Le cas de l'objet surréaliste.
Vincent
Bontems
Le rapprochement
des réflexions de Walter Benjamin (1892-1940) sur la Vénus de Milo
et des considérations de Gilbert Simondon (1924-1989) sur les
montres suisses, dans la perspective d’un questionnement de
l’esthétique surréaliste, pourrait sembler aussi fortuit que la
rencontre d’une machine à coudre et d’un parapluie sur une table de
dissection. Pourtant, la notion d’« aura », telle que
Benjamin l’introduit dans L’œuvre
d’art à l’époque de sa reproduction
mécanisée, et celle de
« halo », que Simondon développe, notamment dans
« L’effet de halo en matière technique : vers une
stratégie de la publicité », présentent un même schéma de
compréhension de la puissance symbolique des objets en termes de
« rayonnement ». Ce sont deux perspectives
d’objectivation complémentaires et compatibles historiquement sur
l’incidence des transformations technologiques au sein de la
culture.
Fig
1
Pour Benjamin,
l’aura manifeste la présence unique, l’émerveillement devant
le hic et
nunc :
« Qu’est-ce,
en somme, que l’aura ? Une singulière trame de temps et
d’espace : apparition unique d’un lointain, si proche
soit-il. »
Une
singularité, naturelle ou artificielle, possédant une aura est
solitaire, séparée des autres réalités par une distance
irréductible. Au contraire, le halo psychosocial qui émane des
objets techniques symbolise un ensemble de solidarités et
d’équivalences ; il signale une communauté des objets. Pour
Simondon, le complexe d’opinions et de motivations qui s’attache
aux objets techniques souligne leur similarité et leur
proximité ; le halo exprime ainsi l’ubiquité de la technicité.
L’aura et le halo se présentent comme une propriété des
objets ; ce qui pourrait être décrit, de manière symétrique,
par la phénoménologie, comme des possibilités du regard et de
l’inter-subjectivité, s’exprime chez ces deux auteurs dans le
langage d’une inter-objectivité. Dans les deux cas, ce sont
l’affectivité et l’émotivité qui apportent une dimension
collective, impersonnelle, au « rayonnement » des objets.
Partant de l’opposition de l’aura artistique et du halo technique,
nous examinons ici la compatibilité des approches de Benjamin et
Simondon, au point de vue tant théorique qu’historique. L’hypothèse
d’une polarisation de la présence symbolique des objets sert enfin
à l’analyse de certaines ambiguïtés de l’esthétique
surréaliste.
Aura
et halo préindustriels : la Vénus et le
paratonnerre
Benjamin aborde l’aura dans la perspective de sa déchéance, au
début du XXe
siècle, sous
l’effet du développement des techniques industrielles de
reproduction, de la photographie et du
cinéma :
« Les
transformations dans le médium de la perception contemporaine
peuvent se comprendre comme la déchéance de
l’aura. »1
Toutefois, il
indique aussi les conditions historiques de l’émergence de l’aura.
Il précise même qu’elle existe à l’état naturel :
« L’homme
qui, un après-midi d’été, s’abandonne à suivre du regard le profil
d’un horizon de montagnes ou la ligne d’une branche qui jette sur
lui son ombre — cet homme respire l’aura de ces montagnes, de cette
branche. »1
Chaque fois que
le regard rencontre un « profil » ou une
« ligne » d’une incomparable perfection, il rencontre
l’aura d’une singularité, qui, dès lors, figure à l’horizon de son
monde, comme une présence unique. La perception de l’aura est, pour
ainsi dire, naturelle, elle se surajoute à celle de la réalité
donnée, mais selon des lignes qui y existent déjà.
L’aura se manifeste lorsque la proximité physique ne suffit pas à
abolir la distance symbolique : « apparition unique d’un
lointain, si proche soit-il », écrit Benjamin. C’est la
fixation de telles lignes et profils au sein d’un
analogon
matériel qui
fonde l’effet d’aura de certains objets. L’aura n’apparaît pas
seulement au sein de l’expérience esthétique ; la valorisation
d’artefacts commence avec les fétiches de la magie primitive pour
s’exprimer ensuite dans les formes de l’art
sacré :
« La forme
originelle d’intégration de l’œuvre d’art dans la tradition se
réalisait dans le culte. Nous savons que les œuvres d’art les plus
anciennes s’élaborèrent au service d’un rituel d’abord magique,
puis religieux. »1
Lorsque la
société se sécularise, l’émotion éprouvée « au contact de la
distance » se détache du sacré sans que l’aura disparaisse,
parce que toute les valeurs de la création artisanale demeurent au
sein des objets. Désormais, la perfection de l’objet repose sur son
authenticité :
« L’authenticité
d’une chose intègre tout ce qu’elle comporte de transmissible de
par son origine, sa durée matérielle, comme son témoignage
historique. »1
L’œuvre
originale tire ainsi sa valeur de son « origine » et
de « la représentation d’une tradition qui a transmis jusqu’à
nos jours cet objet comme étant resté identique à
lui-même. »1
L’aura est donc
une forme persistante soumise à des
fluctuations d’intensité :
« Il serait
possible de représenter l'histoire de l'art comme l'opposition de
deux pôles de l'œuvre d'art même, et de retracer la courbe de son
évolution en suivant les déplacements du centre de gravité d'un
pôle à l'autre. Ces deux pôles sont sa valeur rituelle et sa valeur
d'exposition. »
Or, depuis la
magie primitive des peintures rupestres, ou les statues sacrées qui
demeurent cachées, les œuvres d’art se sont libérées
progressivement du rituel et n’ont cessé d’accroître leur
« exposabilité ». La théorie des « phases » de
la culture, qui constitue la dernière partie de Du mode
d’existence des objets techniques, offre un cadre
de relecture intéressant de cette généalogie de l’aura. Technique
et religion résultent, selon Simondon, du déphasage de la mentalité
magique primitive : l’esthétique intervient comme une
recherche pour réconcilier ses deux phases divergentes ;
l’œuvre d’art vise ainsi à réunifier les valeurs techniques et
spirituelles par delà le déphasage initial. Cette conception
précise notamment pourquoi l’aura peut faire éprouver une certaine
nostalgie de la magie, s’être fixée provisoirement dans un art
sacré privilégiant le rituel, et s’en être détachée pour
accompagner l’autonomisation des valeurs artistiques et parvenir à
un nouveau point d’équilibre instable.
Toutefois, la
singularité d’une œuvre d’art est aussi, pour Simondon, le symbole
de l’unité retrouvée du monde à travers la réticulation des
singularités :
« L’impression
esthétique implique sentiment de la perfection complète d’un acte,
perfection qui lui donne objectivement un rayonnement et une
réalité par lesquels il devient un point remarquable de la réalité
vécue, un nœud de la réalité éprouvée. Cet acte devient un point
remarquable du réseau de la vie humaine insérée dans le
monde ; de ce point remarquable aux autres, une parenté
supérieure se crée, qui reconstitue un analogue du réseau magique
de l’univers. »
L’aura isole
l’objet, le lieu ou l’événement, de son environnement, mais elle
crée par là même les conditions d’une résonance avec d’autres
singularités pareillement isolées. Cette résonance, dont l’art
sacré donne nombre d’exemples, s’exprime aussi bien dans l’espace
qu’au travers du temps. Si Benjamin la néglige, c’est pour mettre
en évidence, dans la persistance de l’aura, une relative
indépendance à l’égard de l’idéologie. Ainsi, bien qu’une statue de
Vénus soit
« autrement
située, par rapport à la tradition, chez les Grecs qui en faisaient
l’objet d’un culte, que chez les clercs du Moyen Âge qui voyaient
en elle une idole malfaisante »,1
elle
apparaissait aux premiers comme aux seconds dans son caractère
d’unicité, dans son aura. En dépit de la disparition des valeurs
religieuses propres à la civilisation grecque, la perception de
l’aura de la Vénus de Milo demeure possible et même évidente dans
un monde où domine le mode de production artisanal. Dans
L’art
magique, André Breton
explique au sujet des œuvres surréalistes, ou dont se réclame le
surréalisme, qu’elles entretiennent intimement une relation à la
magie qui les rend absolument singulières (et les soustrait à toute
interprétation religieuse) : il ne faut « retenir
comme art spécifiquement magique que celui qui réengendre à quelque
titre la magie qui l'a engendré ». La source
magique de l’art est donc une hypothèse commune à Benjamin,
Simondon, et à certains surréalistes.
Le halo
psychosocial des objets techniques préindustriels était lui aussi,
pour une part, une résurgence émotionnelle de la participation
magique, dans la mesure où l’objet technique offre l’espérance
d’être en prise avec le monde et d’en apprivoiser les forces
naturelles, indépendamment de considérations scientifiques. Ainsi,
au XVIIIe
siècle,
« le
paratonnerre est une invention d’une portée pratique limitée, et
d’une portée théorique presque nulle. Cependant, le halo
psychosocial de cette invention est considérable, car elle a établi
la communication avec la foudre, avec le feu du
ciel. »
Fig
2
L’assimilation
de la foudre à l’étincelle électrostatique est une analogie
imparfaite, mais le paratonnerre, en captant et en dirigeant une
énergie jusque-là sauvage, constitue
« un
enchaînement technique rattachant le milieu humain au milieu des
météores ; comme le moulin à vent rattache l’énergie qui
déplace les nuages, inaccessibles, aux meules sous lesquelles est
broyé le blé moissonné par la main de
l’homme. »3
Quoique dénués
d’aura, les objets techniques possèdent, à l’ère préindustrielle,
une forme analogue de rayonnement symbolique, un halo psychosocial
dont les résonances reposent encore principalement sur l’insertion
de l’objet technique dans le monde naturel.
L’incidence de la reproduction mécanisée : la
photographie
Même si des transformations historiques interviennent dans les
techniques et les formes d’art, la persistance de l’aura jusqu’au
vingtième siècle, due à la permanence des valeurs de la production
artisanale, signale une relative stabilité des relations entre
l’aura des œuvres d’art et le halo des objets techniques. Le
développement des procédés de gravure sur bois, puis de la
lithographie, et, enfin, de la photographie et du cinéma,
produisent les conditions d’une révolution symbolique :
« Vers
1900, la reproduction mécanisée avait atteint un standard où non
seulement elle commençait à faire des œuvres d’art du passé son
objet et à transformer par là même leur action, mais encore
atteignait à une situation autonome parmi les procédés
artistiques. »1
Quoique la
dissolution de l’aura d’un tableau par sa reproduction
photographique résulte de l’inflation de l’exposition, le
renversement qui s’opère est un processus distinct de la simple
dévaluation par une simple augmentation du nombre de copies ;
le problème n’est pas que l’œuvre soit galvaudée, mais que
son hic et
nunc, « son
existence unique au lieu où elle se trouve », devienne
contingent ; les copies réalisées suivant des procédés
artisanaux conservaient un lien à l’origine ; leur valeur
dérive de cette fidélité, tandis que la photographie met tout sur
un même plan. Anticipant sur La chambre
claire de Roland
Barthes, Benjamin observe, toutefois, que, si elle ne recueille pas
la présence, la photographie fixe le passé, et donc le souvenir
du hic et
nunc :
« Ce n’est
point par hasard que le portrait se trouve être l’objet principal
de la première photographie. Le culte du souvenir des êtres aimés,
absents ou défunts, offre au sens rituel de l’œuvre d’art un
dernier refuge. Dans l’expression fugitive d’un visage humain, sur
d’anciennes photographies, l’aura semble jeter un dernier
éclat. »1
C’est lorsque
Benjamin décrit cette dissipation de l’aura et compare la
photographie aux œuvres du passé que se perçoit le mieux la
filiation (paradoxale) de Simondon :
« Dans
[l’œuvre d’art], l’unicité et la durée sont aussi étroitement
confondues que la fugacité et la reproductibilité dans le cliché.
Sortir de son halo l’objet en détruisant son aura, c’est la marque
d’une perception dont « le sens du semblable dans le
monde » se voit inte nsifié à tel point que, moyennant la
reproduction, elle parvient à standardiser
l’unique. »1
Détruire l’aura
consiste donc à sortir l’œuvre du « halo » qui la
singularise. Mais l’intensification du « sens du semblable
dans le monde » correspond précisément aussi aux conditions
d’apparition d’un halo pour les objets techniques produits en
série. L’être technique devient en effet un objet non pas seulement
en tant qu’il est matériel, mais aussi parce qu’il est entouré d’un
halo de socialité : aucun objet n’est purement objet d’usage,
il est toujours partiellement surdéterminé
comme symbole
psychosocial. Dans les conditions préindustrielles, l’œuvre d’art
et l’objet d’usage sont soumis à un processus de dégradation
progressive par usure, corrosion, déformation, etc. Mais alors que
l’entretien des œuvres est valorisé comme persistance de l’origine
et rehausse leur aura, le halo qui s’attache aux objets d’usage est
le plus souvent fonction de l’usure :
« Un
certain effet de halo recouvre, à partir des objets qui se
dégradent, tous les objets techniques, et porte à penser qu’ils
perdent de leur qualité d’usage avec le
temps. »3
Il existe certes
des contre-exemples, tels que meubles ou ustensiles que l’usage
prolongé anoblit au lieu de les dévaluer, dont on apprécie la
patine, etc.
La dimension
historique du halo d’un objet technique est amplifiée par les
nouvelles conditions de production en série : acheter un
objet, c’est aussi adhérer aux valeurs d’une gamme, d’une marque ou
d’une technologie, censées se retrouver en chacun de leurs
exemplaires. L’achat d’un objet fait ainsi appartenir son
utilisateur à un groupe, son propriétaire à une
classe. L’effet de halo peut aussi exclure d’un groupe :
comme l’écrit Simondon, enfoncer des pointes avec un marteau n’est
ni patricien ni féminin, dans la plupart des cultures. L’appareil
photographique, dont les productions sont, aux yeux de Benjamin
(1936), dépourvues d’aura en raison de leur reproductibilité
technique, est devenu, pour Simondon (1960), le support d’un halo
psychosocial, qui exalte la compétence technique de celui qui
l’emploi :
« Le même
type de sentiment de participation technique existe dans le domaine
de la photographie ; il impose des normes et certaines
attitudes de respect. Il nous a été donné de voir l’indignation de
deux jeunes gens qui, au cours d’une excursion, observaient une
jeune fille occupée à prendre des vues photographiques avec un
excellent appareil de petit format : la jeune fille, peu
experte en photographie, et surtout préoccupée de l’impression
qu’elle pouvait produire sur l’entourage, prenait vue sur vue, sans
réglage ni visée, alors que l’appareil était muni d’un
télémètre ; les deux jeunes gens considéraient cette attitude
comme une profanation de la technicité de l’appareil mal utilisé et
méconnu. »
Au-delà
de l’envie ou du sentiment de supériorité, c’est à ce niveau de
familiarité avec l’objet, à travers cette relation de
participation, qu’existe l’effet de halo : l’objet technique
laisse comme rayonner autour de lui une lumière, parce que la
technicité qui en rend possible le fonctionnement dépasse sa
réalité propre. Son halo se répand sur l’entourage. Simondon
considère pour cela le halo comme une zone de technicité plutôt
qu’attaché à un objet technique, car c’est la technicité de l’objet
qui rayonne, c’est elle qui établit la participation. L’objet
est ainsi plus que lui-même. Il n’est pas entièrement contenu
dans ses limites objectives, matérielles, utilitaires, ou encore
économiques.
Toutefois,
le halo fait partie intégrante du système capitaliste comme
condition de la valeur des objets techniques. En effet, si une
série entière d’objets techniques, détachés de leur milieu de
production, ne trouve pas acquéreur, elle sera vendue à vil prix,
pour la récupération ou quelque autre sous-emploi contraire à leur
finalité propre et à leur schème d’invention et de fonctionnement.
L’échec commercial dénature l’objet technique et le condamne à
l’absurdité en même temps qu’à la casse. Or, Simondon recommande à
l’égard des objets techniques une attitude de sympathie :
s’ils ne sont pas vivants, les objets techniques contiennent la
cristallisation de gestes humains, des heures employées à les
produire, et de l’effort d’invention qui a permis de les concevoir.
Ainsi, l’acheteur, par son pouvoir de choix ou de refus,
possède-t-il un pouvoir despotique de donner vie ou mort à la
carrière d’un objet :
« Comme
tout objet doit passer par le marché, un certain effet de halo
s’exerce d’un type d’objets à un autre, et c’est finalement tout le
travail qui se trouve ainsi virtualisé. »3
Si l’on reprend
maintenant la question des simulacres d’aura, tels que les analyse
Benjamin à propos du cinéma, on se rendra compte qu’ils reposent
sur ces deux phénomènes : la substitution du halo à l’aura
comme support de la valeur esthétique, et l’exploitation de la
virtualisation marchande en vue de faire passer la sanction du
succès commercial pour une aura. Ainsi Macbeth est-il doté au
théâtre d’une aura, qui est celle du comédien face au public, alors
que, transposé au cinéma, il n’en possède
plus :
« Avec le
public , disparaît l’aura qui environne l’interprète, et avec
celui de l’interprète l’aura de son personnage.
»1
Ce sont les
conditions du tournage, l’angle de vue de la caméra, les choix du
montage, qui se substituent à la réverbération des regards du
public qui engendrait l’aura. En revanche, l’acteur de cinéma
accède au vedettariat :
« Favorisé
par le capital du film, le culte de la vedette conserve ce charme
de la personnalité qui depuis longtemps n’est que le faux
rayonnement de son essence mercantile. »1
La vedette est
connue en raison de la diffusion de son image auprès des masses,
et, d’une certaine manière, son image appartient vraiment aux
masses : les spectateurs s’approprient sa personnalité comme
une composante du halo d’un film. Mais, en même temps, s’opère une
survalorisation de la vedette, à but mercantile, qui entend
rétablir une distance avec la masse, et fournit un simulacre
d’aura :
« L’aspiration
de l’individu isolé à se mettre à la place de la star, c’est-à-dire
à se dégager de la masse, est précisément ce qui agglomère les
masses spectatrices des projections. »1
Les halos de la montre suisse
On
doit à Simondon un approfondissement de la recherche sur l’effet de
halo de manière assez inattendu (pour un philosophe) : dans
une contribution à la mercatique, il montre comment le halo, lien
entre objets techniques de même type, pourrait jouer le rôle d’une
motivation dans les choix économiques en créant des relations de
solidarité entre les personnes. La stratégie publicitaire n’est pas
nécessairement une sophistique, un art de la séduction
trompeur ; elle vise parfois à instruire, ou du moins, à tirer
parti des germes de structures
cognitives que véhiculent
les halos techniques. Au cours d’un voyage en Inde (1959), Simondon
questionne les enfants d’une école située près de Mysore sur les
différents pays d’Europe, et constate que la Suisse occupe une
place de choix :
« Pour
ces enfants, la Suisse était aussi importante que la France, car
elle était saisie non comme une certaine étendue de terres ou comme
une population définie, mais comme une capacité de produire de
bonnes montres, comme source de toutes les meilleures montres qui
existent dans le monde entier. »4
Or, l’archétype
de la montre de précision est la source d’un halo particulièrement
puissant. La montre suisse produit un double effet de
halo, par déphasage.
Un simple instrument métrologique devient le symbole paradigmatique
de toute la métrologie. Ainsi, la compagnie Swissair
revendique-t-elle « la précision suisse au service de
l’aviation », alors que les plus importants instruments de
mesure employés à bord d’un avion ne sont ni des montres ni même
des instruments mécaniques, mais bien des instruments électriques,
électromagnétiques, et électroniques. Berceau de l’industrie
horlogère, la Suisse n’est pas celui de l’industrie électronique,
et pourtant, la campagne de Swissair fait mouche, car il se produit
une extension du champ de l’effet de halo à la faveur d’un
déphasage
« opérant
une simplification par analyse, qui détache la précision
du
caractère
mécanique de la montre,
et, rendant cette précision plus mobile, lui permet de recouvrir de
proche en proche, par démarche transductive, tout le domaine des
instruments métrologiques »4
Fig
3
Si, de la
montre, on passe aux appareils de bord mécaniques, tels
l’altimètre, cette extension est compréhensible, parce qu’un
atelier d’instruments de précision peut, par simple extension,
construire des tachymètres, des compte-tours, des altimètres, des
conservateurs de cap, etc. Mais il y a une discontinuité entre ces
instruments mécaniques et les instruments électroniques de
métrologie : la source de la haute qualité technique se trouve
à l’usine de fabrication, et non plus à l’atelier de construction
où sont produites les pièces détachées. Pourtant le transfert
cognitif s’opère de l’instrument de précision mécanique à
l’instrument de précision électronique, parce que le véritable
vecteur de ce transfert n’est ni le phénomène physique employé
(mécanique ou électronique), ni l’usage pratique, mais une
spécification de la technicité (ici, la précision
métrologique).
La tendance
complémentaire de ce déphasage bipolaire est la mécanicité.
Cette fois, l’extension du halo s’accomplit en conservant la
caractéristique de précision interne de la bonne montre, selon
laquelle l’objet possède un fonctionnement irréprochable de par la
bonne coordination des pièces les unes par rapport aux autres.
Cette qualité de la montre est transposable, en abandonnant la fin
métrologique, à d’autres mécanismes. Un des agents indiens de la
compagnie Swissair, avec lequel discute Simondon, défend ainsi
l’excellence des appareils d’optique suisses d’après l’exemple de
la montre. C’est donc la simplification d’un thème central
surdéterminé, simplification opérée par déphasage, qui permet
l’extension du halo à des domaines
nouveaux :
« C’est cet
ensemble d’opérations cognitives qui autorise l’attitude de
participation symbolique et qui offre un fondement sinon légitime,
tout au moins autre qu’illusoire. »4
C’est pourquoi
Simondon est d’avis que la publicité s’égare si elle tente de créer
des motivations, ou de déplacer des motivations existantes par de
simples conditionnements :
« On ne
peut associer — de façon durable et efficace — n’importe
quel produit ou objet technique à n’importe quelle notion : il y a
des structures représentatives qui sont sousjacentes au cheminement
des motivations et qui soustendent les opérations de choix en
matière d’objets techniques. »4
Les éléments
issus du déphasage conservent un lien avec l’archétype de la montre
suisse. La précision métrologique et la perfection d’ajustement
mécanique sont une paire de symboles qui s’éloignent l’un de
l’autre à partir du centre archétypal, déployant entre eux le vaste
champ d’un domaine de transductivité, qui rayonne autour de
l’archétype. Bien employé, le halo représente un mode de
structuration d’un champ, et non une espèce de confusion
envahissante produite par l’exceptionnelle réussite d’un objet
défini.
Il faut distinguer deux contributions à l’effet de halo qui peuvent
être très inégales : la première est désignée, par analogie,
comme effet de diffusion
autour de
l’objet,
« qui
est alors comparable à une source de lumière, il se crée une zone
lumineuse décroissant selon un gradient ; cette zone tend à
faire surestimer le diamètre apparent de l’objet, dans la
perception visuelle, et, analogiquement, accroît la désidérabilité
de l’objet dans les phénomènes
économiques. »4
Ce phénomène est
l’un des ressorts constants de la publicité comme de la production
de simulacres d’aura. Il crée une illusion pour favoriser la vente
d’un produit. Mais, « comme tous les arts du mensonge »,
ce procédé devient contre-productif quand tous s’y
adonnent : tous les objets mis sur le marché ayant recours à
cette intensification de leur éclat propre par l’adjonction d’un
prestige extrinsèque aux caractéristiques internes de l’objet
(sexualité, prestige social, primes et concours), l’effet de halo
que produit chacun est amoindri par la luminosité ambiante
qu’apportent tous les autres.
La seconde composante est nommée par Simondon effet de
dispersion.
C’est elle qui renferme un processus cognitif, pouvant comporter
comme tout processus de cette espèce, son taux d’erreur et
d’imprécision, mais qui n’est pas systématiquement illusoire, et
pas seulement une occasion de créer une distorsion sur un marché
afin de favoriser un produit dans une situation concurrentielle.
Car ce processus consiste à sélectionner les caractères techniques
ou essences techniques d’un archétype hautement valorisé et à les
étendre dans un domaine de relative et progressive
hétérogénéité :
« Dès
lors, le domaine ainsi structuré de technicité est doté de
résonance interne, par suite d’un réseau de feedback
ou
rétroactions positives s’exerçant entre les différents termes qui
peuplent ce domaine. »4
Dans le halo de
la montre archétypale, l’avion de Swissair, employant ou censé
employer des instruments métrologiques suisses, favorise aussi par
son rayonnement symbolique tant la vente d’une caméra suisse que
celle d’un autocuiseur employant des pièces d’origine
suisse :
« Il se
manifeste ainsi une solidarité par liaison
symbolique à l’intérieur
d’un domaine défini de transductivité : la métrologie renvoie
à la mécanique et la mécanique à la métrologie, comme pôles opposés
entre lesquels s’insère tout le domaine de technicité, toute la
population ordonnée des objets techniques qui sont les épigones de
la bonne montre originelle. »4
Simondon conclut
cette analyse en observant que si, au niveau de la conscience
individuelle, le phénomène de halo est parfois presque entièrement
un phénomène de diffusion, il se pourrait, en revanche, qu’au
niveau des groupes importants, les structures cognitives
prépondérantes soient conformes au modèle spectral plutôt qu’à la
diffusion. Le phénomène de halo comporte toujours un certain
coefficient de diffusion et un certain coefficient de dispersion
sélective, spectrale, inversement proportionnels l’un à l’autre,
tout comme l’effet d’aura comporte une composante rituelle et une
valeur d’exposition, tendanciellement opposée. En identifiant
la cryptotechnicité
et
la phanérotechnicité
comme stratégies
(de dissimulation ou d’exhibition de la technicité) par lesquelles
un objet technique tend à se faire accepter dans le monde de la
culture, Simondon a montré qu’une polarisation analogue à celle de
l’aura, entre rituel et exposition, se trouve au cœur de
l’exploitation des halos techniques.
Dada, Duchamp et la « machine absolue »
Pour
finir, observons les interférences de ces différents rayonnements à
travers la trajectoire des productions dadaïstes, surréalistes, et
plus particulièrement des créations de Marcel Duchamp. Pour
Benjamin, le mouvement Dada représente la tentative des formes
artistiques traditionnelles (peinture et littérature) pour intégrer
les nouvelles conditions de production et
d’exposition :
« Le
dadaïsme essaya d’engendrer, par des moyens picturaux et
littéraires, les effets que le public cherche aujourd’hui dans le
film. »1
Il n’est pas
loin de reprendre alors les accusations d’avilissement de l’art que
véhiculent les détracteurs de ce mouvement, mais c’est pour dégager
le sens véritable de l’action loufoque des artistes, qui ont
compris, avant les autres, la déchéance inéluctable de
l’aura :
« Leurs
poèmes sont, comme disent les psychiatres allemands, des
« salades de mots », faites de tournures obscènes et de
tous les déchets imaginables du langage. Il en est de même de leurs
tableaux, sur lesquels ils ajustaient des boutons et des tickets.
Ce qu’ils obtinrent par de pareils moyens fut une impitoyable
destruction de l’aura même de leurs créations, auxquelles ils
appliquaient, avec les moyens de la production, la marque infamante
de la reproduction. »1
Benjamin a pris
conscience du nouveau champ de possibilités de l’art
cinématographique, en matière de démocratisation de l’image,
songeant certainement à Sergueï Eisenstein quand il semble, à nos
yeux, anticiper sur Andy Warhol :
« Chaque
homme aujourd’hui a le droit d’être
filmé. »
Appliquer à la
production la marque de la reproduction, c’est dissoudre l’aura
artistique dans les halos de la technique, mais avec l’objectif de
créer un simulacre d’aura adapté aux nouvelles conditions. Nul
doute que les ready-made
de Duchamp
s’inscrivent dans cette démarche et la conduisent à son
aboutissement radical. Marcel Duchamp rapporte à ce
propos :
« En
1913, j’eus l’heureuse idée de fixer une roue de bicyclette sur un
tabouret de cuisine et de la regarder tourner. (…) À New York, en
1915, j’achetai dans une quincaillerie une pelle à neige sur
laquelle j’écrivis : « En prévision du bras cassé ».
C’est vers cette époque que le mot « ready-made »
me vint à l’esprit pour désigner cette forme de
manifestation. »
De
la composition insolite et absurde, production artisanale encore
tout à fait dadaïste par l’esprit, Duchamp est passé à une forme
beaucoup plus ironique et subversive, où l’œuvre d’art est
désormais un objet d’usage, produit en série, dont l’individuation
repose uniquement sur l’association avec un titre humoristique (qui
tire en partie son ressort comique du détournement de l’effet de
halo de la pelle) et dont l’aura ne consiste plus qu’en une pure
exposabilité.
Un ready-made est,
par définition, absolument dénué de la singularité sur laquelle
repose l’aura :
« Un
autre aspect du ready-made
est
qu’il n’a rien d’unique… La réplique d’un ready-made
transmet le même
message ; en fait, presque tous les ready-made
existant
aujourd’hui ne sont pas des originaux au sens reçu du
terme. »6
Il ne s’agit pas
d’exhausser l’objet technique au rang d’œuvre d’art en raison d’un
halo remarquable. Au contraire, au-delà de son caractère technique,
c’est l’absence de toute ligne ou profil signalant l’aura qui a
guidé Duchamp :
« Il est un
point que je veux établir très clairement, c’est que le choix de
ces ready-made
ne
me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique. Ce choix
était fondé sur une réaction d’indifférence visuelle,
assortie au même moment à une absence totale de bon ou mauvais
goût… en fait une anesthésie complète. »6
Duchamp ne
réalise pas seulement la coïncidence du halo d’un objet technique
comme un urinoir et de l’aura d’une œuvre d’art intitulée
« Fontaine » ; il exhibe la réciprocité de l’aura et
du halo dans les nouvelles conditions de production. Pour preuve,
la profanation de l’aura des œuvres du passé qu’il imagine afin
d’illustrer cette réciprocité :
« Une autre
fois, voulant souligner l’antinomie fondamentale qui existe entre
l’art et les ready-made,
j’imaginai un « ready-made
réciproque » : se
servir d’un Rembrandt comme table à repasser ! »
6
En même temps,
Duchamp en conçoit très vite les limites et se montre très vigilant
face au risque d’une récupération commerciale de la conversion
du halo en aura :
« Très tôt
je me rendis compte du danger qu’il pouvait y avoir à resservir
sans discrimination cette forme d’expression, et je décidai de
limiter la production des ready-mades
à un
petit nombre chaque année. Je m’avisai à cette époque que, pour le
spectateur plus encore que pour l’artiste, l’art est une drogue à
accoutumance et je voulais protéger mes ready-made
contre une
contamination de ce genre. »6
Les
ready-made
manifestent une
ambiguïté fondamentale de la culture contemporaine, entre la
valorisation des formes dépassées de l’aura et la domination des
effets de halo, exploitée par la virtualisation commerciale, et une
véritable industrie des simulacres d’aura, la publicité, qui saura
à terme récupérer l’esthétique du mouvement surréaliste et ses
procédés à des fins beaucoup moins subversives.
Toutefois, parmi
les créations de Marcel Duchamp, de Max Ernst et de Man Ray, voire
au sein des trouvailles d’André Breton, telles que le stéréogramme,
lequel apparaît dans Nadja,
on trouve aussi des objets surréalistes qui résisteront à cette
récupération et ce recyclage au sein de la virtualisation des
objets sur le marché. Ce sont les objets qui intègrent dans leur
recherche du « hasard objectif » le halo du
fonctionnement technique, mais dégagé de la finalité pratique, tel
qu’un mystère. Certes, tout objet technique fermé, c’est-à-dire
conçu pour ne pas laisser prise à un rapport véritablement
technique (entretien, amélioration, etc.) avec son utilisateur,
produit une opacité qui peut être exploitée par la virtualisation
marchande :
« La
fermeture de l’objet peut, en certains cas, être présentée comme
symbole de perfection et devenir un moyen publicitaire de prestige,
donnant à un type de fabrication un halo de fausse
magie. »3
Mais le procédé
surréaliste est très différent : il consiste à faire de
l’objet technique décontextualisé une création autotellique,
symbole paradoxal de l’étrangeté au monde, un objet dont le halo
obscurci vaut comme dernier avatar de l’aura.
Simondon confirme ainsi les analyses de Benjamin et Duchamp, non
seulement sur les dynamiques contraires et interférences de l’aura
et du halo, mais encore par le renversement de perspective qui
s’accomplit : l’œuvre d’art contemporaine n’est désormais
pensable que sur le mode de la création technique, l’aura devient
une possibilité du halo. Dans L’individuation
à la lumière des notions de forme et
d’information, il consacre
quelques lignes à la quête de la « machine absolue »
:
« Le
surréalisme a été la tentative dernière pour sauver l’art
pur : cet effort a un sens très noble ; il ne nous
appartient pas de dire si le surréalisme a été paralysé par son
propre effort et a malgré lui abouti à un esthétisme ; mais
nous voulons remarquer que les voies libératrices du surréalisme
conduisent à la construction d’un objet stable, auto-organisé comme
un automate, indépendant de son créateur et indifférent à celui qui
le rencontre. Le surréalisme est dans la manière, pour ainsi dire
hyperfonctionnelle, de construire l’objet ; cet objet n’est ni
utile ni agréable ; il est consistant et revenu à lui-même,
absurde par ce qu’il n’est pas asservi à l’obligation de signifier
dans une totalité autre que la sienne.
» Il est doué de résonance interne, sensible jusque dans la
forme poétique ou la peinture. L’objet surréaliste est une machine
absolue. Pour que le hasard le produise, il faut une rencontre qui
brise la finalité naturelle d’un ensemble, et fasse apparaître un
être détaché de sa fonction, et par conséquent absolu,
« insolite » ; l’objet surréaliste tend vers un
surréel positif, et une des voies de ce surréel est celle de l’être
technique, insolite par le fait qu’il est nouveau et au-delà de
l’utile. L’être technique reproduit et divulgué par l’industrie
perd sa valeur surréelle dans la mesure où l’anesthésie de l’usage
quotidien ôte la perception des caractères singuliers de l’objet.
Vu comme ustensile, l’être technique n’a plus de sens pour
l’individu. »
Pour renverser
la formule de Benjamin, on peut dire avec Simondon :
« Une œuvre accède à l’aura quand on la dégage de son
halo. » En devenant la norme de la perception contemporaine,
le halo des objets produits en série a donc instauré un nouveau
régime d’individuation des œuvres d’art. Les catégories d’aura et
de halo permettent ainsi de cerner de près l’effet de la présence
symbolique des objets, tout en fournissant des repères pour une
évaluation historique.
Bibliographie
—
Barthes
Roland, La chambre
claire. Note sur la photographie, Seuil, Paris,
1980.
—
Benjamin Walter,
« L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée »
in Écrits
français, Gallimard,
Paris, 1991.
— Breton
André, L’Art
magique, Phébus, Paris,
1991.
— Brian Éric,
« Les objets de la chose. Théorie du hasard et surréalisme au
XXe
siècle »
in Revue de
Synthèse 2-3-4, Albin Michel,
Paris, 2001.
— Duchamp Marcel,
« À propos des ready-made »
in Duchamp du
signe, Flammarion,
Paris, 1994.
— Simondon
Gilbert, Du mode
d’existence des objets techniques, Aubier, Paris,
1989.
— Simondon
Gilbert, L’individuation
à la lumière des notions de forme et
d’information, Millon, Paris,
2001.
— Les textes
« Psychosociologie de la technicité » et « L’effet
de halo en matière technique : vers une stratégie de la
publicité » de Gilbert Simondon sont parus dans des revues
désormais indisponibles, mais on espère leur prochaine
réédition.