Paul Valéry, l’acte littéraire comme pensée de la
complexité.
Louis-José
Lestocart
Qu’est-ce que
l’acte de penser (ou d’écrire ou de créer) ? Penser est une
propriété émergente du fonctionnement des réseaux de neurones dans
le cerveau, selon le paradigme connexionniste et son principe
auto-catalytique, auto-organisé. L’émergence susceptible également
de revêtir des formes d’auto-organisation, peut, elle, se voir
comme avènement conjoint d’un monde et d’un esprit à partir des
diverses actions exécutables par un individu de par le monde. Et
plus précisément, selon la formule du psychologue gestaltiste
autrichien Christian von Ehrenfels : « Le tout est plus
que la somme des parties », des propriétés nouvelles
apparaissent du fait de l’agrégation d’éléments au sein de
l’organisation d’un tout, propriétés qui peuvent en outre rétroagir
sur les parties.
Penser s’accorde
surtout avec la science de former des hypothèses, des noms
(concepts) et des modèles. Paul Valéry, poète emblématique de la
modernité, pour lequel « art et sciences sont
inséparables », s’interroge sur les fonctions de
l’esprit dans l’expérience de création. Cherchant une forme
pour l’ensemble de la connaissance, il conçoit dans ses
Cahiers
un
système non-philosophique. Cette « émergence » repose sur
la description de protocoles neuro-cognitifs extrêmement complexes,
qui renvoient la configuration des faits psychiques à plusieurs
modèles scientifiques. Les uns issus des mathématiques — science,
pour lui, avant tout des rapports (topologie ou étude des
ensembles, groupes, probabilité) —, les autres de la physique
(thermodynamique, électromagnétisme et plus tard, relativité,
physique quantique, principe d’incertitude). Avec ceux-ci, il bâtit
des formules appliquées à l’analyse du champ
mental.
Valéry vise rien moins que la représentation des mécanismes entiers
de la fonction humaine à travers divers états ou
phases.
Il s’exprime ainsi dans L’introduction
à la méthode de Léonard de Vinci (1895),
qui coïncide avec la rédaction des premiers Cahiers :
« La
conscience des opérations de la pensée, qui est la logique méconnue
dont j’ai parlé, n’existe que rarement, même chez les plus forts
esprits. »
Les
Cahiers
débutent à Gênes, une certaine nuit du 4 au 5 octobre 1892, à la
faveur d’une crise, subit dévoilement où il quitte ses
certitudes-incertitudes antérieures. Comme le fait observer Tatsuya
Tagami, cette « crise » n’est rien d’autre qu’une
occasion de
« faire
face au pouvoir tyrannique des images obsessionnelles déferlant
malgré toute tentative de maîtrise. »
Les
Cahiers,
faits de carnets, d’agendas, de cahiers d’écolier, de registres et
de feuilles volantes, révèlent, par leur fragmentation et leur
dispersion, par les entrelacs de thèmes et nombreux renvois, l’idée
de réseau interne sous-jacente et de lien,
de nœud,
de ponts,
préconception de l’hypertexte. Ce désordre apparent répond à une
tentative d’ordre et à une méthode particulière.
« En 18..
d’un côté, les images que je dominais, de l’autre, qui me
dominaient. J’ai voulu mettre
l’ordre. »
Cette
méthode, Valéry s’en explique dans la Lettre sur
Mallarmé, revient à
conduire à des représentations bien différentes de « celles
que l’observation immédiate nous a faites familières. » Pour
cela, il interroge successivement toutes les modalités d’être du
vivant, via les images mentales et l’écriture, dans une sorte de
conscience d’un processus
auto-réflexif.
Un
art de penser multidimensionnel
Plutôt sensation que bruit, murmure léger, l’écriture (comme la
lecture) engendre un mécanisme de production de sens, visant à
animer un « pays de la pensée ». Ici, la pensée se
développe, s’étend, se plie, se déploie, et procède par fragments
épars, par blocs, associations d’idées, et dessine un réseau
complexe de pistes, suggèrant autant l’inachèvement, que la
possibilité d’achèvement. Action interminable, qui décide d’un
immense travail, presque la démesure d’une épreuve.
Plus de cinquante ans durant, Valéry produit des notes, des
illustrations, quantités de rubriques et sous-rubriques et de
thèmes par arborescences. Les uns et les autres estampillées de
représentations qui sont autant d’entrées symboliques
(input)
produisant parfois un symbole de sortie (output).
Cet art de penser n’est pas celui de la logique déductive, selon
une « reconnaissance platonicienne » de formes. Il
s’érige plutôt en une image multidimensionnelle, l’exercice d’une
« découverte dans le construire », d’une raison
s’exerçant « à transformer, à distinguer et à évaluer »
des systèmes de symboles, où l’écriture est bien forme de la
pensée. Par l’observation du fonctionnement des systèmes, la
notation des phénomènes mentaux, Valéry crée une expérimentation
continue des idées sur le terrain du sensible et du vécu, via le
prisme de la création, pour expertiser (interroger, expérimenter)
des problèmes philosophiques semblant a priori établis. Des thèmes
précis, tels fonctionnement de l’esprit, « homo » [au
sens moral et psychologique], langage, philosophie, foi, âme, Dieu,
sensibilité, « gladiator » [entraînement de l’esprit],
« système », littérature, histoire, politique,
enseignement, bon [maximes, poèmes], « bios », ou encore l’espace,
le temps, le moi, la perception, peuvent en effet procéder d’une
intuition subjective
d’idées claires
et distinctes, cartésiennes. Aux opérations d’un intellect soumis à
une doxa,
Valéry substitue une mise à l’épreuve objective
d’idées-hypothèses.
« La bêtise
n’est pas mon fort.
»
En cette sorte
de « boîte noire », modèle possible pour les
représentations logiques du cerveau, qu’il construit, il étudie les
mécanismes créatifs et cognitifs, les décrit inlassablement, en vue
de les rendre efficaces. Tout en dissertant sur mathématiques,
physique quantique, relativité, principe d’incertitude,
matière-espace-temps, philosophie, art enfin. Mais de tout cela,
émerge l’idée, apparue dès la « crise » de 1892 et qu’il
a en avance sur tous les autres : le cem ou système du moi,
inscrit désormais au cœur de son projet.
« Mon
système – c’est moi — mais moi, en tant qu’un moi est convergence,
et variations. »
Ce
cem est, au moins partiellement, presque une fin en soi. Objectif
ultime d’un savoir qui se présente sous forme de système, en termes
d’auto-conscience. L’idée d’un moi simultanément sujet et objet de
recherches engendre un processus de conception, un modèle
heuristique du cerveau, un modèle
mécanico-électro-chimique complexe (complexus
= ce qui
est tissé ensemble) qui représente, décidément, non directement la
« pensée », mais le fonctionnement de l’esprit. La
question est d’en connaître les mécanismes, les possibilités et les
limites. Si le rôle du cem est de modéliser
les
processus mentaux, il sert aussi à forger un langage formel capable
d’exprimer l’homme intelligible ; langage précis, descriptif,
analytique, épistémologique, que l’on retrouve tant dans ses poèmes
que dans ses essais et pièces. Valéry, entrant dans l’orbe de ces
processus, plonge son regard dans les mécanismes secrets du
cerveau. Les opérations en sont simulées via l’interaction de trois
points cardinaux : les trois aires (ou points-sujets)
corps-esprit-monde.
« Mon
idée est de considérer ce mon — corps, mon — monde et mon — esprit,
comme trois variables principales entre lesquelles la vie
sensitivo-consciente et agissante (à partir d’un moi) est
relation. »
À partir de la crise de 1892, ce « coup d’État » (cette
nuit où il pense devenir fou ; il souffre d’un chagrin dû à
une passion platonique), de 1894 à 1945, soit de vingt-un ans
jusqu’à sa mort, Valéry instruit sa pensée. À l’influence des
écrivains et poètes (Flaubert, Rimbaud, Mallarmé, Huysmans, Edgar
Poe), s’ajoutent mathématique et physique, qui l’intéressent depuis
1889. Ainsi lit-il, à partir de 1899, les espaces « sans
dimensions », et la conquête de l’« infini actuel »
(Sur les
fondements de la théorie des ensembles
transfinis, 1895) de Georg
Cantor. Mais aussi les Traités d’électricité
et de
magnétisme de Michael
Faraday et James Clerk Maxwell, qui lui donnent les notions de
« potentiel », « charge »,
« décharge », « lignes de forces »,
« régulation », « rétroaction », et lui sont
nécessaires pour transposer l’image physique dans le champ mental
de façon à bâtir une « physique mentale ». Dans l’un de
ses premiers Cahiers,
Valéry écrit :
« Appareils
intellectuels prodigieux de ce siècle. Les lignes de force de
Faraday. »
Les
autres « emprunts extérieurs », ainsi qu’il aime à les
appeler, viennent de la thermodynamique et l’électromagnétique de
William Thomson, alias Lord Kelvin, des modèles mathématiques et
géométriques (surfaces et topologies) de Riemann, de la géométrie
non-euclidienne de Lobatchevski, des écrits du physicien et
philosophe Ernst Mach, de Bertrand Russel, d’Einstein et enfin des
travaux de Poincaré sur la thermodynamique (notamment à partir
d’ouvrages comme Science et
Méthode).
Il
s’intéresse aussi au psycho-chimiste Willard Gibbs
(thermodynamique
et équilibre des substances, qui ont pu peser dans la constitution
de la structure du cem), et à la réflexologie (théorie du
conditionnement) de Pavlov, entre autres. Mais outre cette science
formulée, il en existe une autre, virtuelle ou implicite, naturelle
à l’esprit humain : le domaine cognitif, à l’époque, entrepris
par la psychologie expérimentale.
Déchiffrer
sa vie mentale
Cependant, Valéry va plus loin encore. Le propre d’un système étant
de renfermer un certain nombre de variables sélectionnées par un
observateur, tous les matins et pendant plusieurs heures, il se
livre au déchiffrement des variations incessantes de sa vie mentale
(qu’il appelle self-variance),
en accomplissant une séance rituelle de « mise en tension du
système nerveux ». Par cette approche disciplinée et attentive
de son vécu, il veut surmonter la dualité conscience-corps,
mental-physique, conscience-choses (le réel). Il analyse les
ressorts de sa pensée, en en consignant les mouvements, en quête de
tout ce qui est surprise, problèmes, désordre. Elles sont d’autant
plus importantes, ces variations neurosensorielles, que
représentées ou cachées, perçues de toutes façons, elles lui
voilent certainement des réalités plus profondes, concrètes et
substantielles, qui sont autant d’invitations à une construction
nouvelle. Pour chasser les concepts tout faits, il s’en remet à
l’expérience au moyen de tous les procédés possibles (rêve,
sensation, mémoire, etc.). Selon un protocole interne, une méthode
spécifique, adaptative et nécessairement transitoire, pour
communiquer patiemment — grâce au travail quotidien du cerveau, à
sa capacité à manipuler des stimuli —, un vécu a priori
intraduisible pour dire les fondements et les possibilités de
l’inspiration.
Aux règles et formes conscientes, succèdent bientôt des séquences
cognitives conscientes, et surtout
inconscientes.
« L’esprit,
pour agir sur le corps, doit descendre de degré en degré vers la
matière et se spatialiser. »
Selon le
neurologue Antonio Damasio, l’activité cérébrale se présente sous
la forme d’un paysage continuellement changeant sur un champ limité
dans lequel figure une présence simultanée de taches, d’objets plus
ou moins lumineux et plus ou moins bruyants. Cette lumière, que
« perçoivent » beaucoup de théoriciens-philosophes se
disant esthétiques
—
tant ils se rapportent,
« de
métaphores en métaphores, de suppositions en
suppositions »,
à
la peinture, au tableau —, auxquels ils prêtent la validité de
concepts, et sur laquelle ils stipulent
abondamment,
(« Une
forme cubique, blanchâtre, en hauteur, et trouée de reflets de
vitres, est immédiatement une maison, pour eux : la
maison ! »)
ne
provient en fait que de ce paysage intérieur que constitue le
corps. Les objets irrégulièrement distribués dans l’espace, tout
comme dans le champ de notre investigation, sont ses constituants
(organes sensoriels et moteurs), luminosité et bruits caractérisant
son état fonctionnel à chaque moment. L’organisme même, et non
quelque réalité externe, est pris comme base de la représentation
que nous formons en permanence du monde et de notre
« moi », dans le contexte de notre
vécu.
« Nos
pensées les plus élevées et nos actes les meilleurs […] ont notre
corps pour aune. »
Nietzsche
affirme à peu près le même point de vue dans Ecce
homo.
De ce processus continuel en perception directe (à un instant ou
des instants t),
ressort pour Valéry une conception de l’écriture en tant que
laboratoire — d’abord par la conscience, ensuite par l’intégration
des informations venues du corps, lui-même en relation avec
l’environnement —, afin de trouver le bon langage, le principe
d’intelligibilité. Soit une Gedankexperiment
(expérience de
pensée ou analyse logique des produits de la pensée), d’après la
terminologie d’Alexandre Koyré. Ou encore une « logique de la
recherche » selon Charles-Sanders Pierce, l’un des fondateurs
de la sémiotique. Ou enfin, selon Jean-Louis Le Moigne, une
« épistémologie constructiviste », où l’invention
est
« surtout
un usage des images pour instituer une coordination ou une
adaptation nouvelle » (Valéry).
Cette
« invention récurrente du soi et de la réalité » nous met
également devant une idée de Naturphilosophie,
telle qu’elle apparaît dans la forme et l’Erscheinung
de
Goethe, chez Schelling, Husserl, D’Arcy Thomson, Geoffroy
Saint-Hilaire, Conrad Waddington (chréode et paysage épigénétique),
la Gestalt Theorie, Turing, René Thom (Théorie des catastrophes).
Et surtout, face à une opération cognitive, une poïesis,
point de convergence entre philosophie, épistémologie analytique et
science tendant vers une écriture formelle, où l’organisation
vivante se comprend comme « élan vers la forme propre »,
d’où surgit ce que Valéry nomme « la voix ».
C’est-à-dire
« la
formation systématique des formes, la recherche des
transformations, des modulations », à travers l’étude d’un
« chaos primitif ».
Ou plutôt, un
continu formé de discontinu. Une sorte de construction se fait
alors lentement, et peu à peu organise, à travers cette
« distribution » de l’esprit, une « machine »
qui renverse le sens de l’opération introspective habituelle et
abandonne les « mythologies » de la philosophie
littéraire, pour laisser place à l’intellect, principe de la
pensée sous sa forme la plus haute (noûs).
Alors les transformations des pensées, la signification
en train de
se faire paraissent plus
importantes que toute conception ou signification
structurée.
Une
stratégie constructiviste
Un système cognitif se présente comme un ensemble d’éléments de
connaissances (voire de croyances) ou de variables en interaction
dynamique, organisés en fonction d’un objectif appartenant en
propre au domaine humain, au corps et à l’environnement social,
tout en tenant compte des systèmes cognitifs d’autrui. Plus
généralement, un système se définira comme une structure physique
constituée de différents éléments en interaction, comme un réseau
logique de relations entre ces éléments, une totalité manifestant
des propriétés inexistantes dans ses parties (émergence). Quant
aux Cahiers,
ils décrivent des « processus informationnels
élémentaires », assemblés et organisés hiérarchiquement et
exécutés séquentiellement ; et ceux-ci font largement appel à
des procédures de recherche de type essai-erreur et à des schémas
heuristiques généraux. Il s’agit d’une autre manière de penser le
monde, de l’interpréter et d’agir. Valéry propose une vision
contextualisée et instrumentale de la pensée
soit
« l’intelligence
(qui) consiste à avoir conscience des variables — à les définir — à
envisager leurs changements possibles. »
Cette
« prototechnologie de l’interaction » (entre être humain,
d’une part, et système artificiel d’intelligence, d’autre part)
vise à provoquer son intellect, ses émotions et sa sensibilité, en
vue de construire la représentation d’un nombre fini de phénomènes
mentaux (flux, changements, transformations sans fin) plus que leur
explication, pour permettre leurs représentations métaphoriques (si
l’on passe dans l’univers de la machine, on dira algorithmiques),
ce qui montre bien la mise en place d’un système à base
informationnelle. Il s’agit là encore des épistémologies
constructivistes élaborées dès 1960 par Heinz von Foerster, en
prolongement des pensées cybernétiques. Épistémologies qui
proposent notamment que la connaissance scientifique dépende autant
du projet de connaissance que de l’objet considéré. Selon Le Moigne
dans Le
constructivisme :
« Le
système observant se construit en permanence dans et par
l’interaction du sujet observateur-modélisateur et du phénomène
observé et donc expérimenté. »
Ce
système, conçu en totalité, développe en même temps sa propre
finalité, différente de celle de ses parties. Par ces opérations
cognitives, Valéry veut donc bien obtenir des propriétés
émergentes, c’est-à-dire des états globaux de l’ensemble des
variables considérées.
Par La soirée
avec Monsieur Teste (1896), publiée
dans la revue Le
Centaure, Valéry montre
via Edmond Teste, intelligence à l’état pur, un exemple de la
« figuration du système » se réfléchissant, et par là
« se construisant ». De cette opération, il est en même
temps conscience et témoin (testis
=
témoin). Il se produit une mise en abîme entre Je (narrateur) et
Teste-Moi (personnage), l’un étant l’extérieur et l’autre
l’intérieur. On peut dire que Teste est aussi une
« tête » qui s’applique à faire système. Par lui, Valéry
oppose la personnalité qui se projette en un « nid d’idées
fausses » paradigmatiques (doxa),
au « moi » transcrivant le passage de l’imagination à
l’abstraction et de la création réelle à ses pures
virtualités. La soirée
…, c’est bien le
Valéry « distribué » des Cahiers
dont
il s’agit.
Il se trouvait
déjà dans L’introduction
à la méthode de Léonard de Vinci (1895), écrit
pour La nouvelle
revue, texte
originairement conçu sous le signe des conceptions
électromagnétiques de Faraday. L’électromagnétisme se présente
comme un système de lignes unissant tous les corps, traversant,
remplissant tout l’espace. Ces multiples lignes sont, pour Valéry,
les lignes de force de la construction du moi et il les rapproche
de ce qu’affirme Vinci :
« L’air est
rempli d’infinies lignes droites et rayonnantes, entre-croisées et
tissues sans que l’une emprunte jamais le parcours d’une autre, et
elles représentent pour chaque objet la vraie forme de leur raison
(de leur explication). »
Cet
air (au temps de Faraday et de Maxwell, on parle d’éther) est aussi
le tableau,
qui apparaît non comme surface d’inscription traditionnelle, mais
comme univers Φ
(Φ
pour
physique), selon Valéry.
Ouvrons
les Carnets
de
Léonard de Vinci. Qu’y voyons-nous ? Dessins de plantes,
d’animaux, de machines inédites. Quelque chose, structuré tel un
langage et qui mérite qu’on s’y arrête. Léonard, en effet,
s’intéresse aux nuances du mouvement même de l’esprit et de la
pensée, avec cette volonté que son langage/dessin, ce concert de
lignes, disegno,
« pensée graphique » (Daniel Arasse), l’incarne et le
cerne dans ses replis les plus secrets. Entre
« intelligence » et trait (signe), pas la moindre
différence. L’Introduction
est
pareillement réflexion sur la création, le langage, la philosophie,
qui propose comme exemple cette figure léonardienne,
système
abstrait dominant de la
(notre) culture : l’idée d’un artiste universel, objet d’un
destin hors du commun,
« loin des
contraintes ou contingences psychologiques d’un
personnage ».
Mais plus que
« génie », cette figure « distribuée », est
modèle de la continuité des opérations intellectuelles. Elle
sert
de corps aux réflexions de Valéry sur le pouvoir de l’esprit et
personnifie un autre état du système c-e-m. À travers la figure
léonardienne, le système est plus que jamais un faire, une
fabrique, une poïesis.
Valéry s’est penché sur le cas Léonard de façon récursive, comme il
s’est observé lui-même récursivement dans son action
d’interprétation. Il s’étonne (comme on s’étonne) au reste d’un
Léonard qui aurait tout compris — théorie cinétique,
électromagnétisme, physique des atomes —, avant tous. Par
L’Introduction,
Valéry s’est surtout attaché, en combinant les normes suivantes
« peinture, architecture, mathématiques, mécanique, physique
et mécanisme », à décrire le système pensée-création en soi, à
en proposer un univers virtuel, une valeur d’univers. D’où cette
impression de « morphologie généralisée ». Plusieurs
imageries s’entrechoquent. Tour à tour une pensée, un être
supérieur et le tout. Mais loin d’un effet clignotant entre
être
et
chose,
cette pensée se cristallise au sens propre, se solidifie,
s’architecturalise, se volatilise ou se liquéfie, en un mot se
« fonctionne ». Déluges, tourbillons, construction,
« visages purs que fripe une moue
d’ombre », soulignent, dans tous les cas, des opérations
mentales situées bien au-delà de l’œil. Ces opérations résultant de
la structure neuronale du cerveau tissent simultanément la trame du
texte ou de l’image, sa plénitude. Ni surface, ni écran, ni page,
ni tableau, simplement moment de matière et de pensée. Autrement
dit, l’élaboration de l’esprit et de ses mouvements virtuels, pas
très loin des transformations topologiques, issues de mathématiques
non-linéaires (celles de Lobatchevski et de Riemann) préfigurant
certains dérivés de la théorie du chaos, permet de percevoir la
réalité à une autre échelle. Cette réalité prétendument
mentale
demeure
physique.
Elle se creuse et se courbe, forme des tores et des anses
topologiques rappelant la vision « idéale » d’un monde
perçu à l’échelle de Planck. Sous cette échelle, celui-ci est
chaotique, fluctuant, cessant d’être ainsi un espace-temps lisse,
celui de nos perceptions et de notre entendement.
« J’ai
l’esprit unitaire, en mille
morceaux. »
Un
moi mobile
En 1929-1930, Valéry consacre à l’esthétique un texte
emblématiquement intitulé Léonard et
les philosophes qui présente, là
encore, une théorie du moi et de la conscience pure. Si la
personnalité est statique, le moi est moi
multiplex et mobile, en
tant qu’il se constitue à chaque instant et assure la permanence de
l’identité et du devenir. Toujours entre phases et seuils, il est
en même temps point de convergence et d’équilibre, un carrefour et
un groupement variable de possibles. Ce « moi-c-e-m», devenu
pour Valéry objet privilégié d’étude, se fait de tout. Il n’est
qu’un cumul ou un produit d’actions et de circonstances diverses,
momentanément convergentes, qui laisseront plus tard la place à
d’autres, composant l’éphémère figure d’un nouveau
« moi », sujet de l’écriture, également éphémère, aussi
étranger à celui qui l’aura précédé qu’à ceux qui le suivront en
d’imprévisibles configurations de pensée et de créativité.
Expressif, impressif, ce moi devient peu à peu un soi où la
position de l’auteur peut se retrouver elle-même distribuée et se
définir surtout en terme d’énergies et de lacunes. En tant
qu’interface de ce qui décrit une « synthèse de
fonctions »,
un
« centre où se nouent les figures, s’effectuent les
coordinations »
signifiant
véritablement le fait d’être humain, de créer, de penser et de
percevoir.
L’intellect
émerge donc par l’« agir », les « actes »
de self-variance.
Il est une « voix » (notion que l’on retrouve chez
Kandinsky avec la « sonorité »). Une voix, jeu dynamique
de résonances, véritable morphogenèse qui retrace un processus de
transformation du Soi par le monde (soit l’environnement physique
ou social), via la méditation créative et sa transcription par
l’écriture. Sans aucune évocation volontaire. La Voix dans
l’écriture et la pensée devient une sorte
« d’interface
entre l’environnement et la réponse particulière et spécifique de
la sensibilité à l’environnement. »
À partir des
deux grands registres composant les Cahiers
de
1904-1905, la démarche de Valéry, résonateur sensible à tous les
incidents de conscience qui peuvent servir son dessein, ressemble à
la recherche fondamentale mathématique, neurophysiologique ou
psycho-cognitive. Approfondissant posément les problèmes à
résoudre, il étudie les solutions envisageables, plausibles,
acceptables par des hypothèses ébauchées, des combinaisons
possibles, telles des « naissances de germes ». De là, en
opérant un choix, il invente des situations idéales ou impossibles,
champs de possibilités, transformations potentielles, recherche des
contre-exemples, hypothèses réduites à l’absurde, etc. Ces
protocoles neuro-cognitifs se rattachent également aux nouvelles
sciences à venir (cognition, systémique, sciences de
l’action), dont l’objectif est encore de saisir la complexité des
activités de connaissance et de création. Le c-e-m, est une
« chambre noire » pour la conception.
Selon
l’anthropologue cybernéticien Gregory Bateson, dans les processus
mentaux, les effets de différence seront vus comme des
transformations (versions codées) d’événements les ayant précédés.
Les règles d’une telle transformation doivent être relativement
stables (davantage que le contenu), mais sont elles-mêmes sujettes
à transformation. L’un des ténors de l’intelligence artificielle
cognitiviste des années 60-70, Marvin Minsky, remettant en question
l’approche computationnelle, déclare dans La société
de l’esprit :
« On ne
peut cependant pas parler des cerveaux comme s’ils fabriquaient des
pensées de la même façon que des usines produisent des voitures. La
différence, c’est que le cerveau utilise des processus qui se
modifient eux-mêmes, ce qui signifie que l’on ne peut séparer ces
processus des produits qu’ils engendrent. Le cerveau produit
notamment les souvenirs, qui changent nos façons de penser
ultérieures. La principale activité du cerveau consiste à produire
des changements en lui-même. Cette idée de processus
automodificateur étant nouvelle pour nous, nous ne pouvons nous
fier à nos jugements de bon sens sur ces
questions. »
Minsky exprime
ainsi l’idée que le cerveau est organisé comme une société dans
laquelle les différents agents (mémoire, savoir, sens, etc.)
communiquent entre eux et construisent ainsi leur
développement.
À
la lumière de ces réflexions, on peut donc envisager que l’activité
principale du cerveau consiste à effectuer en permanence des
modifications de soi et non à représenter le monde extérieur. Dans
cette approche, réside une genèse de l’espace correspondant à une
vocation processive de l’esprit. Il s’agit de remonter à la
formation du signifié avant que celui-ci ne soit défini et de ne
plus voir la connaissance comme la recherche de la représentation
iconique d’une réalité ontologique. Idée partagée par Wittgenstein,
mais plus sur le rapport du langage.
Le
c-e-m de Valéry, modélisation systémique, modélisation qui permet à
présent d’appréhender un phénomène, qu’il soit social, technique,
politique ou artistique, comme un système où les interrelations des
éléments font émerger des qualités propres du système, bâtit ainsi
une théorie générale et expérimentale de la signification. Fondée
notamment sur le désir de comprendre les variations de la vie
mentale selon un système différentiel. Soit « élaboration de
l’esprit et de ses mouvements virtuels » ; soit encore
des sortes de « processus de conception » (explication,
calcul, mesure, compréhension, notation, idées, connaissance), les
deux approches permettent d’embrasser différents niveaux de sens
(figurés ou métaphoriques) à travers la conscience. Valéry devient
chercheur très contemporain. Ses idées fondamentales se retrouvent
également dans l’intelligence artificielle la plus
récente : l’intelligence
artificielle distribuée réactive. Laquelle peut se définir comme la
mise en place d’un dispositif émergent : agents entrant en
collaboration — ici corps-esprit-monde —, pour produire action ou
sens.
Une
cognition incarnée
En répondant à la volonté de mettre au jour la combinatoire qui
permettrait de rendre compte des phénomènes de l’esprit et de la
pensée par la connaissance d’un nombre fini de phénomènes neuronaux
et psychiques (un Gesamtdatawerk,
travail
d’intégration de données selon l’artiste-théoricien Roy Ascott),
tout en maintenant une cohésion interne, le c-e-m est d’emblée une
sorte d’artefact conceptuel, une machine cérébrale, « machine
universelle » (selon Turing), machine de découverte, système
auto-organisé par l’organisme, via le cerveau, qui apprend à ne
plus opposer les principes instaurant l’art, la science et la
connaissance. Comme le dit l’épistémologue Ernst von
Glasersfeld :
« La
connaissance devient alors quelque chose que l’organisme construit
»
par le biais du
cerveau, en fabriquant des intervalles et des
nombres,
« dans le
but de créer un ordre dans le flux de l’expérience — en tant que
tel, informe —, en établissant des expériences renouvelables, ainsi
que des relations relativement fiables entre
elles » ;
donc
de discerner. Les possibilités de construire un tel ordre étant
déterminées et sans cesse limitées par les précédentes étapes de la
construction.
Le c-e-m
entretient donc d’abord des rapports avec les sciences cognitives.
Celles venues de la « première cybernétique » (de Wiener,
Neumann et McCulloch), née vers 1943, en ce que celles-ci ont
pareillement pour objet de décrire, d’expliquer et, le cas échéant,
de simuler les principales dispositions et capacités de l’esprit
humain — langage, raisonnement, perception, coordination motrice,
planification. Mais il renvoie aussi directement aux propriétés
d’auto-organisation ou d’émergence, par cet éternel souhait de
Valéry d’enchaîner morphologie physique et biologique à la science
des formes créées par la sensibilité et le travail (intellectuel)
humain. Le c-e-m introduit enfin au modèle de type d’actions, de
combinaisons et d’opérations intellectuelles discrètes.
La connaissance à la fois rêvée et pratiquée par Valéry produit, en
définitive, ce que le biologiste Francisco Varela appelle une
énaction, ou cognition incarnée. Soit la possibilité de faire
advenir du sens ou du possible à partir de processus bien définis
où entre en jeu un corps doté de diverses capacités
sensori-motrices et intellectuelles (explication, calcul, mesure,
compréhension, notation, idées, connaissance), d’opérations
logiques (relations symboliques, opérations, géométrie des images,
relations rationnelles, suites infinies, continu, équivalences,
répétitions, différence, variation, rapprochement) et d’un
arrière-plan
(la
condition nécessaire de toute pensée étant son implication dans un
monde ou un arrière-plan de pratiques ; les capacités
sensori-motrices et intellectuelles s’inscrivant dans un contexte
biologique, psychologique et culturel plus large) ; celui même
où le poète-philosophe opère son action en s’impliquant dans un
vaste réseau global : le monde extérieur.
Car tout cela
est fondé sur l’expérience de la réalité. Le monde extérieur étant
le nécessaire « interrupteur »,
« l’agitateur », en tant qu’il interagit avec la pensée.
Le couplage structurel de « nos choix et de ce que nous
retenons de nos choix » fait émerger un (le) monde. Un monde
de significations pré-linguistiques, évoluant en permanence et qui
en forme un nouveau (c’est l’histoire de l’évolution) au fur à
mesure de notre action.
Valéry
modéliserait-il ainsi le processus créatif en son
entier ? Pour Bateson, dans Mind and
nature: A necessary unity, l’esprit est
un agrégat de parties ou de composants en interaction mutuelle et
avec l’environnement. L’interaction des parties de l’esprit est
mise en action par la différence, et cette différence est un
phénomène insubstantiel, délocalisé dans l’espace et le temps.
Parallèlement à une histoire du développement des techniques,
demeure bien une histoire correspondante des idées concernant la
connaissance de soi par les êtres humains. L’art littéraire en est
une. Il est épistémologie (étymologiquement, théorie de la science
; mais plutôt « théorie de la connaissance »), ayant en
charge de décrire et de réfléchir aux conditions générales du
progrès de l’activité mentale, et se présentant en définitive comme
calcul et processus logique de découverte, démarche
« algorithmique » permettant la résolution du problème de
la connaissance de soi ; alors conçu comme processus de vie.
« Vie artificielle » donc. Pour Valéry, la machinerie
complexe de l’esprit devient un véritable « système de
différences », un « système différentiel », comme il
y a du calcul différentiel.
« J’ai
songé ... à comprendre dans une même figure — tout ce qui, en toute
chose, est le moyen — ou, depuis la bêche, la plume, la parole, la
flûte, jusqu’aux fugues et au calcul intégral — une théorie de
l’instrument. » (Lettre à Mallarmé, 15 janvier, 1894).
Instrument :
il faut là entendre calcul. La suite se joue avec les
mathématiciens comme Cantor, Dedekind, Peano, Boole, Hilbert,
Frege, Gödel, Russell et Whitehead, de 1895 jusqu’en 1930, autre
crise des fondements qui aboutit à la logique formelle, puis à
l’avènement de l’informatique, et enfin à l’intelligence
artificielle.
Légendes
1
Wilejinski.
Portrait de Paul Valéry,
1937.
2
Un dessin de Paul Valéry
3
Un dessin de Paul Valéry