Jouissance intellectuelle et tristesse de la pensée

Jorge Wagensberg


J’avoue avoir eu l’expérience de la jouissance intellectuelle. Voilà, c’est dit, et cela me suffit pour affirmer que la jouissance intellectuelle cela existe. Plus encore : elle nait chaque fois que je comprends ou que je pressens quelque chose de nouveau. La jouissance intellectuelle est l’aboutissement de tout procès cognitif, et survient subitement même dans la solitude la plus stricte, comme à la suite d’une forme quelconque d’échange. Elle survient quand la compréhension est nouvelle pour un seul être pensant (éduquer, apprendre...), mais surtout quand nouvelle elle l’est pour tous les êtres pensants (découvrir, créer...). Le phénomène est fondamental car si l’esprit peut hésiter entre comprendre ou croire comprendre, il n’hésite nullement entre jouir ou croire jouir. La jouissance intellectuelle est la grande réussite de la sélection naturelle, car elle permet la sélection culturelle et, à sa suite, la créativité humaine. La jouissance intellectuelle impulse notre indolence et l’oriente vers la connaissance intelligible, qui s’avère décisive tant pour la survie du corps que pour l’élévation de l’âme.

La philosophie a t-elle son mot à dire sur le sujet ? Évoquons deux classiques : Friedrich Wilhelm Nietzsche et Friedrich Wilhelm Schelling. Du premier, son biographe, Rüdiger Safranski écrit :
« Pour Nietzsche, penser est un plaisir sans égal, auquel il ne veut renoncer d’aucune manière, et il remercie la vie de lui avoir concédé cette joie. Il veut vivre pour pouvoir penser. Et tant qu’il pense, il supporte les douleurs du corps qui auraient pu lui ôter le goût de vivre » (Nietzsche, biographie d’une pensée, Actes Sud, 2000).
Pour Schelling, au contraire, il existe une profonde et indestructible tristesse (Schwermut) associée à notre faculté de penser. George Steiner aborde cette question dans un bref essai, intitulé rien moins que : Dix raisons (possibles) à la tristesse de la pensée (Albin Michel, 2005). Les deux attitudes sont-elles contradictoires ?

À vrai dire, les dix chapitres de l’opuscule de Steiner sont surtout une célébration des propriétés de la pensée humaine. L’autre chose est qu’il considère chacune d’elles comme une source de tristesse. Mais l’auteur consacre l’essentiel de sa fine réflexion à approfondir la question des bases de la pensée, peu à en suggérer une relation avec la tristesse. Pour Steiner, la pensée est un jaillissement intime, désordonné et pré-linguistique, difficile à contrôler et impossible à arrêter. Certes, nous utilisons le langage pour transformer la pensée en connaissance, l’ordonner, la rendre intelligible. Je dirais même que sans le langage, il est impossible de penser, de connaître, de comprendre. Avec le langage nous condensons la pensée, censément infinie, pour la rendre nécessairement finie (mots, équations, chansons...). D’où le drame. Résumons :

Première raison de la tristesse, selon Steiner : il n’est nulle connaissance philosophique ou scientifique sans doutes ni frustrations. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Pas nécessairement. La tristesse du condamné provient justement d’un excès de certitude. Sans une dose minimale d’incertitude, nous n’aurions aucun intérêt à comprendre. La jouissance intellectuelle se cultive dans des champs pleins d’ombres, non pas écrasés de lumière.
Deuxième raison. Dominer la pensée par le langage oblige à une grande concentration, une tâche difficile et intense, fatigante et douloureuse. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Pas nécessairement. Le cerveau a besoin de changement, tout comme la bouche a besoin de salive, de sang le cœur ou d’air les poumons. La jouissance intellectuelle est l’explosion d’une obsession comprimée.
Troisième raison. Nous ne pouvons nous approcher de notre Moi unique et irreproductible qu’avec la pensée, mais il s’agit d’une irreproductibilité qui dispose de pas moins de six mille millions de mauvaises copies sur toute la planète. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Peut-être bien, toutefois l’intime est borné par autrui. La jouissance intellectuelle requiert une exclusivité immergée dans un océan d’exclusivités. Oui, la jouissance éclate dans l’intimité, mais elle a besoin de se projeter, immédiatement après, vers le plus grand nombre possible d’autres intimités.
Quatrième raison. Plus turbulente et chaotique est la pensée, plus elle est malaisée à dominer par le langage. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Peut-être bien, mais l’intensité de la jouissance intellectuelle dépend de la résistance rencontrée quand on cherche à dégager une essence à partir d’un enchevêtrement de nuances. Plus dure la bataille du langage contre la pensée, plus douce est la victoire de la compréhension.
Cinquième raison. Nous ne pouvons cesser de penser, ce qui implique un gaspillage d’énergie. Il est impossible de mettre l’esprit en régime de faible consommation pour économiser de l’énergie. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Pas nécessairement. Pour le cerveau, comme pour certains fours électriques, il est encore pire de l’éteindre et de le rallumer en permanence. Il est plus difficile de cesser de penser que de respirer. Se vider l’esprit (ce que l’on obtient avec n’importe quel exercice répétitif) réduit la possibilité de l’arrivée d’une jouissance intellectuelle.
Sixième raison. La plupart de nos actions vitales sont automatiques. L’automatisme est une pensée fanée. C’est pourquoi, nous ne pouvons comprendre une bonne partie de notre propre comportement. Encore une imperfection. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Pas nécessairement pour tout le monde. Pour un esprit créateur, la perfection d’une compréhension achevée est source d’une tristesse plus grande encore. La jouissance intellectuelle croît dans les brèches de l’imperfection.
— Septième raison (qui inclut la dixième). La pensée est incapable d’aborder des questions transcendantes comme celle de notre propre mort. La vieille question de Leibniz — pourquoi quelque chose au lieu de rien ? — jaillit en permanence du fond de notre âme. Alors, c’est-à-dire toujours, fleurissent toutes sortes d’idéologies chargées d’engendrer des fictions de survie plus ou moins consolatrices. C’est le cas aussi de la science. Ainsi Einstein avec sa théorie de la relativité, élimine l’une de ces célèbres fictions superflues : l’
éther. Tout cela est vrai, mais est-ce là une source de tristesse ? Peut-être, mais il s’agit d’une tristesse que seule pourrait soulager une révélation mystique — ou quelque chose d’approchant : la jouissance intellectuelle…
— Huitième raison. Nous ne pouvons lire directement la pensée d’autrui. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Pas nécessairement. Le contraire serait terrifiant : la fin de la dernière des libertés, la liberté de pensée. Cela équivaudrait à une castration radicale de la jouissance intellectuelle.
Neuvième raison. On peut lutter contre les inégalités économiques, culturelles, entre les sexes..., mais non contre l’injustice du génie mal distribué. Certes, mais est-ce là une source de tristesse ? Pour beaucoup d’âmes généreuses, sans doute. Tout le monde peut avoir une grande idée, mais seul un génie comprend qu’une idée est une grande idée (c’est d’ailleurs ainsi que peut se définir le génie). Voilà la difficulté. Le seul espoir pour une pédagogie de la génialité réside dans la possibilité d’une pédagogie de la jouissance intellectuelle.

Il n’y a nulle contradiction entre une tristesse diffuse et soutenue, et une jouissance intellectuelle concentrée et instantanée. Je vois autant de raisons pour la tristesse que contre. En revanche, curieusement, les dix points de Steiner me paraissent plutôt des conditions nécessaires à l’avènement de la jouissance intellectuelle. Dix à zéro, je crois.

[traduction de l’espagnol de Jordi Bonells]