Etres naturels et artificiels dans l’univers de Philip K. Dick

 

Etres naturels et artificiels dans l’univers de Philip K. Dick : une (r)évolution aux frontières de l’humain


Hervé Lagoguey



Un auteur en quête de vérité


Philip K. Dick est reconnu comme l’un des plus grands auteurs de science-fiction. Le questionnement fondamental de son œuvre tient en deux interrogations : qu’est-ce que le réel, et qu’est-ce que l’humain ? Nourrie de nombreuses lectures — en particulier les philosophes présocratiques —, sa réflexion l’amène à écrire de multiples variations sur le thème dialectique réalité/illusion. Citons le parodique Œil dans le ciel, qui transpose la théorie jungienne de la projection, le crépusculaire Ubik, qui revisite le mythe platonicien de la Caverne, ou le cauchemardesque Dieu venu du Centaure, où la perception du réel est disloquée par les drogues.


Quand les deux thèmes favoris de Dick ne vont pas jusqu’à s’imbriquer totalement (« La fourmi électrique »), ce questionnement sur la nature du réel imprègne malgré tout ses récits en quête de l’humain authentique. Ainsi Le bal des schizos et Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? se construisent sur la remise en question des apparences, comme dans « Le père truqué », modèle de récit sur l’usurpation d’identité, thème connexe cher à l’auteur.


Si Le bal et Les androïdes ont des sujets similaires, c’est parce qu’ils sont nés du même matériau. Écrit en 1962, Le bal ne trouve aucun éditeur en raison de sa forme hybride : un roman littéraire dont les simulacres sont le seul élément de science-fiction. Dick retravaille sa copie pour en tirer Les androïdes. D’une œuvre à l’autre, l’origine et le statut des êtres artificiels diffèrent : robots à usage commercial, androïdes esclaves renégats. De fait, ils entretiennent des rapports différents avec les humains : rhétorique et quête d’émancipation pacifique dans Le bal, rébellion et clandestinité dans Les androïdes. Pourtant, les mêmes questions demeurent : qui suis-je vraiment, quelle est la véritable nature de ces êtres qui m’entourent ? Questionnement ontologique qui se trouve à la base du questionnement sur le réel.


Une des vertus de la science-fiction est de se pencher sur les problèmes des sociétés de demain. L’interdépendance du vivant et de l’artificiel, qui ne fera que s’accentuer au XXIe siècle, est l’une de ces questions majeures. Cet article a pour but de rendre compte de la vision qu’a Dick de cette cohabitation et des problèmes d’identité qu’elle engendre. Vision à double titre, c’est-à-dire point de vue et prédiction, puisque ses dernières œuvres abordant l’interaction homme/machine remontent à plus de trente ans. Pour traiter ce thème, j’ai choisi ses œuvres les plus représentatives : deux romans, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? (Blade Runner au cinéma) et Le bal des schizos, deux nouvelles, « Progéniture » et « Définir l’humain », et l’essai « L’homme et l’androïde ». Précisons que dans Les androïdes, les êtres artificiels sont faits de chair et de sang, et que dans Le bal, ce sont des robots de fer et de plastique, car Dick admet un certain manque de rigueur terminologique :

« Les androïdes, les robots ou les automates — peu importe le nom ; j’entends par là des mécanismes artificiels qui empruntent l’image de l’homme. » (Dick 1972b, p. 14)

Manque de précision que l’on retrouve dans ses romans :

« Les simulacres, ce sont ces hommes synthétiques que j’ai toujours assimilés à des robots. » (Dick 1972a, p. 14)

« Ce robot humanoïde ou plus précisément, cet androïde organique. » (Dick 1968, p. 26).


Dans l’univers dickien, l’homme se révèle parfois plus insensible que la machine. La question qui se pose alors est la suivante : la machine est-elle le miroir ou bien le catalyseur de cette transformation ? Devient-on un homme-machine parce que l’on côtoie des robots, ou leur présence permet-elle plutôt de révéler ce qui était préexistant ? Dans ce contexte, les valeurs deviennent floues car elles évoluent, s’inversent ou se multiplient. Pour s’y retrouver, on pourrait schématiser la population de cet univers en quatre catégories  les humains-humains, les machines-machines, les hommes-machines et les machines-humanisées.


Les hommes et les machines "classiques"


Les deux premières catégories étant les plus évidentes et les moins révolutionnaires, elles ne feront pas l’objet d’un traitement particulier, mais elles apparaîtront inévitablement en creux. Ainsi, en tentant de définir ce qui n’est pas humain, ce qui est du ressort de la machine, on abordera ce qui fait la spécificité de l’humain authentique, cet être ordinaire né d’un homme et d’une femme, capable d’amour et de compassion envers autrui, doté d’un cœur et d’une âme. C’est le modèle dont s’inspire Dick pour créer les anti-héros qui peuplent ses récits.


Quant aux pures machines, il suffit de survoler le corpus dickien pour se convaincre que cet auteur sceptique est bien plus méfiant envers les rapports hommes/robots qu’un Asimov. Au lieu d’imaginer des robots policés, Dick conçoit des créatures qui ignorent les trois lois de la robotique1 et sont presque toujours présentées de façon négative : les Mc Millan de Loterie solaire sont de stupides exécutants, le robot vrp de « Service avant-achat » persécute un acheteur potentiel jusqu’à la mort, « Au service du maître » raconte comment les androïdes, se tenant pour des êtres supérieurs, massacrent les hommes comme du bétail. Si le robot est bienveillant, comme dans « Le dernier des maîtres », c’est malgré tout un dictateur dont il faut s’affranchir.


L’autonomie apparente de ces mécaniques ne doit pas faire oublier qu’elles ont été créées et programmées par l’homme. En cela, elles sont le reflet du tort que celui-ci cause à son propre monde. Dans « Deuxième variété », les claws donnent l’impression que l’homme, convaincu de sa disparition prochaine, cherche à perpétuer ses pires penchants à travers ses créatures, puisque ces machines poursuivent aux dépens de leurs créateurs la boucherie de la guerre qu’ils ont déclenchée. Toutes ces mécaniques sans âme n’ont pas les moyens d’interpréter, de modifier ou de désobéir à leur programme. Ce sont des machines réflexes, qui n’ont pas plus de faculté à penser qu’une cafetière, qu’on leur demande de faire le bien ou le mal.


Des animaux et des hommes


Un des facteurs qui contribuent au climat ambigu de l’univers dickien est celui de l’apparence, thème que l’on peut aborder à travers Les androïdes et ses animaux-machines, mécaniques ressemblant trait pour trait à leurs modèles. Pour les cartésiens, l’animal n’est qu’une machine, thèse que ne partageraient pas les personnages du roman, où les classifications ne se limitent pas à une âme humaine et un corps machine. Pour commencer, Dick propose une véritable opposition entre animaux réels et factices.


À la suite d’une guerre, les animaux ont presque tous disparu, et les spécimens encore vivants coûtent une fortune. Les riches de cet avenir possèdent des galeries d’animaux, comme ceux de notre époque des galeries de tableaux ; l’objet du prestige social est déplacé. Les moins fortunés se contentent d’animaux artificiels, copies électroniques qui, lorsqu’elles tombent en panne imitent les symptômes de la maladie et sont emportées par un réparateur déguisé en vétérinaire. Les propriétaires de ces ersatz mécaniques n’ont qu’une peur : que l’on découvre la supercherie. Cette fois, c’est le facteur de honte sociale qui est déplacé, et demander si l’animal de son voisin est réel est encore plus grossier que de lui demander si ses dents sont véritables.


Dans la hiérarchie des êtres animés, les animaux authentiques se trouvent juste derrière l’homme, et même avant, quand certains osent avouer leur préférence. Ainsi en va-t-il du chasseur de primes Deckard, qui achète une chèvre avec l’argent qu’il touche pour éliminer des androïdes renégats. Rachel, l’androïde avec laquelle il a une liaison, en fait l’amer constat :

« D’abord la chèvre, ensuite ta femme, et puis, en queue de liste... [moi]. » (Dick 1968, p. 203)

Pour d’autres, ces animaux sont même sacrés, véritables objets de culte qu’ils n’osent plus toucher. Quant à l’androïde, bien qu’il soit la copie conforme de l’homme, il a légalement moins de valeur et de droit à la vie qu’un insecte. On comprend mieux ainsi les gestes de Pris, qui torture une araignée, ou de Rachel, qui tue la chèvre de Deckard. Méprisés, humiliés, les androïdes n’ont à leur disposition que ce sentiment de l’humain blessé : le désir de vengeance.


Dick n’affirme pas que les animaux ont une âme, mais il met en lumière ce qui les rend si précieux aux yeux des humains. Comme dans « Précieuse relique », ils éprouvent une nostalgie désespérée envers leurs compagnons disparus, rappel de leur passé, lambeau de leur humanité enfuie, alors que les androïdes sont le reflet de leur déshumanisation grandissante. À l’inverse, l’animal permet de repérer les androïdes, dont le manque d’empathie à l’égard du vivant est patent, par exemple lorsque Rachel subit le test Voigt Kampff (Ch. 5). Descendant fictif du test de Turing, celui-ci permet de détecter la vraie nature des sujets interrogés, en mesurant leurs réactions tardives ou simulées face à des questions tournant autour du non-respect de la vie animale. Chien cuit, abeille écrasée, homard ébouillanté... rien n’émeut Rachel, alors que tout humain authentique devrait être choqué. En dépit de sa sophistication, ce test n’est pas infaillible. Les attardés mentaux ou psychotiques peuvent y échouer, et certains androïdes usent de cette faille pour en fausser les résultats.


Les hommes androïdes


Malgré leur intelligence, une autre catégorie d’êtres échouerait à ce test, ceux que Dick appelle les « hommes androïdes ». Sa fiction en regorge, et nous en tirerons quatre exemples. Le premier est Peter Doyle dans « Progéniture ». Dès sa naissance, l’enfant est confié à des robots, ceux-ci étant les plus à même de l’élever selon des critères scientifiques et des méthodes rationnelles, sans sautes d’humeur, sans querelle entre les parents, et sans complexe d’Œdipe. Pour le bien de l’enfant, l’affectif est banni d’une éducation soigneusement élaborée, sans heurts, sans pleurs, mais aussi sans joie, sans amour. Quand il a neuf ans, Peter revoit son père biologique, avec lequel il n’a en commun que quelques gènes. Du dialogue de sourds qui s’établit entre eux, on retiendra deux choses.


D’abord, un déni de l’émotion, mais aussi, implicitement, du libre arbitre. Le père s’inquiète des opinions, des désirs et des sentiments de son fils. Autant de questions sans objet pour Peter, qui fait ce dans quoi il est le meilleur, selon les tests qui ont défini ses aptitudes. Il étudie la biologie, en parle comme de son travail, et n’a que faire des jeux de l’enfance évoqués par son père. En réalité, Peter fait ce pour quoi il a été programmé, mais à ses yeux tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... Ensuite un déni du corps. Dès la naissance, règne un interdit sur « l’émotion tactile », c’est-à-dire serrer son enfant dans ses bras, sentir sa chaleur et lui communiquer la sienne en retour. Chez Peter, comme chez les robots qui l’entourent, le corps est là pour remplir une fonction précise, être le réceptacle de la pensée, un outil de travail, mais surtout pas un objet de désir ou d’attention. Au contraire, le corps de ses semblables lui répugne, à commencer par leur odeur, âcre et persistante comme celle des cobayes de son laboratoire. La chair ne sera qu’un objet d’étude, pas de désir, et c’est sur un sourire complice entre l’enfant et son tuteur robot que s’achève la nouvelle.


Produit et reflet d’un environnement artificiel aseptisé, Peter Doyle, fils de la machine plutôt que fils de l’homme, est l’un des premiers hommes androïdes de Dick. Une figure qu’il reprend dans « Définir l’humain », où Lester Herrick est la version adulte de Peter. Convention sociale oblige, Lester est marié, mais il n’a jamais un mot ou un geste tendre envers son épouse. Le couple n’a pas d’enfants, car Lester voit en eux un obstacle au déroulement de ses recherches. Dénué de compassion, il symbolise aussi le déni des plaisirs et des fonctions de la chair, dans tous les sens du terme : plaisir physique et fonction de reproduction, mais aussi plaisir de la table et fonction nutritive, puisqu’il préférerait s’alimenter par intraveineuses. Se nourrir, cette fonction qui inspire du dégoût à Peter, n’est qu’une perte de temps pour Herrick. En revanche, son travail est sa passion : toxicologue, il se sert de cobayes pour inventer des poisons à l’usage de l’armée, et tout en lui démontre qu’il a effectivement rejeté le camp de la vie. Se consacrant nuit et jour à ses travaux, mettant toujours l’accent sur le rationnel et le réalisme, ce chercheur pourrait passer pour une machine.


Dans les deux nouvelles, on retrouve le même déni des besoins et des fonctions du corps, simple réceptacle de quelque chose de plus précieux : le cerveau, centre de pensée et de réflexion. Les émotions et sentiments qui viennent du cœur sont bannis. Et si dans l’optique cartésienne, le cerveau est lui aussi une mécanique, Lester et Peter sont alors deux machines. C’est ce que conclut Dick, mais pour des raisons différentes, car à ses yeux la différence entre l’homme et la machine est avant tout une question de comportement, envers soi-même et envers autrui.


Épouse désœuvrée du chasseur de primes Deckard, Iran participe à ce mouvement de réification par son incapacité pathologique à éprouver d’authentiques sentiments. Ses émotions sont programmées par un « orgue d’humeur », une machine dont elle use et abuse. Tout comme certains façonnent leur humeur à coups d’antidépresseurs et autres drogues, Iran est tributaire d’une machine qui lui fournit ses doses quotidiennes d’émotions : 382, désespoir, 594, soumission, 888, désir de regarder la télé... La nature même de ses choix révèle son manque d’inspiration et l’usage limité qu’elle fait de l’appareil. Réduites à des numéros, ces émotions correspondent à des programmes stockés dans des banques de données. Quoi de plus artificiel ? Quand Iran exprime le semblant d’un vrai désir, c’est :

« Tout ce que je veux, c’est rester assise, à regarder le plancher. » (Dick 1968, p. 17)

Comme une machine, elle se met en veille. Au réveil, elle dit :

« I don’t want to be awake. » (Dick 1968, p. 1),

traduisible par : « Je ne veux pas être consciente ». Ce à quoi Iran veut échapper, c’est surtout à la conscience d’elle même. Pour souligner cette humanité déliquescente, le narrateur évoque ses yeux gris sans joie, sa voix sépulcrale, et termine en disant « her soul congealed » — son âme se congèle — ce qui, pour Dick, est l’expression même de la réification, puisque à propos de « ces créatures devenues des instruments » il déclare :

« Bien que la vie biologique persiste en eux, leur âme n’est plus là ou, du moins, a cessé son activité. » (Dick 1972b, p. 17)

En évoquant les Nexus 6 retirés par son mari, Iran dit « ces pauvres androïdes », peut-être un signe de fraternité. Pour Deckard elle est encore moins que cela :

« La plupart des androïdes que j’ai connus avaient plus de vitalité et de désir que ma femme. Elle n’a plus rien à me donner. » (Dick 1968, p. 102)

Il finit par la considérer comme un objet inutile dont il est légitime de se séparer.


Pris Frauenzimmer dans Le bal des schizos est l’exemple le plus symptomatique d’humain réifié. Comme si elle était prédestinée à être une femme-machine, Pris est la fille d’un entrepreneur qui fabrique des simulacres, copies électromécaniques de personnalités réelles. S’il est le père de ces machines, il est tentant de voir en Pris sa première créature, d’autant plus que la mère biologique — si elle existe — est absente. En outre, Pris a une part active dans la construction du premier simulacre à l’image du président Lincoln. On ne conçoit que ce que l’on connaît bien, et Pris semble désignée pour cette tâche, elle qui a tout d’une créature artificielle, comme le note le narrateur, Louis Rosen :

« Pris (…) n’avait pas l’air vraiment normal ni naturel (...) Son visage (...) paraissait dur sous le voile de deuil que formaient ses cheveux (...) Avec son étrange maquillage elle ressemblait à un Arlequin : yeux soulignés d’un trait noir, et rouge à lèvres violet ; des couleurs qui lui donnaient l’air irréel d’une poupée derrière ce masque qu’elle s’était composé. » (Dick 1972a, p. 35)


Le réalisateur de Blade Runner, Ridley Scott, n’a jamais lu Dick.2 Pourtant, cette description de Pris l’humaine évoque irrésistiblement l’apparence de Pris l’androïde à la fin de son film, quand elle se cache au milieu d’automates et de poupées. La similitude entre les personnages sur le papier et sur la pellicule est frappante, et même si cette coïncidence ne peut à elle seule justifier l’idée d’un archétype de la femme-androïde, elle la suggère de troublante façon.


Avec sa voix neutre et monocorde, ses traits inexpressifs, Pris évoque les robots des vieux films de science-fiction, et Rosen est frappé par la différence entre Pris et sa création, dont les rôles semblent être inversés :

« À côté d’elle, le simulacre de Stanton rayonne de chaleur et de tendresse. » (Dick 1972a, p. 43)

Cette impression est confirmée par son comportement : Pris a perdu ce sens de l’humour qu’on dit être le propre de l’homme, elle déteste les animaux que chérissent les humains des Androïdes, et elle est « aussi précise qu’une machine à calculer » (Dick 1972a, p. 46). Même en amour, Pris est calculatrice. Envisageant le mariage sous l’angle de la transaction, elle se vend car elle pense être payée de retour et en tirer profit. En ramenant l’amour à une équation, le mariage à un marché, Pris se réduit à un bien de consommation, autre preuve du processus de réification dont elle est autant la responsable que la victime. Lorsqu’il est question d’amour physique, Pris reste froide et rationnelle, ce dont Rosen est témoin quand elle se déshabille de façon mécanique, dénuée de sensualité :

« Qu’est-ce que je dois enlever ? Mes chaussures ? Mes vêtements ? Ou est-ce que tu veux le faire toi-même ? Je te préviens, ma jupe n’est pas à fermeture Éclair, mais à boutons. Fais attention de ne pas trop tirer dessus, sinon le bouton du haut va sauter, et il faudra que je le recouse. » (Dick 1972a, p. 168)


Pris est à des années-lumière de ce qu’elle fait, du corps qu’elle abandonne, donnant l’impression qu’elle pourrait être télécommandée, non parce qu’elle est docile, mais indifférente, détachée de son enveloppe corporelle :

« (…) mon propre corps (...) Ce n’est pas moi. Je suis une âme (…) Je ne suis pas un corps physique, qui se meut dans le temps et l’espace. » (Dick 1972a, p. 163)

Ce faisant, elle nie la seule partie objectivement humaine subsistant en elle. Elle affirme être une âme, mais elle est plutôt un cerveau, aussi rigoureux qu’un ordinateur. Et si Rosen dit qu’elle a un « esprit nihiliste », ce nihilisme est d’abord tourné vers elle-même, puisque par le geste, le verbe et la pensée, Pris renie son humanité physique et spirituelle. Conscient de ce processus autodestructeur, Rosen lui lance :

« Tu es détachée, et brutale. Non seulement envers moi, mais aussi envers toi-même, envers ce corps que tu méprises et dont tu affirmes qu’il ne t’appartient pas. (...) L’animal est presque un être humain, et tous deux sont de chair et de sang. C’est ce à quoi tu essaies d’échapper. (...) Qu’est-ce que cela fait de toi ? Une machine. » (Dick 1972a, p. 165)

Pris ne peut se défendre de cette accusation qu’en argumentant au niveau de l’essence :

« Mais une machine, ça a des fils électriques. Pas moi. » (Dick 1972a, p. 165),

piètre défense qui fait écho à une réflexion adressée au Lincoln :

« Un animal est une créature de chair et de sang, alors qu’une machine n’est que fils et lampes. » (Dick 1972a, p. 145)


On est au cœur de la problématique dickienne, où être et apparence, essence et comportement sont des concepts qui, une fois leurs limites atteintes, doivent muter, subir une évolution ou une révolution. Les mots ont besoin d’un autre sens, car le rapport signifié/signifiant/référent est bouleversé. Techniquement, Pris est une femme et le Lincoln un robot, mais peut-on se contenter de cette vision quand on note à quel point le comportement de Pris est celui d’une froide machine, et celui du Lincoln d’un humain chaleureux ? On est en droit d’estimer caduque l’opposition organique/mécanique pour juger de l’humanité. Rosen l’a compris et est conscient du fossé qui sépare la créature et sa créatrice. Alors que le Lincoln se nourrit et s’enrichit des sentiments qu’il découvre, Pris réprime ses émotions, qui sont pour elle des faiblesses. En conséquence, la nature de Pris est remise en question. Toujours agent et victime, elle émet l’idée de construire un simulacre à son image. Qui serait alors le plus humain des deux ? Sam Barrows, double masculin de Pris, émet l’hypothèse qui traverse les esprits en demandant si elle n’est pas déjà l’une de ces machines, et Rosen finit par participer à cette réification générale en utilisant le terme « thing » (chose) pour critiquer son comportement. Expression même de l’altérité, Pris semble ne plus appartenir à la race humaine.


Riche investisseur, corrupteur, pollueur, Barrows est un être insensible et calculateur dont le statut d’homme-machine est souligné de la sorte :

« Il donnait l’impression d’un homme auquel on aurait retiré le cerveau pour y placer un servo-moteur ou des circuits à rétro-action de solénoïdes à relais. Bien entendu, l’ensemble aurait été télécommandé. » (Dick 1972a, p. 43-44)

On retrouve cette image du cerveau centre de commande, de mémoire et de décodage, que Dick emploie souvent pour chosifier ses personnages. Dans « Définir l’humain », Herrick est ainsi décrit :

« Les yeux gris et froids comme l’acier avalaient des goulées d’informations, analysaient, soupesaient sans cesse (...) Ses facultés conceptuelles tournaient à plein régime comme un moteur bien rodé. » (Dick 1955, p. 80)

Même un personnage relativement sympathique comme Deckard n’échappe pas à ce processus, en particulier quand il remplit sa fonction de chasseur d’androïdes :

« Il s’interrompit, [et les conduits de] son cerveau se mi[ren]t à bourdonner, à calculer, à choisir, et il finit par modifier ce qu’il s’apprêtait à dire. » (Dick 1968, p. 129)

Ôté de la traduction, le terme anglais conduit peut se traduire par tube ou tuyau, renvoi explicite à l’artificiel. Comme le suggère une de ses victimes, Deckard est peut-être lui aussi un androïde, puisque au bout du compte, il n’est qu’un outil fonctionnel, une machine à tuer. Les rouages des cerveaux de Barrows, Deckard ou Herrick fonctionnent comme ceux du robot de « Progéniture », leurs opérations mentales étant décrites comme des opérations mécaniques ou mathématiques. Leur cerveau, centre de ces opérations, est lui aussi une machine, et l’on se demande où se loge l’âme de ces personnages, qui n’ont pas besoin de greffe métallique pour ressembler à des robots.


Barrows est comparé à un lézard, animal au sang froid, mais une autre analogie animalière est encore plus frappante. Quand Rosen prend la main de Pris, celle-ci la retire de façon automatique. « Un réflexe. (...) Comme les araignées », se dit-il (Dick 1972a, p. 92), image qui renvoie à ces propos de Dick :

« Quant à l’androïde, je l’imagine répétant à l’infini quelque geste réflexe limité, tel un insecte. » (Dick 1972b, p. 41)

L’araignée n’est certes pas un insecte, mais la parenté est certaine, car les deux arthropodes appartiennent au règne inférieur de la création, souvent mentionné pour parler des androïdes. Pour Dick, le geste-réflexe est aussi l’un des points communs aux personnalités androïdes telles que Pris.


Outre de ces réflexes mécaniques évoquant les machines biologiques du courant comportementaliste, une autre caractéristique de la personnalité androïde est, selon Dick, qu’elle

« pense les événements de sa vie beaucoup plus qu’elle ne les ressent. » (Dick 1972b, p. 38)

Loin des émois de l’âme, on reste dans le domaine du cerveau ordinateur, dont Pris est aussi un exemple :

« Priscilla n’écoute pas toujours ce que lui dicte son cœur (...) elle s’en remet  trop souvent à ce que lui dicte sa tête. » (Dick 1968a, p. 83)

À plusieurs reprises, Rosen emploie de façon péjorative le terme « iron » (fer) pour parler de l’insensible logique de Pris. On a ainsi l’impression que Le bal des schizos a été écrit pour illustrer l’essai « L’homme et l’androïde », alors que le roman a été écrit dix ans plus tôt.


Les machines humanisées


Cette cohabitation de l’homme et de la machine n’est pas sans conséquences, et l’on assiste à un double mouvement : alors que l’humain se fige et prend les caractéristiques de la machine, celle-ci s’empare de ce que l’homme abandonne et se pare d’humanité. D’abord manifeste à travers l’apparence, le phénomène prend ensuite une portée plus profonde. Rappelons que les simulacres du Bal sont faits de plastique et de métal, alors que les Nexus 6 des Androïdes, créés en laboratoire, sont faits de chair et de sang. De par leur nature, ces êtres éprouvent les mêmes affres que leur lointain ancêtre littéraire, la créature de Frankenstein, ou leur futur cousin du monde réel, le clone.

Si les simulacres s’humanisent, c’est, au départ, en vertu des fantasmes animistes que projettent sur eux les personnages, reflets directs du point de vue de Dick :

« Notre environnement est en train de prendre vie au véritable sens du mot, ou en tout cas une demi-vie, qui a des caractéristiques analogues à la nôtre. (...) Par environnement, j’entends ce monde de machines que l’homme s’est fabriqué, de mécanismes artificiels, d’ordinateurs, de systèmes électroniques (...) toutes choses qui possèdent de plus en plus ce que les psychologues voient le primitif appréhender dans son environnement inanimé, c’est-à-dire : la vie. » (Dick 1972b, p.12).


Là où il avait déjà raison, c’est qu’au rythme où la évolue technique, le risque de confusion entre être vivant et mécanique autonome deviendra de plus en plus grand. Nos descendants auront peut-être le loisir de se disputer avec leur porte d’entrée, de discuter avec un taxi automatisé, ou de se faire psychanalyser par leur valise, comme les héros de Dick. La possibilité de mouvement et de parole n’est pas synonyme de vie, mais qu’advient-il si à ces facultés s’ajoutent celles de raisonnement, de pensée, de sentiment ? Bien qu’ils en soient dénués, les végétaux sont pourtant considérés comme vivants. Il est peut-être alors temps de repenser ce concept, aussi déstabilisante que  soit cette remise en question. À terme, on ne pourra plus rejeter intelligence et vie artificielles avec le même mépris que ces personnages qui assimilent les machines les plus intelligentes à des machines à laver.


À la tentation animiste, s’ajoute l’illusion des apparences, grâce à une complexité toujours plus grande des formes. S’il est difficile de prêter des sentiments à une machine-outil, la tentation est plus forte quand la machine est construite à l’image de l’homme. Malgré les mises en garde, l’apparence influence l’homme et conditionne son rapport à l’autre, ce que note Gérard Klein : « Le robot est une machine que son apparence humaine sauve. À endosser la livrée humaine, il finit par absorber les valeurs humaines, quelles qu’elles soient. »3


Les personnages du Bal tombent dans ce piège de la tentation anthropomorphiste quand ils sont confrontés aux simulacres. La mise en service du Lincoln est assimilée à une naissance, ses premiers gestes maladroits et ses bruits inarticulés comparés à ceux d’un nouveau-né. Au lieu de dire « il fonctionne », ils disent « il est vivant ». On a ensuite le sentiment de voir le Lincoln grandir et aborder le stade de l’enfance, de la découverte, quand il lit Peter Pan, puis l’âge adulte, de la reproduction, quand il est fait mention de sa descendance ou de simulacres construisant d’autres simulacres. Le parallèle homme/machine se poursuit jusqu’au bout, puisque la mise hors service des simulacres est assimilée à leur mort.4 Comble de l’artifice et de l’inutile, et par-là même de l’efficacité, ils sont capables de fonctions biologiques qui répugnent aux hommes-machines, comme s’éclaircir la gorge, se moucher, ou boire du café. Raffinement suprême, leur peau n’a pas la froideur métallique des robots classiques, au grand étonnement de ceux qui osent les toucher.


Un autre élément s’ajoute en faveur des simulacres : la complicité de certains humains. Quand Rosen s’adresse au Lincoln, il le fait en termes déférents :

« Monsieur le Président (...) Monsieur, je regrette de vous déranger. » (Dick 1972a, p. 106)

Il est conscient de l’absurdité d’une telle attitude mais, incapable d’ordonner les messages contradictoires que lui envoient ses sens et sa raison, il est aussi nerveux que s’il parlait au vrai Lincoln, victime de l’illusion du réel. Dans le rapport que l’homme entretient à la machine, le lexique a aussi une grande importance. Au début, les deux créations sont considérées comme des choses, ce dont témoignent les qualificatifs « machine, machin, engin, simulacre électronique », et l’emploi fréquent du pronom it qui renvoie au statut de non humain. On les appelle également le Lincoln et le Stanton, comme on dirait le robot ou la machine. Mais, peu à peu, le ton change et les noms aussi. L’article the, placé devant le nom propre comme si c’était un nom commun, disparaît. Le pronom renvoyant aux simulacres n’est plus it mais he ou him. Rusés, ils contribuent à ce changement en se donnant du « Monsieur » et en utilisant le terme « d’homme » pour parler l’un de l’autre. Influencés, les humains finissent par faire de même, et, comble de cette promotion, le Lincoln est comparé au plus noble des hommes, par un Rosen certes un peu perturbé :

« S’il est aussi sage et compréhensif qu’il le paraît, il me pardonnera, comme le Christ. » (Dick 1972a, p. 218)


La stratégie est simple mais efficace, donner un nom humain à une machine confère à celle-ci un supplément d’âme. Par exemple, le robot ndr-113 devient Andrew dans « L’homme bicentenaire » d’Asimov, récit qui pousse à l’extrême l’humanisation d’un robot exceptionnellement intelligent et sensible. À force de batailles juridiques et d’opérations chirurgicales, il finit par acquérir le statut d’homme, moralement, physiquement et légalement. Cette nouvelle pourrait servir à illustrer la thèse de Dick : l’humanité n’est pas question de nature physique mais de comportement, et l’opposition chair/métal est caduque. Si l’on arrive un jour à placer le cerveau d’un homme dans une machine, quel statut aura cette créature hybride, et où se logera son âme ?


Si l’humanité est affaire de comportement, elle peut se distinguer dans la volition des êtres artificiels. En affirmant leur indépendance et leur libre arbitre, ceux-ci prouvent qu’ils sont tout le contraire de la machine réflexe, contredisant l’idée reçue résumée par Demètre Ioakimidis :

« Robots, automates ou androïdes, que ne peut-on leur demander ? (...) acteurs aussi prévisibles qu’infaillibles, car répétant scrupuleusement les mêmes gestes, intonations, mimiques et jeux de scène. »5

Les Nexus-6 refusent de continuer à travailler dans des conditions infernales pour le compte de l’homme, et s’enfuient sur terre avec un seul but : une vie d’homme libre. Ils se révoltent aussi contre la programmation qui ne leur accorde que quatre ans d’existence. Ce qu’Asimov appelle « le complexe de Frankenstein » — la révolte de la créature contre son créateur — est magistralement mis en image dans Blade Runner, au cours de la scène où l’androïde Batty tue son « père », qu’il appelle « le Dieu de la biomécanique », tout un symbole. Cette révolte fait d’eux tout le contraire d’une machine selon Dick, c’est-à-dire un objet au service d’un but qui lui est étranger. Ils réagissent ainsi en partie à cause de leur ressemblance avec l’homme, comme le souligne Gérard Klein :

« Un esclave (...) lorsqu’il tend à ressembler tout à fait à son maître (...) ne peut plus rester esclave. 6


Quant aux simulacres, ils ont eux aussi une volonté propre : à travers divers propos, on apprend leurs intentions, leurs décisions, leurs opinions, leurs goûts. Quand le Stanton s’allie à Barrows, c’est pour servir ses propres intérêts. Typiquement humaines, les machines deviendraient presque égoïstes. Doté de ce premier droit qu’est la liberté de parole, le Lincoln revendique sa liberté totale, et s’offusque à l’idée qu’on puisse vouloir l’acheter. Alors, au lieu de se demander si la machine est humaine, peut-être vaudrait-il mieux se demander si elle est une personne, et se pencher sur les droits de cette catégorie, comme dans La tour de verre de Silverberg, ou Dans le torrent des siècles de Simak.


De plus, ces créatures ont des émotions semblables à celles des humains, sans avoir recours à un orgue d’humeur. Entre Les androïdes et Le bal, la palette des sentiments est largement couverte, comme le montre le recensement suivant :

« [Rachel] était même devenue plutôt enjouée et aussi humaine que n’importe laquelle des femmes qu’il connaissait. » (Dick 1968, p. 197),

« [Le Lincoln] rit de bon cœur. Je goûte votre humour, Mr Barrows. »,

« [le Stanton] avait l’air confiant et satisfait. » (Dick 1972a, p. 144, 185)

Rachel donne dans l’humour noir quand elle dit à Deckard :

« Si j’entrais dans une pièce et que je tombais sur un sofa tapissé de votre peau, le Voigt Kampff ferait tilt ! » (Dick 1968, p. 195)

Plus sérieusement, certains d’entre eux sont capables d’empathie : Rachel se sent solidaire de sa « jumelle" Pris »,7 elle est l’amie très proche de la cantatrice androïde Luba Luft, et elle affirme aimer Deckard, sentiment partagé entre les androïdes Roy et Irmgard Baty. Quant à l’amour physique, on note encore la différence avec Pris :

« Nous, les androïdes, on est incapables de maîtriser nos passions physiques, sensuelles. » (Dick 1968, p. 197)


Du côté obscur des sentiments, leur vie est aussi faite de solitude :

« Les androïdes sont seuls, eux aussi. »,

de jalousie :

« Tu aimes cette chèvre plus que tu ne m’aimes moi [Rachel]. »,

de peur primaire :

« Ses paroles n’avaient pas réussi à libérer [Pris] de sa gangue de terreur. (...) La frayeur lui donnait l’air malade. » (Dick 1968, p. 154, 203, 71)

Ils éprouvent aussi de la tristesse :

« Le Lincoln lui jeta un regard mélancolique. De ma vie, je n’avais jamais vu se peindre un tel désespoir sur un visage. »,

et leurs tourments peuvent aller jusqu’aux affres de l’inquiétude métaphysique :

« Quand je [Stanton] songe à la brièveté de mon séjour sur terre, englouti par l’éternité qui le précède et celle qui va le suivre... au petit espace que je remplis ou même que je vois, absorbé par l’infinie immensité des espaces (...) j’ai peur. » (Dick 1972a, p. 136, 76)


Lors de sa première édition française, Les Androïdes s’intitulait Robot Blues, titre qui résume bien ces d’états d’âme, et qui pourrait s’appliquer à Rachel, effondrée quand elle prend conscience qu’elle ressemble en tous points à l’androïde Pris. Même si elle est le modèle original de sa série, elle n’est qu’un objet dont les innombrables copies sont autant de démentis à son humanité. Elle se compare alors à un produit manufacturé insignifiant, des capsules de bouteilles, fabriquées à l’infini, puis revient l’image de la créature inférieure :

« Des fourmis ! C’est ce que nous sommes. Des machines réflexes dépourvues de vie réelle. » (Dick 1968, p.195)

Réaction semblable pour le héros du film A.I - Intelligence Artificielle, de Spielberg, dans la scène où il découvre toute une batterie de modèles qui lui ressemblent, emballés, prêts à l’emploi. Malgré tout, l’ambiguïté demeure. La multiplicité des modèles favorise la théorie : être artificiel = machine produite à la chaîne, mais la réaction des personnages confrontés à cette révélation en fait plus que d’insensibles machines. La déprime de Rachel ou la tentative de suicide de David dans A.I. ne peuvent laisser indifférent. À des degrés divers, ce commentaire à propos du Lincoln peut s’appliquer à ces personnages :

« He was not dead emotionally ; quite the contrary. » (Dick 1972a, ch. 14, on se passera de la version française, maladroite.)


Si ces créatures d’apparence humaine sont autonomes, dotées d’intelligence, capables de volonté et de sentiments, que leur manque-t-il pour être l’égal de leur modèle ? Etre né de l’union naturelle d’un homme et d’une femme ? — Mais alors, qu’en est-il des êtres nés grâce à la fécondation artificielle ? Qu’en sera-t-il des clones de demain ? — Leur tort est-il de ne pas être entièrement faits de chair et de sang ? Mais alors, quel est le statut des êtres à qui l’on a greffé une prothèse ou un organe artificiel ? Et de ceux à qui l’on greffera une puce dans le corps ? C’est en s’appuyant sur un tel raisonnement que le robot de "L’homme bicentenaire" gravit les échelons de l’humanité. Si un humain doté d’un cœur artificiel est toujours considéré comme tel, ou est la limite entre l’homme et la machine ? Y a-t-il un pourcentage de composants mécaniques à partir duquel on cesserait d’être humain ? Et qui déciderait de cette norme, avec tous les dangers qu’implique cette idée ?


Mais tout cela n’est que bavardages, ce qui leur manque, c’est une âme ! C’est là le point fondamental de la discussion, si fondamental qu’au XIXe siècle on se demandait si les femmes ou les Noirs en étaient dotés... À présent, l’on se bat pour savoir quand l’âme vient à l’embryon, et les animaux-machines servent toujours dans les laboratoires. Avant d’être posée comme dans la science-fiction, la question de savoir quand l’âme viendra à la machine reste donc bien théorique dans notre monde réel.8 Quand Descartes parle de l’âme, dont seul l’homme est dépositaire, le philosophe prend soin de différencier la pensée et le cerveau. L’écrivain Harry Harrison et le scientifique Marvin Minsky sont d’un autre avis :

« Nous ne devrions pas envisager l’esprit et le cerveau comme deux entités différentes, puisque ce sont deux manières différentes de considérer la même chose. L’esprit est simplement ce que fait le cerveau. »9

Dans leur roman, comme dans « L’homme bicentenaire », il ne fait aucun doute que la machine a une âme.


Dick préfère cultiver l’ambiguïté. Certains de ses personnages humains ont une âme de machine et certaines machines ont une âme d’homme. Il demandait si les androïdes rêvaient, il a aussi posé une question essentielle :

« Où va l’âme des androïdes après leur mort ? (...) Ont-ils donc une âme ? Ou bien en l’occurrence, avons-nous donc nous-mêmes une âme ? » (Dick 1972b, p. 52)

Peut-on parer ou priver un être d’un attribut dont on ne connaît scientifiquement ni la nature ni les manifestations ? Ne serait-ce pas être aussi arbitraire que les penseurs-censeurs d’autrefois ? Le problème de Turing apporte un autre bémol à ce sacro-saint concept :

« Moi, je te demande si les âmes peuvent apprendre. Si elles ne le peuvent pas, alors, ce concept n’a pas d’importance. Il est stérile, vide, éternellement immuable. » (Harrison et Minsky, 1992, p. 226)


Moins polémique que le concept d’âme, la capacité d’empathie est, selon Dick, le critère suprême pour juger de l’humanité d’un être. Pour lui, l’humanité n’est pas une question de naissance ou d’essence, mais de comportement. La faculté de faire preuve de compassion et de charité envers autrui est ce qui sépare l’authentique humain de cette contrefaçon qu’est l’homme androïde. Quand Dick aborde la question de l’identité, le climat d’incertitude baignant ses œuvres doit beaucoup à cette vision de l’humanité, à la fois simple et compliquée. Simple, parce qu’il est aisé de reconnaître des manifestations de bonté et de chaleur humaine ou d’en constater l’absence. Compliquée, car elle conduit à remettre en question la nature des êtres qui nous semblent familiers, à commencer par nous-mêmes. La conclusion qui s’impose est qu’être né du ventre d’une femme n’est pas un gage absolu d’humanité. De même, être né dans un laboratoire ou une usine n’est pas forcément un obstacle sur la voie de l’humanité. Que cette qualité s’acquière ou qu’elle soit innée, il est clair que dans l’optique dickienne, tous les hommes n’en sont pas obligatoirement pourvus et toutes les mécaniques pas automatiquement privées.


Au cours de cette réflexion, s’est posé le problème de cerner le sens des mots « vie, pensée, intelligence, âme », tâche qui occupe depuis des siècles les philosophes et depuis quelques décennies les auteurs de science-fiction. Ce que ce genre a prouvé dans ce domaine, c’est qu’il n’y a pas de définition gravée dans le marbre de tous ces concepts, trop complexes pour ne pas être évolutifs. Reflet des futures évolutions ou révolutions sociales, ontologiques ou philosophiques, la science-fiction prouve, à sa manière unique, que l’être humain ne peut se définir que par rapport au monde qui l’entoure et qu’il réinvente constamment, à travers les progrès de la science, de la technologie et de la médecine. Ainsi, beaucoup des problèmes rencontrés par les androïdes sont ceux que pourraient affronter les clones de demain, comme dans Reproduction interdite de Jean-Michel Truong. On pourrait rendre un autre hommage à la science-fiction, en soulignant qu’à travers ses portraits de l’homme et du monde de demain, elle n’est pas seulement le reflet, mais aussi, en suggérant les possibles, un acteur de cette perpétuelle évolution.10 Par son statut privilégié de littérature universelle de réflexion, la science-fiction, tout en prouvant qu’elle est un genre indispensable, prouve avec une longueur d’avance sur le réel, qu’en transformant le monde, l’homme se transforme, jusqu’à peut-être, un jour, devenir "plus qu’humain".



Bibliographie


Romans :

— Asimov, Isaac, et Silverberg, Robert, The Bicentennial Man, 1993.

Tout sauf un homme, Paris, Plon, 1993.

Dick, P.K., Do Androids Dream of Electric Sheep ?, 1968.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, Paris, Lattès, 1979.

Dick, P.K., We Can Build You, 1972.

Le bal des schizos, Paris, Lattès, 1979.

Harrison, Harry, et Minsky, Marvin, The Turing Option, 1992.

Le problème de Turing, Paris, Le livre de poche, 1998.

Silverberg, Robert, Tower of Glass, 1970.

La tour de verre, Paris, Opta, 1972.

Simak, Clifford D., Time and Again, 1951.

Dans le torrent des siècles, Paris, J’ai lu, 1973.

— Truong, Jean-Michel, Reproduction interdite, Paris, Olivier Orban, 1989.


Nouvelles et recueils de nouvelles :

— Asimov, Isaac, I, Robot, 1950.

Les robots, Paris, J’ai lu, 1979.

Asimov, Isaac, « The Bicentennial Man », 1976.

L’homme bicentenaire, Paris, Denoël, 1978.

Dick, P.K., « Progeny », 1954.

« Progéniture », Souvenir, Paris, Denoël, 1989.

— Dick, P.K., « Human Is », 1955.

« Définir l’humain », Le livre d’or de la science-fiction : Philip K. Dick, Paris, Presses Pocket, 1979.

— Histoires de machines, Paris, Le Livre de Poche, 1974.

Histoires de robots, Paris, Le Livre de Poche, 1974.

Histoires d’automates, Paris, Le Livre de Poche, 1983.


Essais:

— Dick, P.K., « The Android and the Human », 1972.

« L’homme et l’androïde », Le grand O, Paris, Denoël, 1988.

— Truong, J.-M., Complètement inhumaine, Paris, Seuil, 2001.


. « A : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger. B : Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la première loi. C : Un robot doit protéger son existence, dans la mesure où cette protection n’est pas en contradiction avec la première ou la deuxième loi. » Les Robots, p. 5.
. Voir L’écran fantastique 26, septembre 1982.
. Histoires de machines, p. 16.
  . En cela, le simulacre de Lincoln pourrait être l’illustration littéraire de la thèse de Jean-Michel Truong dans Totalement inhumaine. Comme l’homme, la machine ne naît ni parfaite ni finie. Elle peut apprendre et évoluer, ce que les pourfendeurs de l’intelligence artificielle refusent d’admettre quand ils en critiquent les balbutiements.
  . Histoires d’automates, p. 17.
. Histoires de robots, p. 17.
. Dick a repris ce prénom pour un personnage d’androïde.
. Ce commentaire de Truong se suffit à lui-même : « La philosophie retrouve, à l’interface homme-animal, la même prétention du mâle adulte européen à être la norme et la mesure de toute chose, qui lui a permis, au cours de l’histoire, de refuser toute forme de conscience aux sauvages, aux fous, aux femmes et aux embryons. En ce sens, le débat sur l’intelligence de la machine n’est que le dernier refuge politiquement correct de notre immémorial besoin d’exclure pour exister. » Totalement inhumaine, p. 65.
. Le problème de Turing, p. 118.
. Depuis les robots d’Asimov et les androïdes de Dick, la science-fiction a évolué vers d’autres créatures hybrides, comme les cyborgs, où se mêlent constituants cybernétiques et organiques. Elle traite aussi à présent des néo-ou post-humains (Voir Maurice G. Dantec).