Texte

 

Le temps de la parole à soi

Pierre Cassou-Noguès

Le but de cet article est d’examiner la temporalité de la parole et, notamment, de la parole à soi-même : parler de soi et à soi-même. Les analyses de Lacan comme de Derrida mettent en évidence un décalage temporel à l’intérieur de la parole, une différance comme l’écrit Derrida, qui interdit la présence à soi et met en question l’idée même de conscience. Il y a toujours dans la parole à soi une sorte de retard, qui me sépare d’avec moi-même, ou vient, pour reprendre maintenant l’expression de Lacan, cliver le sujet. Je voudrais, ici, élargir quelque peu le contexte des analyses de Lacan et de Derrida, pour interroger cette thèse, d’une différance dans la parole à soi, dans des situations inspirées de la science-fiction. Il s’agit au fond d’évaluer la solidité de cette thèse et l’universalité, ou non, de la différance. Lacan et Derrida n’entendent pas seulement mettre en évidence un phénomène curieux de la parole humaine, ne possédant qu’une valeur anthropologique, comme le serait, par exemple, cette propriété qu’a la voix de produire des sons seulement dans telle gamme de fréquences. Leurs analyses semblent bien plutôt viser à dégager une propriété ontologique de la parole en elle-même, propriété que doit en principe posséder toute parole et qu’elle conserverait si, pour prendre le même exemple, nous parlions dans les ultrasons. Il est alors légitime d’examiner la différance dans des situations qui, sans doute, ne se produisent pas naturellement. Au fond, il s’agit de savoir s’il est possible d’imaginer une situation où la différance se transforme ou même s’annule. Dans cette perspective, je considérerai, , la parole à soi, au sens large d’un discours, oral ou écrit, sur soi-même et à soi-même. Peut-on imaginer une parole en ce sens sans différance ? J’entends « imaginer » au sens propre. Il ne s’agit pas simplement de concevoir, comme on pourrait peut-être concevoir un Dieu présent à lui-même et qui ignorerait la différance. Il s’agit de décrire une certaine situation dans laquelle nous puissions nous-mêmes nous représenter et où une parole, qui corresponde en effet à ce que l’on appelle habituellement « parole », puisse se faire sans différance, ou dans une autre différance.Dans un premier paragraphe, j’évoquerai un peu plus en détail ces analyses sur la parole, en m’appuyant d’abord sur les textes de Lacan. Je m’attacherai, dans un deuxième paragraphe, à justifier le recours à la science-fiction. J’examinerai ensuite successivement trois situations de parole pour mettre en question la nécessaire temporalité de la parole à soi, telle que la décrivent Lacan et Derrida.


La différance ou le sujet clivé

Il suffit de prendre pour point de départ ce fait que parler exige du temps. On ne parle pas dans l’instant. Et, inversement, on ne comprend pas la parole entendue, et on ne se comprend pas soi-même, mot à mot, phonème à phonème mais dans ces blocs insécables que sont des phrases, des textes ou des livres entiers. Par suite, ce n’est pas tout à fait le même qui commence à parler, produit l’énoncé, et celui qui le reçoit et l’entend, parce que s’étend entre eux toute l’épaisseur temporelle de la parole. C’est déjà vrai de la parole, de la voix, mais ce phénomène de décalage est encore plus visible dans l’écriture. Si j’écris mon autobiographie, il est clair que ce n’est pas le même qui la relira, mais un moi plus vieux, de quelques mois, de quelques années, et plus vieux aussi, transformé, d’avoir écrit cette autobiographie, épreuve qui n’a pas pu me laisser indifférent.  Il faut du reste introduire un troisième personnage. En commençant cette autobiographie, un peu comme le Marcel de À la recherche du temps perdu, j’avais bien pensé à conclure sur ce début de l’écriture. Celui dont je m’apprêtais à retracer la vie ne faisait donc encore que commencer à advenir. Mais il n’adviendra jamais, parce que cette épreuve de l’écriture m’a transformé, comme je ne pouvais le soupçonner avant d’avoir écrit. L’objet, si l’on veut, de ce livre est donc un terme différent du sujet, du je, qui en est l’auteur comme de celui à qui elle est adressée. Le sujet en tant qu’auteur, le sujet de l’énonciation, est à l’origine et en amont, avant la première ligne tracée sur la feuille de papier. Les deux autres, le sujet à qui ce discours est adressé et le sujet dont ce discours donne l’image, le sujet de l’énoncé, sont en retard sur le premier et ne viennent à l’existence que dans le discours, avec cette épaisseur temporelle qui les sépare de celui qui en est la source. Cette même tripartition, exemplaire dans le cas de l’autobiographie, se retrouve dans toute parole. Je ne parle pas en général pour dire ce que je sais déjà, c’est-à-dire pour répéter ce que je me suis déjà dit. Je parle pour découvrir ce que je voulais dire. Je le dis toujours à un autre que je suis devenu en parlant, et je ne fais que tracer le portrait de celui que j’allais être mais que, précisément parce que j’ai parlé, je ne suis plus tout à fait. Il faut que je me dise : « Je suis fatigué », pour me rendre compte que je l’étais ou que j’étais en train de commencer à l’être, mais il suffit de l’avoir dit pour je ne le sois plus tout à fait de la même façon. Comme le formule très bien Lacan, le moi dont je parle n’existe qu’au futur antérieur : c’est celui que j’aurai été que je décris à celui que je suis en train de devenir :

« Je m’identifie dans le langage, mais seulement à m’y perdre comme objet. Ce qui se réalise dans mon histoire n’est pas le passé défini de ce qui fut, puisqu’il n’est plus, ni même le parfait de ce qui a été dans ce que je suis, mais le futur antérieur de ce que j’aurai été pour ce que je suis en train de devenir. »

Cet écart temporel dans la parole permet à lui seul de distinguer ce que Lacan appelle le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé, qui n’est que dans un futur antérieur qui, jamais, ne s’aplatit en un présent. Cela, parce que ce moi dont je parle n’est pas encore au moment où je commence à parler et n’est déjà plus au moment où la parole s’achève. Sans doute, l’écart n’est pas seulement temporel entre le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé. Le sujet de l’énoncé ne se réalise que dans ce milieu qu’est le langage et qui garde quelque chose de neutre, une sorte d’anonymat. Les mots ne peuvent jamais être absolument adéquats au sujet. Ils restent une altérité où le je qui parle à la fois se reconnaît et se méconnaît. Cette inadéquation est présente dans toute identification du je à une image, y compris la première identification à l’image dans le miroir. C’est que l’identification ne se réalise que dans une extériorité, qui aliène le sujet à lui-même :

« Cet être [lui-même] n’a jamais été que son œuvre dans l’imaginaire et [...] cette œuvre déçoit en lui toute certitude. Car, dans ce travail qu’il fait de la reconstruire pour un autre, il retrouve l’aliénation fondamentale qui la lui a fait construire comme une autre [...]. »

Ou encore :

« Le premier effet qui apparaisse de l’imago chez l’être humain est un effet d’aliénation du sujet. C’est dans l’autre que le sujet s’identifie et même s’éprouve tout d’abord. »

Les écarts entre le je qui parle, c’est-à-dire le sujet de l’énonciation, le moi que j’aurai été, c’est-à-dire le sujet de l’énoncé, et l’autre que je suis en train de devenir, ces écarts sont infimes et ne peuvent pas s’expliciter dans le langage. Il est impossible en principe de dire en quoi le sujet de l’énoncé est inadéquat au sujet de l’énonciation, si cette inadéquation ne consiste pas dans une maladresse d’expression mais dans une altérité essentielle au langage. Toute autre description du sujet, toute tentative pour préciser la description initiale se heurtera également à cet obstacle, cette sorte de limite sans épaisseur qui sépare le je qui parle et le moi dont il parle, chacun de son côté du langage.

La parole à soi met donc toujours en jeu une tripartition du sujet, trois positions qui ne se distinguent pas positivement ou dont les écarts sont infimes et ne peuvent être ni mesurés ni négligés. Il y a un je qui parle, un moi dont on parle et un autre à qui on parle. Or cette tripartition, si elle ne dépend pas seulement de la temporalité de la parole, s’y manifeste toujours. Je répète l’expression de Lacan : la parole est au « futur antérieur », il s’agit de « ce que j’aurai été pour ce que je suis en train de devenir ».  C’est encore cet écart temporel, ce décalage dans la parole que Derrida appelle, en jouant sur les mots, « différance » : c’est bien en effet par une sorte de retard dans la parole, quelque chose qui diffère, que s’établit une scission à l’intérieur de la subjectivité, une différence entre celui qui parle et celui dont il parle et celui qui l’entend. Cette différance joue à l’intérieur même de la voix. On ne s’entend pas exactement au moment où l’on parle, et cet écart suffit à interdire une pleine présence à soi et à distinguer le sujet d’une conscience qui saisirait sa pensée de façon immédiate, au présent et en transparence.


Le recours à la science-fiction

Je ne conteste pas les analyses de Lacan et de Derrida en tant qu’elles portent sur la parole dans les situations naturelles. Par « naturelles », j’entends des situations susceptibles de se réaliser dans le monde que nous connaissons, aujourd’hui et, par conséquent, sans trop anticiper sur des modifications que pourrait, par exemple, provoquer le progrès technique. Le progrès technique modifie les situations qui nous semblent « naturelles ». Par exemple, une conversation téléphonique, au cours de laquelle, comme on le sait, parlent deux interlocuteurs éloignés de plusieurs milliers de kilomètres, ne serait pas une situation naturelle pour un homme du xviie siècle. Inversement, le voyage dans le passé n’est pas pour nous une situation naturelle alors que rien n’exclut de façon incontestable que l’humanité y parvienne un jour. Les analyses de Lacan et de Derrida me semblent donc parfaitement décrire la parole des situations naturelles : aussi bien l’autobiographie aussi bien que le « Je suis fatigué ». Elles mettent en évidence une tripartition de la subjectivité et montrent l’impossibilité d’une coïncidence à soi telle que l’implique l’idée classique de la conscience. Elles me semblent, sur ce plan, absolument convaincantes. Ce qui m’intéresse est de savoir dans quelle mesure il est possible d’imaginer d’autres situations dans lesquelles la différance s’annule, pour réaliser alors un semblant de présence à soi, ou dans lesquelles, du moins, la différance se transforme. Autrement dit, acceptant la validité des analyses de Lacan et de Derrida dans les situations naturelles, je voudrais interroger leur universalité : savoir dans quelle mesure elles s’appliquent à toute situation, à toute parole possible.Je ne sais pas s’il est possible de concevoir, de façon alors toute formelle, des êtres qui ne connaîtraient pas la différance: un Dieu, par exemple, qui penserait et, en un sens, se parlerait à lui-même hors du temps. Il me semble en tout cas que cela ne toucherait pas aux analyses de Lacan et de Derrida. La difficulté, pour mesurer leur universalité, est de pouvoir se représenter soi-même dans une certaine situation où aurait lieu une autre parole, une parole sans différance. Or je ne peux pas me représenter moi-même comme un tel Dieu hors du temps. Pour me représenter dans une situation, il me faut une fiction, une histoire à laquelle j’adhère. Une histoire qui fonctionne, une fiction que je suis avec intérêt, me place, pour un temps et peut-être malgré moi, dans une situation que je dois alors reconnaître comme possible. Si j’adhère à l’histoire, c’est de facto que la situation dans laquelle sont placés ses personnages est une possibilité pour moi. Elle est une possibilité d’expérience, et des analyses, comme celles de Derrida et de Lacan, qui ne visent pas seulement à décrire un fait humain, comme les fréquences de la voix, mais à établir une propriété essentielle de la parole, doivent être également évaluées sur ces situations imaginaires.Au fond, je reprends deux idées de la phénoménologie de Husserl ; d’une part, que la détermination d’une propriété d’essence doit être fondée sur une variation imaginative qui envisage le possible dans son extension la plus large et, d’autre part, que le possible appelle une rupture avec l’attitude « naturelle », qui, pour dire vite, adhère sans plus à ce monde que nous connaissons. Je maintiens seulement que le possible dépend de la narration. Une situation possible est déterminée par une narration réussie, une histoire à laquelle on adhère. Et, de ce point de vue, la science-fiction nous fournit une abondance de nouveaux possibles. C’est donc en m’appuyant sur quelques histoires de science-fiction ou en m’en inspirant que je discuterai de la différance dans la parole à soi. J’examinerai trois situations, en distinguant le point du temps d’où nous vient ce discours à soi et sur soi : un discours qui, comme celui qui a été évoqué jusqu’ici, vient du passé, mais d’un passé séparé du présent par une rupture ; un discours qui vient du futur ; enfin, un discours qui, j’essayerai de le montrer, reste au présent et rétablit un semblant de présence à soi.La parole de la rupture

Lacan, dans ces analyses sommairement retracées, évoque une parole qui se fait dans la continuité et un sujet qui se transforme dans le cours même de la parole qu’il s’adresse : celui que je suis en train de devenir. Cependant, la parole peut très bien s’adresser à un soi séparé de celui qui parle par une rupture. La parole a alors pour fonction de rétablir par-dessus cette rupture un lien de soi à soi. Un exemple naturel est la note dans l’agenda. Si je note un rendez-vous sur mon agenda, c’est que j’ai peur de l’oublier. L’oubli, ici, dissocié du sujet qui prend note aujourd’hui de celui qui s’éveillera demain, sans aucun souvenir du rendez-vous, la note vise à rétablir une sorte de continuité entre eux. À la limite, on peut se demander le rôle que joue ce type de parole dans l’identité personnelle.

Je discuterai d’une nouvelle de Maupassant, « Le Docteur Héraclius Gloss », en dehors de la science-fiction au sens strict mais que l’on pourrait inclure dans le fantastique ou dans ce que les anglophones appellent la fantasy. Gloss achète par hasard, chez un bouquiniste, un manuscrit relatant les réincarnations successives de son auteur entre l’an 184, où il est un notable de Rome, et l’an 1748, où il est en train de mourir à Balançon. L’auteur a fait cette découverte que, s’il relatait au moment de mourir la vie qu’il venait vivre, il se trouverait toujours dans sa vie suivante rencontrer ces traces de son passé. C’est-à-dire retrouver un récit qui le frappait, l’étonnait d’une façon singulière, bien que sans lui rappeler rien de précis. C’est seulement à un étonnement particulier qu’il reconnaît ce passé comme étant le sien. L’auteur, malade et à nouveau sur le point de mourir, dépose donc dans ce manuscrit son passé, ses passés en réalité, ses vies successives telles qu’il a pu les reconstituer. Et Gloss, qui est lui-même saisi d’étonnement en lisant le texte, se reconnaît comme en étant l’auteur. Cette nouvelle de Maupassant présente un cas exemplaire de la parole de la rupture. Ici, la rupture que le discours doit enjamber, la mort, est la plus radicale. Mais, d’une certaine façon, si la note dans l’agenda est motivée par la peur de l’oubli, celui-ci semble bien constituer, comme on dit, une petite mort : la disparition d’une partie, d’un moment, du sujet. Je n’ai plus aucun souvenir d’avoir pris ce rendez-vous. Je suis donc tout aussi éloigné de celui qui a écrit cette note que Gloss de l’auteur du manuscrit. D’autre part, comme le manuscrit de Gloss, il n’est pas nécessaire, pour que la note ait son effet, qu’elle ramène à ma mémoire un souvenir. Il suffit que je puisse m’assurer que c’est bien, en un sens à préciser, moi qui l’ai écrite (et non quelqu’un d’autre qui aurait emprunté mon agenda par erreur). L’identité du sujet est donc assumée indépendamment de la mémoire et de l’épreuve d’une continuité. Dans les deux cas, la note de l’agenda comme le manuscrit de Gloss, c’est plutôt le rôle du discours à soi de rétablir cette continuité et une identité entre des moments, des vies mêmes, disjoints. Ce recollement de l’identité  subjective se fait dans le discours, mais sur la base d’indices qui lui sont extérieurs : une écriture manuscrite que je reconnais comme étant la mienne pour la note de l’agenda ; un certain étonnement, pour Gloss, qui a déjà frappé l’auteur devant le récit de ses vies.  Il faut pourtant préciser les choses. En quel sens puis-je dire que j’ai écrit ces mots dans mon agenda ? Ou, en quel sens, Gloss peut-il s’affirmer comme l’auteur du manuscrit ? Le sujet, ici, n’est pas défini par la continuité d’une mémoire qui, précisément, fait défaut. L’identité du sujet, dans le cas de Gloss, est également indépendante de celle de son corps (l’auteur du manuscrit change de corps à chaque réincarnation) et, plus largement, indépendante de tout trait physique, psychologique ou social. Il n’y a rien, apparemment, de commun entre ce notable romain, cet architecte de l’empire, ce malade de Balançon et le respectable Gloss. Il y a, il est vrai, un indice, toujours le même, une certaine forme d’étonnement, à quoi le sujet semble se reconnaître dans ces vies successives. Mais cet indice est extérieur au contenu même de ces vies. Les descriptions que l’on pourrait faire des individus en lesquels Gloss est convaincu de s’être incarné seraient entièrement différentes et, pourtant, ceux-ci représentent tous en un sens le même sujet. En quel sens ? En quoi consiste l’identité subjective ? Il est peut-être tentant de répondre qu’il n’y a pas, dans ce cas, identité subjective. Gloss s’égare en se reconnaissant dans l’auteur du manuscrit. On l’apprendra à la fin de la nouvelle, celui-ci est un fou, que Gloss rejoindra à l’asile de la ville. Cependant, écarter la question de cette façon, c’est ne pas accorder sa part à la fiction. En lisant la nouvelle de Maupassant, on suit parfaitement les aventures et le cheminement intellectuel de Gloss. On peut se mettre à sa place ou disons du moins qu’on le comprend. Il y a un sens à sa reconnaissance dans l’auteur du manuscrit. Celle-ci met donc en jeu une conception du sujet que l’on se trouve accepter.  On ne peut pas simplement caractériser ce sujet comme une âme, indépendante du corps et toujours susceptible alors de changer de corps. D’abord, il n’est nullement clair que l’on puisse s’imaginer être une telle âme absolument désincarnée, alors que l’on peut — c’est l’art de Maupassant — sinon s’imaginer à la place de Gloss, du moins adhérer à son cheminement. Ensuite, l’identification de Gloss, dans la nouvelle de Maupassant, ne porte pas ce contenu métaphysique. L’hypothèse d’une âme distincte du corps ne vient pas justifier l’identification de Gloss à l’auteur du manuscrit. Celle-ci doit donc en être indépendante.En réalité, l’identité du sujet, telle qu’elle est affirmée par Gloss, me semble concerner exactement ce que Lacan appelle le sujet de l’énonciation. C’est dans ce je, qui fait le récit de ses vies successives, que Gloss se reconnaît, et il lui prête un prolongement dans sa propre parole. L’identité du sujet est celle du je qui parle dans le manuscrit et, à nouveau, dans la bouche du Docteur. Il n’est pas nécessaire de substantialiser ce je dans une âme, de le déposer dans une substance pensante, distincte de la substance étendue. L’identité du je est posée indépendamment de tout contenu : indépendamment de la mémoire, on l’a dit, et indépendamment des traits qui caractérisent les figures dans lesquelles il s’incarne mais qui ne lui appartiennent pas en propre. Ces figures, telles qu’elles sont décrites dans le manuscrit, sont ce que Lacan appellerait les sujets des énoncés, avec lesquels le sujet de l’énonciation ne se laisse pas confondre.La reconnaissance de Gloss dans l’auteur du manuscrit pose alors un problème quant à la temporalité du je qui raconte ces vies successives. Il faut, pour que le même sujet ait pu retracer ces vies, qu’il soit en amont de chacune d’elles. Il faut donc que le je reste en amont du temps où s’inscrivent ces vies, celles qu’il a racontées mais aussi celles qu’il a pu oublier. Ce temps donc que le je précède est infini. La parole de la rupture, dans le cas exemplaire de la nouvelle de Maupassant, place le je, le sujet de l’énonciation, à l’infini. L’écart entre le je qui parle et les images qu’il se donne reste un décalage temporel, une différance, mais celle-ci est infinie. La parole de la rupture, telle qu’on peut la saisir dans la nouvelle de Maupassant, présente une forme de la différance : une différance infinie entre les deux versants de la subjectivité et une différance qui ne se franchit que dans des indices. Ce n’est plus dans la continuité d’un discours que le je qui parle, ou qui écrit, s’identifie au moi qu’il décrit, mais grâce à des indices extérieurs au discours et qui eux-mêmes se reconnaissent mais ne se décrivent pas. Comment décrire ce à quoi je reconnais ma propre écriture dans la note de l’agenda ? Comment décrire cet étonnement à quoi Gloss est certain d’être l’auteur du manuscrit ?


La parole du futur


Je voudrais maintenant chercher d’autres formes de la différance dans des situations plus directement liées à la science-fiction. Qu’en est-il de la différance lorsque la parole ne vient plus du passé mais du futur ? L’une des images d’Épinal de la science-fiction est le voyage dans le temps. On se souvient de ces innombrables histoires au cours desquelles un personnage revient dans le passé parler à un jeune lui-même. Cette situation, qui pose des problèmes sérieux en ce qui concerne les paradoxes et la question du déterminisme, ne me semble pas apporter grand chose sur la parole et la différance qui s’y joue. À partir du moment où notre personnage sort de sa machine à remonter le temps, pour rencontrer son jeune lui-même, les deux interlocuteurs sont de nouveau en marche dans le sens habituel du temps. S’ils se trouvent constituer le même individu à des époques différentes, ils se parlent chacun comme à un autre, et l’on peut distinguer dans la parole du chacun un sujet de l’énonciation, un sujet de l’énoncé, et lorsque, par exemple, l’un murmure quelque chose dans sa barbe, celui à qui cette parole est adressée, est bien « celui que [il] est en train de devenir ». Poser que la parole du voyageur dans le temps, qui est le plus vieux des deux, ne s’adresse plus, lorsqu’il parle au jeune lui-même, à celui qu’il devient mais à celui qu’il fut, serait jouer sur les mots. Je voudrais donc discuter d’une situation un peu différente, que je tire d’une nouvelle de Ph. K. Dick. « Your Appointment Will Be Yesterday ». Ici, le voyage dans le passé se fait de façon originale. Dick imagine qu’a été inventée ce qu’il appelle la Phase de Hobart, un moyen d’inverser le temps pour vivre à l’envers.  Ceux qui utilisent la Phase vivent, du point de vue du reste de l’humanité, du futur vers le passé. Ils ont commencé par vivre, comme tout le monde, dans le sens du temps, du passé vers le futur. Puis, arrivés à un certain âge et pour allonger la durée de leur vie, ils ont, en s’inscrivant dans la Phase de Hobart, rebondi en quelque sorte dans le temps. Chaque jour, ils rajeunissent, jusqu’à redevenir des enfants, des nouveaux-nés qui sont finalement aspirés dans le néant. Ceux de la Phase peuvent parfaitement se mêler à ceux qui vivent dans le temps naturel et, par exemple, discuter avec eux.Ces conversations posent certaines difficultés, que Dick n’explicite pas. Sans doute, peut-on imaginer que ceux de la Phase ont appris à parler à l’envers. Il faut, pour que l’on entende dans le sens naturel du temps quelque chose comme : « Bonjour », qu’ils prononcent, eux qui vivent à l’envers : « roujonB ». Et il ne sera pas facile de les comprendre. La parole exige un apprentissage, de la part de ceux de la Phase. Cependant, la principale difficulté est la conversation elle-même. Dick observe que ceux qui sont dans la Phase cessent toujours une conversation par « Bonjour ». Bien sûr, ce qui est pour nous la fin est pour eux le début de la conversation. Dick n’en dit pas plus. Mais on voit bien que, dans une conversation courante, de la forme question, réponse, question, réponse, les réponses de l’homme de la Phase doivent venir avant les questions de l’homme du temps. L’homme de la Phase doit répondre avant d’avoir entendu les questions. Il me semble, quoi qu’en dise Dick, qu’une conversation dans ces conditions est impossible. On peut imaginer ceux de la Phase vivant à l’envers dans le temps, du futur vers le passé, mais il faut qu’ils vivent isolés. Ils peuvent écrire des textes mais s’interdisent de converser de vive voix avec le reste de l’humanité.

Imaginons alors la situation suivante : un homme, disons un certain Marcel, qui se laisserait vivre jusqu’à une cinquantaine d’années puis rebondirait dans le temps, entrant alors dans la Phase, pour écrire une longue autobiographie qu’il destine surtout à lui-même, à celui qu’il était quand il vivait dans le temps. Admettons, pour pousser jusqu’au bout la farce, que celui qui travaille maintenant à son autobiographie se fait appeler, depuis qu’il vit à l’envers, Lecram. Lecram donc passe ses journées, du soir au matin, à écrire. Il envoie chaque matin à Marcel, qui vieillit dans le sens du temps, ce qu’il a écrit au cours de la journée qui pour lui s’achève. Ce sont quelques pages. Lecram a sans doute déjà lu cette autobiographie, quand il était lui-même Marcel et vivait dans le temps. Son aîné, en quelque sorte, Lecram, lui envoyait ses textes. Quoi qu’il en soit, s’il l’a lue, il ne s’en souvient plus, et c’est en toute honnêteté qu’un premier soir, alors qu’il vient de se lever pour une grande journée de travail, il commence : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »Pour Lecram, le fait de vivre à l’envers, en remontant le temps, ne change rien. Il écrit sa nouvelle recherche du temps perdu en quelques années. Il commence avec un premier volume, Du côté de chez Swann, qui est achevé vers 2920, et termine avec Le temps retrouvé autour de 2910. Cette suite de romans a un début et une fin. Il s’y manifeste un je qui est comme la source du texte et se situe naturellement en amont du texte, au point d’où en jaillit la première phrase. Il s’y dessine, d’autre part, un certain personnage, ce narrateur dont le texte retrace la vie et qui, Lecram s’en aperçoit maintenant clairement, n’est en aucune façon lui-même. Il y aurait donc, dans les mots de Lacan, un sujet de l’énonciation, un sujet de l’énoncé et un destinataire, le jeune Marcel qui, en 2910, ne fait que commencer à lire le livre de Lecram.C’est que Marcel, à qui Lecram envoie ses pages au fur et à mesure, commence par ce qui est pour Lecram la conclusion de ces romans : un passage très curieux, qui, pour Marcel, ouvre la  recherche et qu’il ne comprend pas très bien, à propos de géants montés sur des échasses. C’est le premier texte que reçoit Marcel en 2910. Et ce premier texte est suivi de beaucoup d’autres, pendant près de dix ans, jusqu’à la conclusion du dernier volume, Du côté de chez Swann : « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. »Pour Marcel comme pour Lecram, cette recherche du temps perdu comporte un début et une fin, un sujet qui écrit et un personnage dont est fait le portrait. Comme Lecram, Marcel situe le sujet même, le je qui écrit, à la source du texte, au point d’où il peut en prononcer la première phrase. Mais cette première page, pour Marcel, est la dernière pour Lecram. Marcel a lu la recherche à l’envers.  Est-ce simplement que Marcel est dans l’erreur ? On pourrait imaginer que Lecram ait eu parfaitement conscience de cette difficulté, que Marcel lirait son texte à l’envers, en commençant par Le temps retrouvé pour remonter jusqu’à Du côté de chez Swann. Lecram s’est donc efforcé de composer un roman symétrique qui se laisse lire dans les deux sens : comme il l’écrit, du début à la fin, mais aussi à l’envers, en commençant par le dernier chapitre, ou par la dernière phrase, pour reculer ensuite dans le temps, jusqu’à l’enfance du narrateur. Ce texte — c’est du moins le but de Lecram — est construit pour, dans un sens comme dans l’autre, prendre le même sens et donner le même visage au personnage principal. Celui-ci se dessine donc sous les mêmes traits, dans un sens comme dans l’autre. Le sujet qui écrit, le sujet de l’énonciation, se laisse alors situer aussi bien au début qu’à la fin de cette nouvelle recherche. Il reste un écart, un décalage entre ce je de l’auteur et le portrait qui se fait du narrateur, un clivage du sujet si l’on veut. Ce décalage reste de l’ordre d’une temporalité aussi bien pour Lecram que pour Marcel. Seulement, le sens de cette temporalité est en lui-même indéterminé. Il y a différance mais une différance pure qui a perdu son orientation.Bien entendu, cette situation, ce roman de Lecram adressé à Marcel, est tout à fait farfelue. Mais, précisément, je ne veux pas dire qu’elle soit littéralement absurde. Elle me semble parfaitement se laisser imaginer. Elle est impliquée, si l’on veut, dans cette nouvelle de Ph. K. Dick  et dans l’idée, que le récit de Dick permet d’imaginer, d’une coexistence entre deux temporalités qui s’inversent. Cette situation, qui peut ressembler à une farce, doit donc être considérée comme possible. Et elle illustre alors une forme de la différance : la différance pure, un pur décalage, temporel et, pourtant, sans orientation.


La parole du présent

Je voudrais évoquer une dernière situation où la parole se fera le long d’une boucle temporelle. S’il est possible d’imaginer (au sens où je l’entends, c’est-à-dire raconter ou trouver raconté dans une histoire à laquelle on adhère) un voyage dans le temps, il est également possible d’imaginer un voyageur sur une boucle, qui parcourt toujours à nouveau le même circuit dans l’espace et le temps.Imaginons un voyageur écrivain, un certain Marcel. Il atterrit à l’aéroport de Roissy le 1er janvier 2500. Son éditeur l’attend. Marcel lui remet un manuscrit. Il décolle à nouveau, le soir même. Il navigue, presque en ligne droite, jusqu’aux confins du système solaire. Cela lui prend un an, nous sommes donc en 2501 sur Terre. Puis sa trajectoire s’infléchit dans l’espace comme dans le temps, et le voyageur repart en sens inverse, dans l’espace et dans le temps. Il traverse à nouveau le système solaire, jusqu’à un point symétrique de celui  auquel il a d’abord fait demi-tour. Cela lui prend deux ans. Nous sommes en 2499 sur Terre. La trajectoire du voyageur s’infléchit et il revient vers la Terre où il atterrit à nouveau à l’aéroport de Roissy, le 1er janvier 2500. Son éditeur l’attend. Marcel lui remet son manuscrit et décolle pour repartir sur la même boucle. La trajectoire est entièrement programmée sur le vaisseau. Marcel ne prend jamais les commandes. Il écrit tout au long du voyage. Sa seule décision, en ce qui concerne son voyage, est de ne pas sauter de l’appareil au moment où celui-ci atterrit à Roissy. Marcel se contente de donner son manuscrit à l’éditeur et accepte, en restant dans l’appareil, de décoller à nouveau. Marcel a-t-il réellement le choix ? Disons que la dernière fois qu’il a atterri, il est en effet reparti pour un autre tour, sur la même boucle. Or, pour l’éditeur, par exemple, Marcel n’atterrit qu’une seule fois, le 1er janvier 2500. C’est seulement pour l’écrivain-voyageur que le temps se répète et, indéfiniment, le ramène à Roissy pour le 1er janvier 2500. En ce qui concerne l’éditeur, ce 1er janvier ne passe qu’une seule fois. Et comment pourrait-il exister un 1er janvier 2500 où Marcel décolle et un 1er janvier 2500 où Marcel reste à Paris ? Il n’y a qu’un seul 1er janvier. Marcel doit repartir.Le voyageur est enfermé sur cette boucle, qu’il parcourra un nombre infini de fois et qu’il a déjà parcourue un nombre infini de fois. Il n’a jamais commencé à tourner sur cette boucle. Il s’y est toujours trouvé, en train d’écrire un roman autobiographique, sur ce temps qui se répète, un manuscrit qu’il remet à son éditeur sitôt après l’atterrissage. Le 31 décembre, le voyageur est dans son vaisseau, avec la terre devant lui, qui semble se rapprocher. Cela a toujours été comme cela. Marcel a toujours passé la soirée du 31 à mettre la dernière main à son manuscrit. C’est, pour les mêmes raisons, toujours le même manuscrit qu’il remet à l’éditeur. L’éditeur, en fait, ne reçoit qu’un seul manuscrit, il ne voit Marcel qu’une seule fois, ce jour pour lui unique qu’est le 1er janvier 2500. Étudions maintenant le manuscrit : un roman autobiographique où Marcel retrace une vie qui se répète inlassablement le long d’une boucle spatio-temporelle. Le roman est construit de telle façon qu’il se termine (un peu comme la recherche d’un autre Marcel) sur la décision d’écrire, de sorte que tout naturellement, après avoir décollé le soir du 1er janvier, notre Marcel reprend sa plume et commence à nouveau à raconter cette vie qui se répète. Et, tel le « Pierre Ménard » de Borgès, il compose le même roman mot à mot.

Il y a maintenant une question : Marcel donne-t-il le même sens à son roman chaque fois qu’il l’écrit ? Sans doute, cela ne va-t-il pas de soi. Il faut dire aussi que, si ce n’est pas le cas, si, un peu comme le Don Quichotte de Pierre Ménard, le roman de Marcel a un sens différent chaque fois que celui-ci le réécrit, ces sens successifs que prend le texte permettraient de distinguer les voyages et réinsérerait Marcel dans un véritable devenir. Chaque voyage, étant associé à ce sens qu’y a pris le texte, apparaîtrait alors comme étant différent de tous les autres, comme un élément singulier dans une série que l’on peut maintenant ordonner. Cependant, la série des voyages de Marcel est infinie. Marcel n’a jamais décollé pour la première fois. Il n’a jamais commencé à errer sur cette boucle. Le roman a toujours déjà été réécrit une infinité de fois. Son sens est toujours déjà dans cette répétition infinie, dans cette capacité à appeler sa propre répétition. Une nouvelle réécriture n’en modifie pas le sens qui comprend déjà cette aptitude à la répétition. Par ailleurs, si le roman prenait un sens nouveau à chaque répétition, il n’est pas clair que quelqu’un puisse s’en apercevoir. L’éditeur ne peut, bien sûr, découvrir ces différents sens, puisque lui-même ne reçoit qu’une seule fois un seul manuscrit. Marcel réécrit sans cesse, mais donne à son éditeur un unique texte. L’éditeur ignore au fond le sort de Marcel et cette répétition qui se trouve à l’origine du manuscrit. Mais Marcel lui-même pourrait-il donner un sens différent à ces réécritures successives ? Du moins, le long de cette boucle, l’état physique du vaisseau et de tout ce qui y est présent est-il, d’une fois sur l’autre, exactement le même. Le cerveau de Marcel, par exemple, est dans le même état chaque fois que Marcel passe au même point de sa boucle, de même que la position de sa main sur le papier, la vibration de ses cordes vocales, etc. Dans quelle mesure alors Marcel peut-il donner un sens différent à son texte ? Ne faudrait-il pas pour cela admettre une pensée qui ne se réfléchirait ni dans le cerveau, ni dans le corps de celui qui pense (ou, disons, deux pensées différentes qui se réfléchiraient dans le même état du cerveau et du corps) ?Mais ce dernier argument, qui tendrait à montrer que Marcel ne peut pas lui-même donner un sens différent aux versions successives de son manuscrit, ne suffit pas à établir que ce texte possède d’une fois sur l’autre le même sens. Puisque l’on pourrait encore poser que ce texte possède un sens différent bien que personne ne se rende compte de cette différence. En réalité, l’identité du sens des  manuscrits de Marcel vient du fait de leur répétition toujours déjà accomplie. C’est dans la mesure où la répétition a toujours déjà eu lieu qu’elle ne modifie plus le sens du texte : elle y est déjà comprise.Ce roman autobiographique trace le portrait d’un homme vivant dans une infinie répétition. Ce portrait ne peut, malgré les efforts de Marcel,  lui être absolument adéquat. Il y a cette sorte d’anonymat du langage qui rend l’identification toujours inadéquate. Les mots, parce qu’ils peuvent toujours s’appliquer à d’autres choses, ne réussissent pas à constituer un portrait parfait. Il reste donc un écart entre le je qui écrit et l’image qu’il donne de lui-même. Toutefois, dans quelle mesure cet écart peut-il être pensé comme un décalage temporel, une différance ? Le sujet de l’énoncé ne peut plus être caractérisé, dans le mot de Lacan, comme « celui que j’aurai été ». Il est vrai que, au long de son voyage, pendant que Marcel travaille à une nouvelle version de son roman, les pages s’accumulent : le temps semble passer. Le sujet qui écrit est à l’origine du récit et avant, en quelque sorte, celui qu’il décrit. Marcel, recommençant son roman, pourrait penser que, en effet, son personnage sera lui-même autant qu’il est possible, c’est-à-dire celui qu’il aura été. Mais ce personnage est aussi celui que constituait la version antérieure de ce roman répétitif et qui pousse maintenant Marcel à prendre à nouveau la plume. Donc, il est aussi bien avant le sujet qui écrit. Dans la mesure où le roman appelle sa propre répétition, il y a entre le je qui écrit et sa propre représentation, entre le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé, un rapport d’implication réciproque, chacun appelant et constituant l’autre. L’écart, qui distingue le sujet de l’énonciation et le sujet de l’énoncé, Marcel qui commence à écrire et le personnage qu’il finit par décrire, n’est plus un décalage temporel. Il faut qu’ils coexistent dans ce rapport d’implication mutuelle, chacun de son côté du langage. Il n’y a plus entre eux, à proprement parler, de différance. La description que fait Marcel de lui-même, dans ce roman autobiographique, n’est pas sans doute adéquate. Et, en cela, cette boucle que parcourt inlassablement Marcel ne fait pas de lui une conscience qui pourrait se connaître de façon adéquate, par transparence à elle-même. Marcel demeure, si l’on veut, un sujet clivé. Seulement, ce clivage ne relève plus de cette temporalité, de cette sorte de retard de soi à soi qu’implique la parole. Le je qui écrit et le moi qu’il décrit s’exigent mutuellement. Ils coexistent au long de ces boucles qui se répètent. Il y a dans la situation de Marcel, un semblant de présence à soi, où le je n’a plus d’antériorité par rapport à la représentation qu’il se donne de lui-même. C’est une présence à soi qui n’est pas transparente.