du pouvoir aux sommets de l’État, que Bacon fonda sa conception de la science. La magie, à l’encontre des spéculations scholastiques, lui donna le sens de la pratique expérimentale. La religion le poussa à œuvrer au progrès des sciences, et à prôner une domination concomitante de l’homme sur la nature, puisqu’un tel progrès devait annoncer le retour du Christ. L’exercice du pouvoir lui montra l’avantage qu’il y aurait à modeler l’activité scientifique sur la bureaucratie.
Bacon, héros des Lumières ? Certainement. Mais quelle ironie de constater qu’il trouvait essentiellement son inspiration dans ce qu’elles rejetaient !

Thomas Lepeltier



Hikaru Okuizumi
Les Pierres
Actes-Sud, 1999

En ouvrant pour la première fois ce petit volume, le lecteur a l’étrange impression d’avoir en main l’essence de ce court roman d’Hikaru Okuizumi, écrit en 1994 : le papier Ingres à la lecture presque tactile, l’enfant impassible, au poing serré, de la couverture, la traduction de Rose-Marie Makino-Fayolle, d’une concision de haiku, semblent avoir toujours fait partie de lui.
Sa construction a la précision d’un raisonnement scientifique. La première partie expose une observation empirique. La seconde élabore une hypothèse et la troisième en révèle le sens profond, offrant une ouverture vertigineuse vers l’infini de ses implications. Depuis son retour à la vie civile, le quotidien de Manase s’est peu à peu réduit à un ensemble de rituels méthodiques, dans le vide desquels il peut loger sa vraie passion, la géologie. Sa réalité ne se mesure plus en jours, ni même en années, mais à l’échelle démultipliée du temps de la science, mettant une distance entre lui et ses souvenirs d’une guerre atroce. À mesure que croissent parallèlement sa passion de géologue amateur et les deux enfants nés de son mariage après la guerre, des réminiscences affleurent. Deux figures surtout le hantent : celle d’un jeune capitaine à l’œil fixe, fourbissant méthodiquement la lame pure d’un sabre au fond d’une caverne, et celle d’un caporal miné par la fièvre, délirant sur le sens des pierres et de la géologie, au milieu d’êtres à demi-vivants que la faim et la maladie ont déshumanisés.
Sur le point de renaître à la vie grâce à son fils, lui aussi passionné par les pierres, l’assassinat du jeune garçon, dans la grotte même où il récoltait ses échantillons, le replonge dans son cauchemar. Mis en face de son inadaptation à la réalité par la folie de sa femme, qui le rend responsable du crime, allant jusqu’à l’en accuser, il est ramené au point où le cours de sa vie s’est infléchi vers cette fuite dans la géologie. Un rêve terrible lui donne une première révélation de ce qu’il a vraiment vécu dans la caverne pendant la guerre, et du sens des actes qui s’y sont accomplis.

C’est dans la troisième partie que se précipite le mélange des éléments du roman et qu’apparaissent, comme une pierre grise plongée dans l’eau, les merveilleuses couleurs du sens qui y était contenu. Le deuxième fils de Manase revient lui parler de ce qui s’est passé dans la grotte. Dans quelle grotte ? Les souvenirs de Manase se mêlent à la réalité, mettant en évidence l’influence du passé sur le présent. Nul geste n’est anodin. De même que chaque caillou contient toute l’histoire de la planète, de même que nos os se transformeront à leur tour en pierres, tout acte, aussi petit et insignifiant soit-il, est en lui-même aussi important que la marche entière de l’univers. Takaaki accuse son père de n’avoir rien compris à la science : « Ce sont des gens comme toi, indifférents à la vraie nature du monde, qui le détruisent. » À travers sa question, la relation d’un scientifique à sa mémoire d’homme, se pose en fait celle du rapport de la science à sa mémoire, et par là celle de la science à l’éthique, cruellement matérialisée par les bombes d’Hiroshima et Nagasaki.

Pour Okuizumi, né en 1956, « il n’y a pas eu de réelle reconnaissance des nombreux problèmes mis au jour par cette guerre tragique — actes de violence déshumanisée, institutions irresponsables (...). Un examen attentif des nombreuses tragédies violentes de l’histoire du Japon d’après-guerre révèle que les institutions actuelles et les modes de pensée (...) ont à peine évolué depuis l’avant-guerre. » La mort inscrite à ce moment-là dans la mémoire de l’univers ne peut s’effacer ni s’oublier. Elle restera active jusqu’à ce que nous l’ayons regardée en face, nommée.
Pressentant que tout élément de la nature contient et représente la nature tout entière (comme le petit doigt de pied de Grouchenka, dans Les Frères Karamazov, est à l’image de la beauté de son corps tout entier), Manase, à partir d’une passion d’amateur à la Bouvard ou Pécuchet, deviendra un véritable géologue et progressera, à travers les erreurs et les recommencements, dans sa connaissance de l’univers. De même, par tâtonnements successifs et métaphores imbriquées les unes dans les autres, apparaît peu à peu le sens ultime du livre. L’illumination finale, réconciliant science et humanité dans un message d’amour quasi mystique, ouvre des perspectives immenses, et suggère ce que pourrait être une société consciente, en paix avec l’univers et avec sa mémoire.


Lynn Margulis
Luminous Fish. Tales of Science and Love
Chelsea Green Publishing Company, 2007.

Lynn Margulis n’est pas n’importe qui. Quand elle évoque dans ses «contes» l’univers de la Big Science, c’est en connaissance de cause. Aujourd’hui couverte d’honneurs (ses archives sont conservées à la Bibliothèque du Congrès), elle a dû beaucoup se battre pour conquérir la place distinguée qui lui est désormais reconnue. Elle a su faire accepter sa théorie de la relation symbiotique et milite sur le terrain de James Lovelock en faveur de l’hypothèse Gaïa. Avant Luminous Fish, elle a publié de nombreux ouvrages scientifiques qui font autorité. Cette fois-ci, cependant, elle avoue avoir dû à nouveau se battre pour se faire publier, comme pour son premier article fondateur. Pour parvenir à se faire lire en anglais, il lui a fallu créer la collection où son livre paraît, avec l’appui de Dorion Sagan, son fils et celui de Carl — cinq ans après l’édition espagnole publiée à Barcelone. Ces détails ne sont pas simplement anecdotiques : ils sont à leur façon révélateurs des aléas de la vie réelle des scientifiques que Lynn Margulis tente de décrire par la fiction. Ces «contes de science et d’amour» sont autant d’aperçus sur la comédie très humaine qui sert de terreau à la science — une science dont les abstractions sont ici indissociables des réalités les plus quotidiennes, parfois les plus triviales. Le regard qu’elle nous permet de jeter sur ces univers où de grands esprits sont sans cesse confrontés aux petitesses de la vie, comme tout le monde, est parfois dur mais sans méchanceté. Les récits et les portraits qu’elle offre (parfois de personnages bien réels, comme Oppenheimer) n’ont pas dû plaire à tout le monde. Pourtant, quand elle dépeint tel scientifique pris dans les complications inextricables de sa vie amoureuse, elle ne le rapetisse pas : elle rappelle simplement que le penseur reste un animal humain, avec ses pulsions sexuelles, ses incohérences psychologiques, ses fantasmes, son incapacité à se comprendre lui-même, tous les embarras d’une vie matérielle et sociale ordinaire — ce qui n’empêche nullement sa passion de savoir de continuer à travailler avec succès à nous faire mieux comprendre un monde qui nous dépasse infiniment. On est là bien loin du genre hagiographique d’autrefois attaché à célébrer le Savant avec majuscule et Lynn Margulis a manifestement choisi le camp des conceptions plus récentes de l’activité scientifique, celles qui font leur place aux hasards de la vie, aux multiples contingences de la vie sociale et politique, aux nécessités extérieures à la pure logique de la construction intellectuelle. Les Vies des Savants Illustres en deviennent infiniment plus passionnantes, sans perdre un moment de leur grandeur et de leur élévation. Lynn Margulis n’est pas seulement une grande figure scientifique : elle est aussi un excellent conteur. Même s’il lui a fallu, semble-t-il, une trentaine d’années pour mettre en forme ce recueil et le publier, la constance de son projet transparaît avec force. Chaque conte s’organise autour d’une figure principale ainsi que d’une thématique scientifique fondamentale (Raoul et les gaz, pour le conte le plus développé), mais plusieurs des personnages réapparaissent, comme chez Balzac, à différents âges de la vie : Howard, Raoul, René (une femme, malgré son nom). Sans qu’il soit besoin de milliers de pages, cela suffit à nous donner une idée de ce qu’il advient quand un jeune étudiant prometteur se transforme en mandarin et comment le monde de la Big Science s’organise en un réseau très dense et très complexe animé tout ensemble par le désir de connaissance, le goût du pouvoir, la maîtrise des financements, le sens politique, les affects et les émotions. La Science et l’Amour occupent simultanément les corps, les esprits et les cœurs. Il en résulte des portraits attachants dont l’un des traits les plus séduisants provient sans aucun doute de l’attention particulière apportée par Lynn Margulis à la façon dont les femmes se tirent du conflit entre leur amour de la science et leur désir d’aimer et d’être aimée — en n’oubliant pas qu’elles sont femmes. Il est beaucoup question dans ces récits de grossesses, d’enfants et d’avortements, comme dans toute la littérature contemporaine écrite par des femmes. Confrontés à ces réalités qui leur demeurent étrangères, malgré parfois une certaine bonne volonté, les hommes ne font pas très belle figure, souvent lâches ou incohérents, en dépit de leur possible génie. Il reste à dire ce que sont ces «poissons lumineux» qui donnent son titre au recueil. Il faut y voir une allégorie : l’écrivain veut agir ici comme les poissons-phares, ces curieux êtres bioluminescents qui vivent en symbiose (on retrouve la spécialité de Lynn Margulis) avec des bactéries lumineuses intégrées à leur propre organisme : « Individuellement, chaque Photoblepharon scintille. Le banc de poissons forme une tache quand les nageurs réunis allument leur lumière bactérienne dans les sombres eaux du Golfe d’Akaba. Ils illuminent les fonds puis replongent dans l’ombre les sédiments confus qu’ils permettent brièvement d’entrevoir. Ces brusques éclairs étincellent en rompant la terne routine. J’ai modelé ma prose sur ces habitants des profondeurs. » Mais on pourrait tout aussi bien voir les scientifiques qui sont les anti-héros de ces contes, eux aussi comme d’étranges organismes bioluminescents, capables d’éclairer fugitivement certains recoins obscurs du monde naturel. Sur un autre plan, le lecteur francophone ne manquera pas d’être intrigué par la présence (très inhabituelle dans la fiction américaine contemporaine) de la France et des Français – une France séduisante mais compliquée et des scientifiques français à la fois passionnés, ambitieux mais peints en amants ratés. On n’en regrettera que plus que la curiosité et la sympathie évidentes de Lynn Margulis pour les Français ne s’accompagne pas d’un minimum de rigueur dans ses évocations de la langue ou de la toponymie: comment ne s’est-il trouvé personne parmi les très nombreux amis et collaborateurs remerciés dans ce livre (y compris des scientifiques Français distingués qui ne doivent pas ignorer, par exemple, que l’université Paris V n’existait pas en 1946!) pour pointer les innombrables bizarreries qui le déparent ?

Michel Pierssens


Daniel Kehlmann
Les Arpenteurs du monde (roman traduit de l’allemand)
Actes Sud, 2006.

Il faut imaginer Alexander von Humboldt et Amédée Bonpland en Laurel et Hardy et Carl Friedrich Gauss en Buster Keaton. La comparaison n’est pas soutenable plus d’un bref moment, évidemment, mais elle permet de traduire un peu de l’impression produite sur le lecteur par le traitement tout à fait extraordinaire que Daniel Kehlmann fait subir à ces admirables savants de la grande époque. Pourquoi penser spontanément à des personnages de comédie ou de bande dessinée (on peut substituer aux noms proposés toute une galerie de pantins du même ordre) ? Pour l’expliquer, il faudrait élaborer toute une théorie de la caricature positive ou de la charge constructive qui permette de pénétrer le mystère du ridicule retourné en admiration. Tout au long du récit, Humboldt et Gauss s’agitent comme des marionnettes en deux dimensions, sans cesse secouées de mouvements désordonnés, sans intériorité mais fonçant toujours obsessionnellement vers des buts grotesquement hors de portée. Ces Pierrots lunatiques, à la fois rêveurs et égoïstes, pourraient avoir été dessinés par Willette, s’il avait tenté d’illustrer Bouvard et Pécuchet. Pierrot était drôle, mais c’était en même temps une figure inquiétante et tragique. Les deux savants que Daniel Kehlmann fait se croiser dans son récit – l’un parcourant le monde dans une épopée dramatique et folle, l’autre ne parcourant que l’Allemagne, mais tous deux pour les mesurer — ces deux savants de roman ne cessent pas de nous faire rire tant l’auteur sait mêler le grandiose de la connaissance au rocambolesque atterrant des épreuves matérielles. On pense alors à Don Quichotte et au fantastique du premier roman moderne. Ils ne cessent pas non plus de solliciter notre admiration pour leur entêtement au service de la cause scientifique à laquelle ils se sont voués, chacun dans son style, parfaitement incompatibles mais tous deux d’un sublime également confondant. C’est dire que les caractères sont indissociables des poursuites scientifiques, conduisant à des absurdités héroïques : décrire toutes les espèces animales et végétales de l’Amérique du Sud et mesurer l’altitude du Chimborazo après avoir failli mille fois succomber, arpenter la Prusse malgré les guêpes et les maux d’estomac. Dans les deux cas, il s’agit de connaître le monde, par l’observation ou par les chiffres, par le corps-à-corps avec une réalité fantasmée ou par le combat avec le calcul incessant. A travers tout cela, mille aventures spectaculaires ou mesquines, des amours sans grandeur, des rencontres ratées. Mais pour le lecteur, quel plaisir de croiser, ici Goethe, là Daguerre, tout en savourant l’infini malentendu entre Humboldt et Gauss. L’ensemble, fait de tableaux rapides où se mêlent le récit réaliste, l’hallucination et l’énoncé scientifique, est impossible à résumer, non plus que son constant humour noir. Les personnages ne finissent par retourner à l’humanité que vers la fin du récit lorsque, tous les deux vieillissants, en tournée officielle en Russie, le ralentissement obligé de leurs corps fatigués les amène à un certain retour sur eux-mêmes, sur leurs aventures et leurs entreprises et sur le sens de leurs découvertes. Au Tsar qui est en train de le décorer et qui ne l’écoute pas, Humboldt dit « de ne pas surestimer les résultats d’un scientifique, un savant n’était pas un créateur, il n’inventait rien, ne conquérait aucun pays, ne cultivait pas de fruits, ne semait rien et ne récoltait rien non plus, et d’autres lui succéderaient qui en sauraient plus que lui, puis d’autres qui en sauraient davantage encore, jusqu’à ce que tout sombre à nouveau. » Et Gauss, cheminant à côté de Humboldt : « Ils avaient tous deux vécu à une époque médiocre. » Don Quichotte ne pouvait déboucher que sur le Flaubert de L’Éducation sentimentale comme celle-ci ne pouvait déboucher que sur Bouvard et Pécuchet. Ironiquement, c’est Eugène, le fils raté de Gauss, qui finira par aller quelque part. Fuyant la vieille Europe sur un paquebot, il rencontrera un Irlandais qui lui proposera de « s’associer avec lui pour ouvrir un magasin, créer une petite entreprise » — « Quelque chose se dessina dans la brume du soir, d’abord en transparence, sans être encore tout à fait réel, puis de plus en plus nettement, et le capitaine répondit en souriant que non, cette fois ce n’était ni une chimère ni des éclairs de chaleur, c’était l’Amérique ». Faut-il voir dans ces derniers mots du roman un dernier coup de crayon de Daniel Kehlmann pour parfaire sa caricature ? Les chasseurs de chimères que furent chacun à sa façon Humboldt et Gauss sont-ils plus ou moins près du réel que Bonpland, banalement rentré chez lui et qui écrit à Humboldt : « Tu me manques, mon vieux. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui aime les plantes autant que toi » ? Plus ou moins près qu’Eugène, à qui l’Irlandais rencontré propose sa sœur à épouser : « Elle n’était pas belle mais elle savait cuisiner » ?

Michel Pierssens