Maurice Renard sous le regard de la philosophie des sciences

et de la philosophie de l’imaginaire

 


Maurice Renard sous le regard de la philosophie des sciences

et de la philosophie de l’imaginaire


    1. Hugues Chabot & Jérôme Goffette


Lorsqu’un auteur qualifie lui-même son œuvre de « merveilleux-scientifique », il semble naturel de l’observer sous le double regard de la philosophie de l’imaginaire et de la philosophie des sciences. Puisque nous vivons « une époque où la science prédomine sans que s’éteigne pour autant notre éternel besoin de fantaisie »1, la problématique et le traitement de Maurice Renard n’ont peut-être jamais été aussi pertinents.2 Nous voudrions donc ici associer deux types d’analyses. La première, épistémologique, porte sur les représentations de la science, de la recherche et des chercheurs qu’on trouve chez cet auteur. La seconde s’intéresse au traitement de l’imaginaire, analysé ici avec les outils de l’anthropologie de l’imaginaire de Gilbert Durand3 et surtout la philosophie de l’imaginaire des derniers ouvrages de Gaston Bachelard.4 Une telle étude se situe à l’opposée de la problématique étriquée qui ne conduit à juger de la littérature d’imagination scientifique (autrement dit la science-fiction) qu’au regard des critères de vérité scientifique. Elle ne correspond pas non plus à la problématique de l’anticipation. Elle tente plutôt d’appréhender les représentations de la science et les représentations suscitées par la science.


« L’application des méthodes scientifiques à l’étude compréhensive de l’inconnu et de l’incertain »


Les philosophes qui ont trouvé un intérêt à l’exploration des territoires de la science-fiction mettent en avant la parenté de ses « protocoles d’expérimentation » avec ceux de la philosophie.5 Le genre ne constitue pas à leurs yeux une simple déclinaison de thèses philosophiques importées dans le récit, ou une philosophie dégradée, mais un discours à part entière qui, sous la forme d’une narration, joue le rôle d’une expérience de pensée. Notre analyse va porter dans un premier temps sur la mise en abyme par les savants de science-fiction des opérations intellectuelles associées à la pratique scientifique. Les propos des chercheurs de papier se rapprochent alors d’une « philosophie spontanée », ce que Louis Althusser avait naguère essayé de traquer chez les vrais scientifiques.6 Le premier objectif que nous nous assignons est d’amorcer un tel travail dans le cas de Maurice Renard,7 à la lumière d’un article théorique dans lequel ce dernier donne un nom et une ambition au genre littéraire qu’il cherche à cristalliser :

« Le roman merveilleux-scientifique est une fiction qui a pour base un sophisme ; pour objet, d’amener le lecteur à une contemplation de l’univers plus proche de la vérité ; pour moyen, l’application des méthodes scientifiques à l’étude compréhensive de l’inconnu et de l’incertain. » (« Mer. Sc. », p. 1213)

Le programme est ambitieux et, de prime abord, paradoxal. Comment peut-on prétendre tirer d’un sophisme une part de vérité ? Comment peut-on revendiquer d’appliquer les méthodes scientifiques à ce qui s’affiche comme de la fiction ? L’objectif est en fait de cultiver, selon sa propre expression, « l’intelligence du progrès » chez le lecteur et de le préparer aux découvertes futures. C’est à titre de propédeutique de la science à venir que l’auteur du Docteur Lerne (1908), du Péril bleu (1912) et des Mains d’Orlac (1920)8 crée des simulacres de recherche scientifique. Le merveilleux-scientifique est en effet « le mode de la littérature contemporaine qui confine le plus à la philosophie — qui est la philosophie mise en scène de la logique dramatisée » (« Mer. Sc. », p. 1207). Reconstituer « l’aventure d’une science poussée jusqu’à la merveille ou d’une merveille envisagée scientifiquement » (« Mer. Sc. », p. 1207), au moyen de « procédés de logique expérimentale » (« Mer. Sc. », p. 1205), suggère alors une analogie entre méthode scientifique et procédés du merveilleux-scientifique, même si Maurice Renard les distingue quant à leur valeur de vérité :

« Qu’est-ce qui distingue le raisonnement merveilleux-scientifique du raisonnement scientifique ? C’est l’introduction volontaire, dans la chaîne des propositions, d’un ou plusieurs éléments vicieux, de nature à déterminer, par la suite, l’apparition de l’être, ou de l’objet, ou du fait merveilleux. » (« Mer. Sc. », p. 1208)

En somme, il s’agit d’user d’une prémisse fausse dans une logique juste, ou d’un sens biaisé dans une syntaxe juste. L’artifice du sophisme mis à part — un syllogisme vicié par un seul élément pourvu que l’écrivain soit bon ouvrier — les procédés heuristiques de l’écrivain miment donc les processus intellectuels de la création scientifique. Maurice Renard en propose trois :

1. « admettre comme certitudes [des] hypothèses scientifiques, et en déduire les conséquences de droit » ;

2. « confondre deux notions : prêter à l’une certaines propriétés de l’autre, subterfuge qui nous permettra d’appliquer à la première tel système d’investigation en réalité impraticable mais qui nous aidera à solutionner un problème en le supposant résolu » ;

3. « appliquer des méthodes d’exploration scientifique à des objets, des êtres ou des phénomènes créés dans l’inconnu par des moyens rationnels d’analogie et de calcul, par des présomptions logiques. » (« Mer. Sc. », p. 1208)

Chacun de ces trois subterfuges mêle une part de rationalité (déduire les conséquences de droit, appliquer tel système d’investigation, appliquer des méthodes d’exploration scientifique) et une part d’imagination (admettre comme certitudes des hypothèses, confondre deux notions, créer dans l’inconnu). Cette mixité du scientifique et du merveilleux est au cœur de la démarche d’invention du romancier, mais aussi de celle prêtée au chercheur : ces conjectures élevées au rang de certitudes, ces greffes de propriétés connues à des objets qui leur sont étrangers, ces créations ex nihilo par l’analogie, le calcul ou le raisonnement, sont leur œuvre par procuration. En voici quelques exemples.


    1. « Des phénomènes créés dans l’inconnu »


Avec ce procédé, Maurice Renard propose de se livrer à un exercice de style très proche de celui que les spécialistes du genre dénomment hard science fiction, c’est-à-dire l’extrapolation de connaissances scientifiques valides dans un contexte inédit. Dans le « Voyage immobile », l’invention d’un artefact technologique permet à Maurice Renard de pousser à ses limites le principe de l’inertie. Telle une vulgaire montgolfière, le vaisseau commence par s’élever jusqu’à une altitude à laquelle il ne risque pas de rencontrer d’obstacle. Une fois le moteur mis en marche, la vitesse de l’engin atteint les 1 250 km/h, compensant la rotation terrestre à la latitude de Philadelphie où débute le voyage. La démarche d’invention par le « calcul » et par des « présomptions logiques » sur les mouvements inertiels est explicite :

« Oh ! en théorie, la chose est réalisable, et l’idée peut en venir au premier venu par une simple multiplication des vitesses courantes et des vigueurs qui les engendrent… Mais en pratique, cela revient à faire voler une mouche avec la puissance d’une locomotive. Et puis, ce serait quand même un pauvre résultat, sans élégance, une invention de brute […] notre moteur ne pousse pas l’Aérofixe, mais il le délivre de l’entraînement de la terre. C’est un générateur de force d’inertie, comprenez-vous ? » (« Voy. Im. », p. 54)

L’extraordinaire moteur est, en effet, doté des propriétés mécaniques d’un gyroscope. Il a la capacité, une fois mis en rotation, de garder une fixité absolue (c’est-à-dire, en première approximation, de rester aligné sur une étoile). Mais ce n’est pas tout. Un gyroscope ordinaire reste solidaire de son support et bascule sur lui-même en fonction des changements de direction du navire qui l’embarque par exemple. Dans le cas d’un gyroscope simplement posé à la surface du globe terrestre, un observateur suffisamment patient pourrait constater que l’axe de rotation effectue ainsi un très lent mouvement de dérive sur une période de 23 heures 56 minutes 4,09 secondes, durée exacte de la rotation de la Terre sur elle-même.9 La combinaison de gyroscopes, « créée dans l’inconnu » par Maurice Renard a la propriété inédite de s’affranchir en outre de la vitesse que partagent par inertie tous les objets terrestres. Précisons que le « générateur de force d’inertie » n’agit que relativement au mouvement de rotation de la Terre sur elle-même, et que l’Aérofixe continue d’accompagner le globe terrestre dans sa révolution autour du Soleil :

« La pesanteur, à laquelle notre ballon reste soumis, le maintient toujours à égale distance du centre terrestre ; mais il possède un moteur qui l’affranchit de l’entraînement du globe roulant sur lui-même. C’est en ce sens qu’il ne bouge pas ; car notre vieille planète continue de l’emporter dans sa course autour du soleil, et le soleil l’emporte dans la sienne à travers l’infini des révolutions sidérales. » (« Voy. Im. », pp. 49-50)10

L’Aérofixe constitue donc un satellite artificiel avant la lettre, sustenté par l’atmosphère et surtout détaché du mouvement de rotation diurne. Mais pour réaliser cet exploit, l’engin doit encore échapper au courant contraire d’une atmosphère qui tourne avec le reste du globe terrestre. Le profil aérodynamique du vaisseau doit donc être celui d’une aile qui s’oriente, pendant la durée du voyage, dans la direction du parallèle local. L’Aérofixe est sans doute l’une des machines de science-fiction « créées dans l’inconnu » les plus originales quant à ses soubassements théoriques.


    1. « Confondre deux notions »


Le second procédé d’invention suggéré par Renard est l’analogie abusive entre deux objets ou deux domaines de recherche. Il est appliqué dans Le docteur Lerne, dont le sujet même constitue une métaphore de la créativité scientifique. Non content de résoudre le seul problème de l’autogreffe ou de la greffe entre individus apparentés, le savant désassemble puis réassemble à sa guise les éléments de la Création, brouillant les frontières entre espèces, puis entre règne animal et règne végétal, entre le vivant et l’inerte enfin :

« Au début même, j’avais obscurément pressenti entre les greffes animale et végétale un point de contact, un trait d’union que mon travail logique a précisé voilà peu de temps… […] La logique soutenait mon assurance. » (dl, pp. 160 & 162)

La « logique » de Lerne repose sur la suggestion de similitudes entre entités distinctes, suivi d’un échange de leurs propriétés, bientôt considérées comme communes. Le récit (et le principe analogique qui le soutient) atteint son paroxysme lorsque la greffe ultime est réalisée : celle de l’âme sur le corps. Avec l’incarnation de sa personnalité dans une automobile, présentée comme la prochaine étape de l’évolution, Lerne accède à une forme d’immortalité. Dans cette pantomime à la fois comique et sordide de création divine et d’invention scientifique, les conceptions vitaliste et mécaniste se superposent dans un jeu de miroirs. L’organisme humain est réduit à une machine imparfaite qui se détériore, tandis que l’automobile est présentée comme un ensemble d’organes auquel il ne manque que la vie. Dans son carnet de laboratoire, « histoire d’une étude au jour le jour », Lerne pratique l’association d’idées et de termes issus de champs de savoir distincts :

« Transmission… pensée… électricité… cerveaux… piles… » (dl, p. 178)

Le savant fait de cette hybridation forcée des disciplines son credo méthodologique et M. Renard pousse jusqu’au ridicule la volonté de syncrétisme de son personnage :

« C’est la combinaison de cette science [de la greffe] avec d’autres sciences qui m’a dévoilé la solution probable. On ne fait jamais assez de généralités, Nicolas ! Entichés de parcellements, férus d’infiniment petits toujours plus minuscules, nous avons la manie de l’analyse, et nous vivons l’œil rivé au microscope. Dans la moitié de nos investigations, il nous faudrait employer un autre engin, montreur d’ensembles, un instrument de synthèse optique, une lunette synoptique, ou si tu préfères : un mégaloscope. » (dl, pp. 165-166)

Par le biais d’une métaphore instrumentaliste (et parodique), Lerne/Renard vient de suggérer que ce sont les grandes synthèses qui font les grandes découvertes.


    1. « Admettre comme certitudes des hypothèses scientifiques »


« — Vous n’avez pas de preuves, alors ?
— Je n’ai que de bonnes raisons. » (
pb, p. 301)

« Voilà la certitude : des os. Mais quelle chair, quels muscles, quels organes soutenaient-ils ?
— Vous ne le savez pas ? — dis-je.
— Non. Seulement je le présume. »11

Dans le processus simulé de la création scientifique, l’hypothèse apparaît comme le bien le plus précieux, car le plus fécond dans l’exploration des possibilités du réel. Curieuse métaphore inversée de la caverne, des fouilles à l’intérieur d’une grotte conduisent un apprenti-paléontologue à voir dans une série de tunnels des « entrées ouvertes sur la conjecture, qui, après tout, étaient peut-être des issues » (« Vac. D. », p. 36). Et c’est par la bouche de ces héritiers de Cuvier, enclins à supputer, que l’auteur établit en fait l’hypothèse qui prépare le prodige au cœur du récit — l’éclosion d’un œuf de dinosaure :

« Le climat dont nous jouissons est donc celui de la zone torride comme de la période secondaire. » (« Vac. D. », p. 43)

D’autres raccourcis saisissants de la pensée raisonnante suivent, pour faire admettre le merveilleux comme scientifique :

« Il y avait quelque chose. Je faisais plus que de le supposer. Cette coïncidence de durée liait ensemble des incidents sans rapport apparent, mais offrant toutefois une analogie antérieure : l’étrangeté. Ils devaient constituer des effets d’une même cause. Laquelle ? Et cette cause ne pouvait-elle pas être extraordinaire, elle aussi ? » (« Vac. D. », p. 46)

On retrouve le procédé d’analogie déjà évoqué, grâce auquel la coïncidence se fait ici causalité. Être attentif aux événements inhabituels, leur trouver un lien, en proposer une explication… La dynamique de la recherche scientifique, qui est mimée, rejoint une conception de l’invention scientifique très répandue en histoire des sciences, celle de la « sérendipité », c’est-à-dire un hasard qui favorise les esprits préparés, ouverts à la conjecture et enclins à pousser leurs raisonnements jusqu’au bout. Dans le même registre, l’attitude pleine de sang-froid prêtée au chercheur dans Le péril bleu (1912), lorsqu’il est confronté à un phénomène qui semble relever du mythe, illustre la volonté et la capacité de prendre les phénomènes sous le contrôle de la raison :

« Toute chose paraît absurde, monsieur le Président, lorsqu’elle est très neuve, très étrange, et que nous l’apercevons tout à coup, au dépourvu, sans qu’une chaîne d’épisodes ou de raisonnements nous ait amenés progressivement jusqu’à elle, par de faibles surprises successives ou de petits enseignements graduels, dont la somme constitue cependant soit une extrême stupéfaction, soit une science approfondie. » (PB, p. 423)

On trouve ici comme un écho des deux temps de la recherche scientifique traditionnellement distingués par l’épistémologie. Lors de la phase créative proprement dite, les hypothèses incertaines et fantastiques permettent d’explorer le champ des phénomènes inconnus et inexpliqués. Lors de la phase de reconstruction rationnelle ensuite, la découverte est reliée et intégrée au réseau du savoir établi, faisant disparaître toute solution de continuité. De ce point de vue, Maurice Renard adhère à la thèse de l’accumulation progressive des connaissances caractérisant l’âge scientifique selon la philosophie positive :

« La science ne procède pas au moyen de bonds ; elle passe d’une découverte à l’autre par la pente douce d’un escalier facile. » (MdO, p. 654)

Pourtant, tout se passe comme si la science « en train de se faire » faisait un détour par l’âge métaphysique, voire théologique, pour y puiser des hypothèses merveilleuses susceptibles d’être ensuite naturalisées dans le corpus de la science « achevée ». Le processus mental propre à l’état naissant du savoir scientifique relèverait alors d’une pré-science, peut-être du registre de l’inconscient sinon du mythe :

« Dès lors, je me demandai si vraiment il ne se passait pas des faits interlopes, que ma subconscience aurait éventés. […] Ah ! croyez-le : tous les mythes des anciens ont une base dans la réalité de la préhistoire. »12

Le merveilleux apparaît comme un passage obligé, un préalable nécessaire au processus de rationalisation. Robert Collin, un des personnages emblématiques de cette rationalité visionnaire qui imagine en vue de découvrir, est jaugé en ces termes par un protagoniste :

« Vous êtes doué de singulières qualités scientifiques… une étrange perspicacité… une sorte de divination… » (pb, p. 241)

L’intuition constitue donc la qualité première du chercheur. La mécanique intellectuelle qui l’anime est celle de l’exploration systématique de toutes les hypothèses sans se laisser arrêter par le souci de la plausibilité :

« Certes l’hypothèse est fausse a priori. Mais elle expliquerait presque tout. […] C’est une hypothèse absurde et fantastique. Je ne l’ai formulée que pour matérialiser notre réflexion. » (pb, p. 265)

L’examen de toutes les conjectures, même erronées, conduit ainsi à une découverte que l’on pourrait qualifier par exclusion :

« Voilà encore une supposition d’aspect lunatique, et pourtant je l’ai envisagée elle aussi ; car j’estime que, pour mener l’esprit à la vérité, rien ne vaut l’étude des hypothèses fausses. En science quelquefois, comme en grammaire toujours, deux négations valent une affirmation. Quand je sais qu’une chose n’est pas ici, je me doute qu’elle peut être là. Et puis, à force de perdre, on finit par gagner. » (pb, p. 266)

La meilleure (la seule ?) stratégie pour circonscrire et réduire l’inconnu semble être de tâtonner par essais et erreurs, de multiplier les possibles, c’est-à-dire encore de se défier de ce qui est réputé impossible. « L’impossible… Quel homme pourrait savoir ce qui est impossible et ce qui est naturel ? » (PB, p. 269) s’interroge Robert Collin face à un personnage, parodie de Sherlock Holmes, qu’un rationalisme déductif à courte vue met en quête d’ « explications simples, possibles, naturelles ». À problème inattendu, solutions aventureuses, même si elles sont tempérées par une forme de bon sens scientifique :

« Je sais parfaitement combien mes inférences sont fragiles. Mais, faute de mieux, je suis obligé de me livrer aux conjectures qui peuvent s’énoncer dans la forme scientifique : tout se passe comme si […] tout se passe comme si des êtres de tout genre se trouvaient doués, de but en blanc, de la vertu de s’envoler, sous l’influence d’une force quelconque, mais probablement naturelle. » (pb, pp. 290 & 297)

À travers la succession d’explications saugrenues qui tentent en vain de sauver le naturel et débouchent sur une hypothèse baroque d’enlèvements extraterrestres, Renard livre une métaphore de la logique de la découverte scientifique.13 On le voit, la position épistémologique ici défendue est très éloignée d’une prudence méthodologique qui, pour reprendre un mot célèbre, ne « feindrait pas d’hypothèses ». C’est au contraire dans la multiplication des conjectures fabuleuses que semble résider le processus créatif qui fait accéder à une découverte authentique.


    1. Maurice Renard et les relativismes perceptif et cognitif


Installés à la limite de notre atmosphère, les extraterrestres de M. Renard ont en outre la particularité d’être invisibles et d’accéder par d’autres sens à des aspects de l’univers qui nous restent cachés. Que penser alors de notre monde « réel » tel qu’il est représenté par la science ? Que vaut le savoir humain réduit, dans cette perspective, à un pur anthropomorphisme ? En matière de philosophie de la connaissance, comme de pluralité des mondes, Maurice Renard semble ici tirer les conclusions du darwinisme :

« Nous [les hommes] nous imaginons toujours qu’après nous, il faut tirer l’échelle des êtres ! et nous pensons tout connaître, tout prévoir, tout supposer ! » (pb, p. 388)

Au regard d’une raison contrainte par des perceptions lacunaires, la nature est riche en féeries. Force est donc d’admettre comme limitées et appelées à être dépassées nos connaissances présentes. C’est la grande leçon à tirer du merveilleux-scientifique.


« L’apparition de l’être, ou de l’objet, ou du fait merveilleux. »

(« Mer. Sc. », p. 1208)


À côté de cette démarche épistémologique, prend place une investigation du merveilleux. Lorsque Maurice Renard prend une hypothèse comme assertion vraie, ou use de la confusion de deux notions, il en explore aussi les retentissements émotionnels. L’article de 1909 se termine en effet par des réflexions sur l’effet d’émerveillement. Il souligne qu’il peut se produire par la satisfaction nouvelle d’une attente ancienne (par exemple, un moyen d’aller plus vite), mais aussi par l’irruption d’une capacité technique inattendue (« Mer. Sc. », p. 1208). Le roman merveilleux-scientifique joue sur les deux tableaux :

« Avec une force convaincante puisée à même la raison, [le roman merveilleux-scientifique] nous dévoile brutalement tout ce que l’inconnu et le douteux nous réservent peut-être, tout ce qui peut nous venir de désagréable ou d’horrible du fond de l’inexpliqué, tout ce que les sciences sont capables de découvrir en se prolongeant au-delà de ces inventions accomplies qui nous en paraissent le terme, toutes les conséquences à côté, toutes les suites imprévues et possibles de ces mêmes inventions, et aussi toutes les sciences nouvelles qui peuvent surgir pour étudier des phénomènes jusqu’alors insoupçonnés, et qui peuvent nous créer de nouveaux besoins en créant par avance la manière de les flatter ou de les repaître. » (« Mer. Sc. », p. 1212)

L’effet de merveilleux ne vient pas d’une évasion du réel, mais d’une vision nouvelle du réel ou du vécu possible d’une technique inédite. Par conséquent, notre second objectif est une analyse du travail du merveilleux chez Maurice Renard. Cela suppose un autre arrière-plan théorique, celui de la philosophie de l’imaginaire. En cette matière, deux approches nous paraissent dominer aujourd’hui. La première est proposée par Gilbert Durand, qui met en avant deux fondements. Primo, comme l’imagination est « principe organisateur »14 et dynamisme psychique, toute méthode pour l’appréhender doit donner priorité aux motivations. Secundo, puisqu’il s’agit de rechercher la structure de base des motivations, il faut observer « les comportements élémentaires du psychisme humain », qu’il amalgame de façon surprenante aux réflexes du nouveau-né (nutrition et posture).

Comme il nous paraît étrange de faire reposer l’imaginaire et sa sémantique associative sur de simples réflexes, nous suivrons plutôt l’approche phénoménologique proposée par Gaston Bachelard dans ses derniers ouvrages :

« Il faut en venir, pour éclairer philosophiquement le problème de l’image poétique, à une phénoménologie de l’imagination. Entendons par là une étude de l’image poétique quand l’image émerge dans la conscience. »15

Appliquée à l’imaginaire, la méthode impose l’exigence de ne pas déformer les phénomènes psychiques de l’imagination par une rationalisation, mais de se faire simple témoin de l’activité mentale jaillissante, afin de pouvoir ensuite

« restituer la subjectivité des images et  mesurer l’ampleur, la force, le sens de la transsubjectivité de l’image. »16

C’est cette méthode que nous voudrions appliquer à Maurice Renard.

En même temps, nous voudrions l’enrichir de quelques caractéristiques constatées par Gilbert Durand ou par Jean Chevalier et Alain Gheerbrant :

  1. 1-L’imaginaire n’est pas un magma informe ; il s’organise selon un réseau symbolique où chaque maille renforce les autres.

  2. 2-Les points d’inflexion les plus forts font écho aux préoccupations existentielles profondes (vie, identité, pouvoir…).

  3. 3-Tout changement important de mode de vie retentit sur l’imaginaire et le fait évoluer.

  4. 4-La structure en réseau induit des effets de diffusion de connotations d’une maille sur celles qui lui sont associées.

  5. 5-Toute maille de sens (tout symbole) est peu ou prou ambivalente, à la fois positive et négative, oscillant selon le contexte.


    1. « Nous transporte[r] sur d’autres points de vue, hors de nous-mêmes » (« Mer. Sc. », p. 1213)


Dans Le docteur Lerne, le  travail de chercheur est littéralement « mise en scène ». S’il y a bien, en termes de connaissance, référence à une communauté de chercheurs, le roman commence par un voyage jusqu’à Fonval, en Ardenne. Si Fonval n’est pas une u-topie, elle n’en demeure pas moins une « xéno-topie », un lieu étranger. L’Ardenne, dans l’imaginaire européen, est d’abord une terre de légendes, ou, pour André Dhôtel, Le pays où l’on n’arrive jamais (1955). Ensuite, Fonval est le lieu d’une rupture scientifique, si bien qu’il conjugue le surnaturel forestier spontané et le surnaturel scientifique travaillant à rompre la nature. À la sauvagerie de la forêt, s’ajoute la sauvagerie du laboratoire.

La représentation de la science est ainsi enchâssée dans un lieu dérogatoire ou enchanté, enclos dans un labyrinthe, autre symbole du secret des expériences monstrueuses. Comment ne pas comparer Lerne-Klotz (Klotz a en effet greffé son cerveau à la place de celui de Lerne) à une sorte de Dédale moderne, ses créatures hybrides au Minotaure, Vermont à une sorte de Thésée, etc. Le docteur Lerne, Sous-Dieu est dévolu au viol de la personne humaine et à l’emprise sur son intimité. C’est une initiation à l’éclatement de la nature humaine, au littéral comme au figuré. On voit ainsi comment Maurice Renard, fidèle au concept de merveilleux-scientifique, radicalise à la fois le merveilleux et le scientifique.


    1. « Les merveilles curieuses ou sinistres » (« Mer. Sc. », p. 1213)


Le thème choisi est lui-même significatif. Le docteur Lerne est le roman merveilleux-scientifique de l’hybridité. L’époque y est propice, la greffe végétale, en 1908, a atteint sa maturité théorique (Charles Baltet, L’art de greffer, 1868) et sa reconnaissance sociale (le phylloxéra systématise la greffe). La greffe apparaissait comme une voie prometteuse bien que les tentatives sur l’animal se fussent soldées par des échecs. À cela, il faut ajouter l’essor de la chirurgie grâce aux travaux de Pasteur sur l’asepsie, de Lister sur l’antisepsie, de Thompson sur l’anesthésie.

Le Dr Frédéric Lerne combine tout cela (procédé de confusion de deux idées). C’est un « chirurgien déjà célèbre à trente cinq ans » (dl, p. 73) ; qui allait devenir

« professeur de clinique à l’École de Médecine, membre correspondant de nombreuses sociétés savantes, décoré d’ordres multiples » (dl, p. 73),

et il consacre ses dimanches à un autre travail :

« ces jours-là, en effet, sa passion pour l’horticulture, réfrénée toute la semaine, le claquemurait dans la petite serre avec ses multiples orchidées. » (dl, p. 73)

Maurice Renard part de cette situation pour la transposer à l’animal. Il s’agit de créer des chimères d’un type particulier : par exemple, greffer le cerveau d’un homme dans le crâne d’un taureau ou greffer le cerveau d’un chien dans le crâne d’un homme. Il ne porte pas atteinte à l’intégrité psychologique comme H. G. Wells dans L’île du Dr Moreau, mais à la relation entre âme et corps, avec des aperçus certes effrayants, mais non horrifiques. Ce qu’il entreprend n’est pas un travail sur le fantastique de l’abrogation des limites entre espèces, mais une rêverie de l’hybridité, au sens où Gaston Bachelard entend le mot « rêverie »17.

En matière d’hybridation, Renard se révèle méthodique. Le premier contact est celui de l’exploration clandestine de la serre par Vermont. Les premiers pas dans le lieu interdit sont plutôt charmeurs :

« Presque effrayé, respirant d’une haleine courte les parfums dénaturés, j’interrogeai le lieu autour de moi, et son incohérence mirifique se dégagea tout à fait.

Le printemps, l’été, l’automne y régnaient en compagnie, et Lerne, sans doute, avait supprimé l’hiver qui souffle les fleurs comme des flammes. Toutes, elles étaient là, près de tous les fruits, mais pas une, mais pas un n’avait poussé sur sa plante ou son arbre naturel. [...]

Mais le plus joli de tous ces hybrides, n’était-ce pas ce rosier fleuri de reines-marguerites et fruité de pommes d’api ? [...] C’était le triomphe de la greffe, une science que Lerne avait, depuis quinze ans, poussée jusqu’au prodige, si avant même, que le spectacle des résultats présentait quelque chose d’inquiétant. » (dl, p. 95-96)

La science est ici merveilleuse. Mais l’ambivalence surgit peu après, et l’inquiétude se fait moins discrète lorsqu’il aperçoit les outils utilisés et les cicatrices laissées :

« Le professeur s’était livré [...] au travail le plus acharné. [...] : sur une table, j’aperçus nombre de fioles et force greffoirs et outils de jardiniers qui étincelaient à l’égal d’instruments de chirurgie. Leur trouvaille me fit revenir aux fleurs, et, de près, j’en connus toute la misère. Elles étaient badigeonnées avec diverses colles, entourées de ligatures — presque des pansements — et criblées d’entailles — presque des blessures — d’où suintait une liqueur douteuse. » (dl, p. 96)

De l’émerveillement esthétique, nous passons à la découverte d’un travail scientifique, puis à l’effroi moral. Ce n’est pas pour autant un désenchantement. La situation est plus complexe. De bout en bout, l’investigation porte sur un monde technique. La serre est reconnue comme un outil de travail, un laboratoire. Les plantes hybrides sont reconnues comme des artefacts. Et les instruments chirurgicaux achèvent cette image scientifique. En même temps, l’investigation est aussi une observation des effets de merveilleux, du retentissement sur la sensibilité : esthétique de la profusion végétale, puis esthétique d’un labeur acharné et prodigieux, et enfin esthétique de la blessure, de la créature maltraitée, de la nature dénaturée, conduisant in fine à un imaginaire composite où ces trois sensations se juxtaposent. Vermont n’est pas naïf au point d’ignorer que l’effet de naturel est souvent un art, et la beauté le fruit d’une technique. Passionné d’automobile, il sait que l’univers technique est aussi source d’enchantement, d’ivresse et de puissance symbolique. Ce qui le fait tressaillir, ce n’est pas l’irruption du monde technique et de l’artifice, mais l’affectivité associée à la cicatrice, c’est-à-dire l’image de l’effraction dans l’intégrité corporelle, le symbole de l’ouverture de l’intimité, le viol du cœur des choses.


    1. « Le merveilleux scientifique [...] nous révèle [...] l’instabilité des contingences, la menace imminente du possible » (« Mer. Sc. », p. 1213)


La suite de l’histoire pousse la thématique de la greffe jusqu’à ses retranchements, en particulier avec la greffe de cerveau : cerveau d’oiseau dans un reptile, d’homme dans un chien, etc. Vermont apprend à deviner, au comportement, à qui il a véritablement affaire. On croit alors que le roman se transforme en une étude du travestissement le plus poussé qui soit, celui où l’on revêt un autre corps, mais la situation est plus troublante encore.

Voici qu’Emma Bourdichet s’approche de la triste chambre de Mac Bell :

« [Emma] : harmonie des bayadères lascives qui ne savent mimer que l’amour, et ne pourraient se déhancher, onduler, frémir ou se cambrer, ni secouer leur chevelure, ni esquisser le moindre petit geste, sans qu’on les imagine en volupté. » (dl, pp. 115-116)

Emma, qui ne comprend pas la situation, vient se donner à ce corps d’homme au cerveau de chien. Elle croit avoir affaire à un homme ayant perdu la tête et veut lui apporter le réconfort de l’amour. En fait, la situation n’est pas seulement cocasse, elle souligne le fondement bigarré de la condition humaine ordinaire : il n’est pas facile, il est même impossible, de séparer corps et âmes. Emma est à la fois l’âme de la femme (l’anima bachelardienne) et la femme-corps hantée par le sexe. Elle est une sorte de démenti romanesque à la conception dualiste, cartésienne, de la science telle que Lerne l’incarne.

Autre figure intéressante, lorsque Vermont voit son cerveau greffé dans le crâne du taureau Jupiter, Maurice Renard ne s’en tient pas à la simple idée d’un esprit d’homme emprisonné dans un corps taurin (thématique du soma-séma platonicien). L’abattement qui suit l’opération cède la place à une exploration « pastorale » du ressenti et de ses retentissements :

« On me pousse dans le pâturage. Europe, Athor et Io galopèrent au-devant de moi. Si honteux que j’en sois, la franchise me contraint à dire que je leur trouvai une grâce imprévue. [...] Là débute une période intéressante au premier chef : celle de mes observations sur mon nouvel état. [...] Tant que dura cette accommodation de mon esprit d’homme avec les organes de la bête, je fus réellement assez heureux. » (dl, p. 167)

« C’est qu’en effet un monde tout neuf venait de se révéler à moi. [...] Je naquis à la délectation de ruminer. [...] Le meilleur souvenir que je garde est celui de mon museau, centre du tact, pierre de touche infaillible et subtile des bonnes et mauvaises graines. » (dl, p. 168)

Le cerveau n’apparaît donc pas comme enfermé dans le tombeau d’un corps bestial. Il y a même quelques satisfactions hédonistes et intellectuelles à découvrir des sensations nouvelles et à faire de l’éthologie de première main. Le cerveau n’est pas non plus, autre métaphore courante, le souverain du corps : le corps infuse sa façon de vivre le monde, jusqu’à engendrer une torpeur bovine ou des élans de fureur taurins.

Au final, ces pages associent des observations quasi scientifiques et des évocations merveilleuses. Le chapitre X s’intitule « L’opération circéenne », le taureau s’appelle « Jupiter » ; Vermont se souvient des récits de métamorphoses et cite Homère, Ovide, Apulée, Perrault (dl, p. 167). Mais Maurice Renard réfrène ce fantastique mythologique en plaçant cette phrase dans la bouche de Lerne :

« Nicolas, tu vas tout savoir. Aussi bien me déplairait-il de passer pour un diable, un thaumaturge ou un sorcier. Ni Belphégor, ni Moïse, ni Merlin : Lerne tout court. » (dl, p. 159)

En fait, il ne s’agit pas pour Maurice Renard d’écrire un mythe ou un roman fantastique, mais  une fiction scientifique rendant compte de la rêverie qu’elle suscite, « rêverie » au sens où Gaston Bachelard entend ce terme : puissance d’évocation dans le jaillissement psychologique. Ce n’est pas un récit merveilleux mais un récit s’ouvrant au sens du merveilleux, y compris dans ses objets les plus désenchantés au premier abord : une plante, une opération, la saveur d’un brin d’herbe.


    1. « L’horreur de l’inconnu nous apparaît avec une intensité terrible » (« Mer. Sc. », p. 1213)


La fin du Docteur Lerne marque une radicalisation. Lerne est désormais reconnu comme le cerveau du Docteur Klotz dans le corps usurpé du Docteur Lerne. Lerne-Klotz s’est résigné à perdre l’amour d’Emma Bourdichet et à réintégrer le cerveau de Vermont dans son corps. Il poursuit son œuvre par un nouveau procédé de greffe d’esprit, non plus par chirurgie mais par projection électrique. Il devient capable d’entrer dans le système neuro-cérébral des animaux et dans le principe de vie des végétaux.

Le roman bascule une nouvelle fois lorsque Vermont l’emmène dans son automobile (une « 234-XY », dl, p. 71). Lerne-Klotz a l’idée de la comparer à un animal, analogie à la fois intéressante et un peu bouffonne, mais le récit devient dramatique lorsque Lerne-Klotz, soudainement, meurt. On comprend qu’il a projeté son esprit dans la machine et que cette machine, non pourvue de principe de vie, a capté en totalité celle du savant.

Les dernières pages sont pathétiques. L’automobile devient vivante, mais à la différence de Killdozer de Théodore Sturgeon, cette automobile paraît pleinement humaine :

« [Enfermée dans le garage], la bête nouvelle passa des nuits à beugler ses chromatiques menaçantes et douloureuses, et les voisins se plaignirent. Alors [...] je fis démonter la sirène délinquante. On enleva les vis et les boulons avec une difficulté extraordinaire [...]. Une sorte de liquide jaune, sentant le pétrole, gicla de la blessure et coula goutte à goutte des pièces amputées. J’en conclus que le métal s’est organisé sous l’action de la vie infuse. » (dl, p. 207)

« Affaissée en tas sur ses roues amollies » (dl, p. 208), Klotz-automobile finit par mourir dans une image plus bigarrée que jamais, celle d’un cyborg, dont la problématique n’a jamais été aussi forte qu’aujourd’hui.18


    1. Maurice Renard comme explorateur de l’imaginaire associé aux sciences


Comme on peut en juger, Maurice Renard utilise toutes les caractéristiques de l’imaginaire. À la façon de Gaston Bachelard, sur le thème précis de la greffe de cerveau, il décrit les phénomènes d’associations d’idée, de connotations émotionnelles, de cristallisations de scènes archétypiques. De même, concernant la structuration de l’imaginaire mobilisé, force est de constater qu’il dessine une trame particulière, avec le jeu des contraires entre naturel et artificiel, vivant et mort, doux et dur, lumineux et obscur, angélique et bestial, etc. (caractéristique 1), et que la mobilisation des mailles sémantiques répond à la résonance existentielle ou anthropologique (caractéristique 2). Plus précisément, l’exploration des modifications de la situation d’existence suscite un retentissement imaginaire (caractéristique 3), avec des effet de diffusion symbolique (caractéristique 4). Maurice Renard est parfaitement conscient de cet effet :

« Ayant remarqué chez un grand nombre de personnes, au sortir d’une telle lecture, je ne sais quel étonnement méditatif ; les ayant interrogées sur la cause qu’elles lui attribuaient, et m’étant moi-même questionné sur mes propres sentiments, j’ai été amené à cette constatation : qu’après la lecture de L’homme invisible ou de Dans l’abîme, par exemple, nous ne voyons plus les choses sous le même angle. Et, ayant recherché quels rapports s’étaient modifiés [...], je me suis aperçu que ce bouleversement confus de nos jugements provenait, en somme, de l’action du merveilleux-scientifique sur l’intelligence du progrès. » (« Mer. Sc. », p. 1210)

Quant à l’ambivalence foncière des effets de merveilleux (caractéristique 5), tant les romans et nouvelles eux-mêmes que l’analyse qu’il fait en montrent sa parfaite conscience :

« Le roman merveilleux-scientifique [...] nous révèle, dans une clarté neuve et saisissante, l’instabilité des contingences, la menace imminente du possible. [...] Nous sentons que des surprises identiques nous attendent [...] et que ces événements produiront, chez les hommes, des bouleversements analogues à ceux que produisent, chez les populations du roman, les merveilles curieuses ou sinistres qu’on y invente. » (« Mer. Sc. », pp. 1212-1213)

Le relativisme perceptif et cognitif est aussi un relativisme affectif et symbolique, relativisme étant à prendre ici au sens d’enracinement dans une situation donnée.