Les fictions expérimentales de Philippe Ramette

 

Les fictions expérimentales de Philippe Ramette


Jean-Marc Lévy-Leblond


« On dirait que… », ainsi les enfants définissent-ils les règles de leurs jeux, les fictions qu’ils vont mettre en scène. Philippe Ramette joue avec — et se joue de — nos habitudes. « On dirait que » c’est la surface du sol ou de la mer qui reste horizontale, les arbres, les meubles, les rochers obéissant à la pesanteur verticale, et le personnage qui s’y meut non pas en apesanteur, mais régi par une force perpendiculaire qui lui permet d’escalader le tronc ou le mur horizontalement debout. Ou bien, « on dirait que », à angle droit avec les situations précédentes, le personnage reste soumis à la gravité usuelle, verticale, mais dans un monde où la mer devient paroi et le sol falaise. Ou encore, « on dirait que », après un quart de tour supplémentaire, c’est la chute vers le ciel qui menace, histoire d’éprouver le frisson de l’ancienne terreur devant le sort qui attendait d’éventuels visiteurs des antipodes.

Belle métaphore de la liberté de l’individu (de l’artiste ?) affirmée contre vents et marées — l’expression ici revêt toute sa force au regard de l’hommage « à contre-courant » de Ramette à Buster Keaton. S’il est banal de se révolter contre les lois de la société, il faut une autre audace pour affronter celles de la physique, plus contraignantes encore. Pourtant, qui dit loi, dit arbitraire, et donc possibilité — nécessité ? — de protestation.




Philippe Ramette

À contre-courant (hommage à Buster Keaton), 2006

Dessin préparatoire

Encre sur papier

32x24 cm

Courtesy Galerie Xippas


Mais Philippe Ramette ne crée nullement un monde sans lois, où tout serait possible et où, du coup, rien ne serait intéressant. Ses fictions sont sous contrainte. Il ne nie pas la pesanteur, mais proclame son pouvoir de l’orienter à sa guise. Sa logique, sa physique est la même que celle du monde extérieur, mais n’a pas le même sens. C’est bien assez que d’être soumis aux forces naturelles, ne peut-on au moins les diriger à son gré ? Pourquoi le sujet obéirait-il aux mêmes lois que les objets ? Dès lors que l’on accepte la pertinence de cette question, aucune incohérence dans les situations affrontées par Philippe Ramette. C’est à juste titre qu’il les considère comme autant d’« explorations rationnelles ».

Et, de fait, son monde n’est pas celui de toutes les fantaisies que permettraient de simples trucages photographiques, trop faciles collages et incrustations que les logiciels d’imagerie mettent aujourd’hui à la portée de chacun. Toutes ses photographies sont celles de scènes réelles, sans retouche ni montage. Inutile de dévoiler ici les procédés techniques mis en jeu, à la fois modestes, discrets et efficaces. Comme avec les grands illusionnistes, le spectacle est d’autant plus merveilleux qu’il ne fait aucunement appel au surnaturel et le proclame. Que l’explication rationnelle ne soit pas immédiate ne fait qu’ajouter à la force de la raison ! Philippe Ramette ne viole nullement les lois de la physique, bien au contraire, il les exploite, si l’on ose dire, au second degré, opposant à la pesanteur évidente la discrète résistance des matériaux — mais n’en disons pas trop. Il ne s’agit pas pour Ramette de dénoncer les prétentions de la science et de les détourner à des fins satiriques, comme dans l’ironique gravure inspirée à Hogarth par la gravité (en tous les sens du mot) de Newton.





William Hogarth (1697-1764), The Weighing House (La pesée publique), gravure




Bien plutôt, il nous montre que des situations apparemment paradoxales ou impossibles sont en fait parfaitement compatibles avec les lois du monde réel, pourvu que celles-ci soient mises en jeu avec toute la finesse requise. Après tout, il n’est pas le premier à marcher sur un mur, les mouches et les geckos le font depuis longtemps, ni à vivre sous l’eau, c’est (au fond…) là que la vie est née, ni même à voir le ciel sous ses pieds, les astronautes y sont désormais habitués.

Pour passer des jeux d’enfants à ceux des adultes, on pourrait rapprocher les expériences de vision que nous propose Ramette et les expériences de pensée chères aux physiciens — Galilée se demandant comment les corps tomberaient si la résistance de l’air disparaissait, Einstein imaginant comment on verrait le monde à cheval sur un rayon de lumière. Mais il y a une différence, et de taille : Ramette, on l’a dit, fait ces expériences « pour de vrai », même s’il ne nous en montre que le résultat final. Comme Desnos avec sa fourmi de dix-huit mètres de long, Ramette demande « Et pourquoi pas ? » — et y répond ! Pour lui, l’art, cosa mentale toujours, est aussi cosa experimentale. Par-delà la théorie de la gravité, il propose une pratique de la légèreté.

On comprend pourquoi ce numéro d’Alliage, consacré à la question « Que prouve la science-fiction ? », a choisi de présenter à ses lecteurs une œuvre d’art-fiction qui pose de semblables problèmes quant au rapport entre le monde réel et le(s) monde(s) fictif(s).