Parler la science ?
Baudouin
Jurdant
« Je vulgarise pour mieux comprendre ce que je fais. »
C’est par ces mots que Michel Crozon, physicien dans le domaine des
hautes énergies, a répondu à la question qui lui était posée lors
d’une conférence centrée sur le thème « Pourquoi
vulgariser ? », à Paris, en 2001. Michel Crozon n’est pas
n’importe qui dans le domaine de la vulgarisation scientifique. Il
fut l’un des premiers à organiser des séminaires de réflexion
systématique sur les obstacles et les enjeux de la présentation de
la science au public sous des formes variées. L’expression dont il
s’est servi pour dire pourquoi il vulgarise ne laisse pas d’être
énigmatique dans le cadre des références traditionnelles de la
vulgarisation scientifique. Apparemment, il n’y est pas question de
partage du savoir ou de transmission de connaissances. Ne s’y
exprime pas non plus le désir de combler le célèbre fossé entre une
élite savante et un grand public caractérisé par son ignorance.
Enfin, on ne peut guère y déceler la défense d’une sorte de droit
au savoir associé au fonctionnement d’une démocratie participative
aujourd’hui. Son témoignage se réfère à une exigence de réflexivité
ressentie personnellement. La formule qu’il a utilisée me paraît
cependant révélatrice d’une caractéristique plus générale de la
vulgarisation scientifique.
Vulgarisation
et réflexivité
Tout d’abord, cette exigence de réflexivité se trouve rarement
exprimée de manière aussi directe et limpide dans les milieux
scientifiques. Il s’agit, pour cet éminent spécialiste de la
physique des particules, de « mieux comprendre ce qu’il
fait » en tant que physicien des particules précisément. Cette
affirmation implique l’idée que la compréhension que peut avoir le
spécialiste de son propre domaine de compétence est en quelque
sorte imparfaite ou, en tout cas, pourrait être plus profonde ou
plus complète. Mais ce qui confère à cette formule une singulière
portée, c’est qu’elle établit un lien entre ce besoin d’une
compréhension améliorée de sa propre pratique de physicien et
l’acte de vulgariser, c’est-à-dire celui qui consiste à tenter de
rendre compréhensible à d’autres — et, en l’occurrence, à un public
de non-spécialistes — les connaissances du spécialiste. Comme si
l’objectif visé par cette tentative de faire comprendre ce que l’on
sait à autrui, qui se trouve illustrée par la vulgarisation
scientifique, était bel et bien de mieux comprendre soi-même ce que
l’on fait dans le cadre d’une spécialité scientifique
donnée.
Considérée d’un point de vue moins strictement ou moins
exclusivement pédagogique grâce à l’abandon de cet examen attentif
que l’on fait souvent des bénéfices didactiques qu’elle promet, la
vulgarisation scientifique remplirait ainsi, sans que ses agents en
soient toujours conscients, une autre fonction que celle que
ceux-ci s’assignent prioritairement en termes de transmission de
connaissances. C’est cette fonction autre qu’il me semble
intéressant d’examiner plus profondément. Il faut tout d’abord
noter que la vulgarisation scientifique, au moment où elle apparaît
aux xviie
et
xviiie
siècles en
Europe, ne peut être tenue pour le résultat d’une demande de la
part des publics qui en sont les destinataires privilégiés. On sait
qu’à l’époque, si l’on en juge par les oeuvres des premiers grands
vulgarisateurs comme Fontenelle, la science vulgarisée s’adressait
à un public féminin de salon. Au xixe
siècle, ce sont
les ouvriers qui furent invités à écouter les leçons d’Auguste
Comte par exemple, à la mairie parisienne des Petits Pères. Si,
aujourd’hui, il est possible d’invoquer le droit au savoir que nous
impose le fonctionnement démocratique des sociétés modernes, le
recours à un tel principe ne peut certainement pas se justifier au
vu des les origines historiques de la vulgarisation. Il paraît donc
légitime de se demander ce qui, du côté de la science elle-même, a
pu déterminer l’apparition de cette littérature. Au fond, pourquoi
serait-il nécessaire de vulgariser les sciences, si cette offre de
savoir ne correspond à aucune demande du côté des publics
potentiels de cette vulgarisation ? Cherchons donc à
l’intérieur du monde des sciences la réponse à cette
question.
On peut, en tout cas, partir de l’idée que la vulgarisation
scientifique vient satisfaire un besoin qui se ferait sentir dans
la conscience du spécialiste, comme l’atteste le témoignage de
Michel Crozon. Ce besoin est-il strictement individuel ou bien le
symptôme d’une exigence inscrite au cœur même du fonctionnement des
communautés scientifiques depuis Galilée ?
À quoi pourrait bien correspondre une telle exigence ? Et
surtout, d’où pourrait-elle bien surgir, sachant que ce n’est pas
au nom d’une demande venant de l’extérieur de la science qu’elle se
serait imposée ? La réponse qui me semble la plus plausible
est que cette exigence de réflexivité correspond à la nécessité
d’une intégration socioculturelle des sciences, laquelle ne va pas
de soi s’il faut en croire certains diagnostics, dont le plus
fameux est celui dû à C. P. Snow, dans son ouvrage
Les deux
cultures, publié en
1959. En d’autres termes et pour reprendre la formule de Jean-Marc
Lévy-Leblond, la « mise en culture » des sciences a
longtemps été, et reste encore aujourd’hui, problématique. Le
problème est de savoir pourquoi…
Le modèle kuhnien du développement des sciences, avec sa fameuse
notion de paradigme nous offre une première approche. Dans chaque
discipline scientifique, le paradigme désigne le fait que les
chercheurs se réclamant de telle ou telle discipline partagent tous
tacitement une certaine « manière de voir » les problèmes
à résoudre et d’envisager la mise en œuvre de leurs solutions.
Soulignons que, à partir du moment où un chercheur se trouve
intégré socialement et scientifiquement dans une communauté
disciplinaire donnée, il peut facilement se passer de toute
référence explicite à cette « manière de voir » qui fonde
son intégration dans la communauté. Celle-ci est tenue pour acquise
et le chercheur n’a plus besoin d’y penser pour mener à bien ses
travaux. Il peut même être absolument convaincu d’avoir accès aux
faits bruts et de travailler sur la réalité objective elle-même.
Cette absence de prise en compte par le scientifique de la
dimension « paradigmatique » ou
« représentative » de son activité correspond, en effet,
à un déficit de réflexivité.
L’escamotage
de l’énonciation
Une autre approche possible serait de partir de la notion même de
réflexivité pour mieux comprendre les enjeux socioculturels qui lui
seraient associés. Dans un article antérieur portant précisément
sur ce thème, j’ai tenté de montrer en quoi l’usage que fait la
science de l’écriture peut rendre compte de ce déficit de
réflexivité. J’y formulais l’hypothèse d’une science caractérisée
par l’émergence d’une forme d’écriture dont la créativité ne
dépendrait pas d’un dynamisme référé à l’énonciation, mais plutôt,
en raison même du décalage qu’impose l’écriture entre énonciation
et énoncé, d’une sensibilité qui se nourrirait plus ou moins
exclusivement d’une référence à l’énoncé. Le discours de la science
serait un discours sans sujet, ou plutôt, dont le sujet serait
d’emblée assimilable au nous d’une collectivité très empêtrée dans
ses propres codes de communication et dans ses
traditions.
« Cette
écriture, poursuivais-je, aurait d’emblée une dimension collective
fondée sur le principe d’un escamotage systématique de
l’énonciation. Et c’est bien entendu au nom de cet escamotage que
surgirait l’idée d’un déficit de réflexivité dans le fonctionnement
dépersonnalisé, d’une telle écriture : l’écriture
scientifique. »
La
science constituerait une sorte de réponse adéquate à la critique
qui permettait à Platon de condamner l’écriture : c’est « une
parole sans père », écrivait-il dans le Phèdre,
ce qui lui faisait craindre que, livrée à elle-même, cette parole
puisse aller « de ci, de là », interpeller des gens dont
« ce n’est pas l’affaire », disait-il encore. Selon lui,
l’écriture était à l’origine d’une parole irresponsable et donc,
dangereuse. La science serait le procédé grâce auquel cette
écriture (cette « parole sans père ») réussirait à
intérioriser des contraintes formelles susceptibles de faire
obstacle à cette errance sans but et sans objet auquel Platon la
pensait condamnée. Ces contraintes formelles donneront naissance à
la logique et à ce qu’on identifie à travers elle comme étant la
raison.
Autrement dit, ce seraient les pratiques d’écriture en usage dans
les communautés scientifiques qui seraient à l’origine de l’impasse
culturelle dans laquelle se trouveraient les sciences. Le
diagnostic dressé par Marie-Claude Roland dans ce même volume, à
partir d’une analyse portant sur plusieurs centaines d’articles
publiés dans des revues spécialisées, est éloquent sur ce point.
Les chercheurs, écrit-elle,
« se
contentent d’un discours où clichés et stéréotypes — éléments du
déjà-dit, déjà-pensé — abondent. » « Ces unités
préfabriquées, poursuit-elle, sont à la fois la marque de la
banalité, du manque d’originalité, de la soumission aux conventions
et l’image figée que la communauté diffuse d’elle-même et des
autres. »
Ce diagnostic
fait d’ailleurs écho à celui de Jean-Marc Lévy-Leblond qui parle
d’une
« toujours
plus grande médiocrité de la production scientifique et de son
manque de pertinence à court terme. »
Mais,
contrairement à ce qu’en pensent ces deux auteurs, je crois qu’il
s’agit là d’une caractéristique essentielle de l’écriture
scientifique, résultant directement de cet « escamotage de
l’énonciation » que j’évoquais à l’instant.
Une
scripturalité primaire ?
Au-delà des effets critiqués par Marie-Claude Roland, un tel
escamotage de l’énonciation n’est pas sans faire penser au
fonctionnement de la dimension orale de la langue — de la parole —
dans les sociétés traditionnelles. Walter Ong y décelait les
spécificités d’une oralité
primaire, où la parole,
loin d’y exprimer l’intimité singulière et subjective du locuteur,
est soumise à une multiplicité de contraintes culturelles et de
codes sociaux qui la rendent foncièrement impersonnelle.
Par analogie avec cet aspect de la parole traditionnelle, j’ai
proposé dans un article antérieur, de voir dans l’apparition de la
science moderne la mise en œuvre d’une scripturalité
primaire :
« Imaginons
maintenant que ce que l’usage de la parole pourrait avoir perdu en
passant, à cause de l’écriture, d’une oralité primaire à une
oralité secondaire, un usage particulier de cette même écriture se
soit spécifié pour le retrouver. Tout se passerait comme si, à
l’apparition d’une oralité secondaire — fantasmatiquement
dommageable en termes de lien social et de cohésion
socio-culturelle —, se trouverait associée ce qu’on pourrait
appeler une « scripturalité primaire », définissant un
usage de l’écriture centré sur le contenu de l’écrit plutôt que sur
la légitimité du scripteur, mettant l’accent sur la
dimension impersonnelle
du
message plutôt que sur ses possibilités d’expression
subjective... »
Au
fond, la science réussirait, grâce à l’usage spécifique qu’elle
fait de l’écriture, à créer un « effet de communauté »
analogue à celui qui résulte du fonctionnement de la parole dans
les sociétés traditionnelles. C’est sans doute ce que voulait dire
C. P. Snow quand, parlant de « culture » dans le monde
scientifique, il fallait, selon lui, entendre le terme dans son
sens « anthropologique », alors que, bien évidemment, les
références qui lui permettaient d’opposer cette culture à la
culture « littéraire » ou « humaniste »
convoquaient une interprétation bien différente du même mot. Ici,
le mot culture désignerait ce fond dont la cristallisation
individuelle plus ou moins élaborée renverrait au partage d’une
« culture générale », au sein de laquelle il serait
possible de penser l’équivalence entre Shakespeare et la seconde
loi de la thermodynamique.
Notons incidemment que, si cet argument d’une scripturalité
primaire analogue à l’oralité primaire de Walter Ong peut être
considéré comme recevable et si nous attribuons le déficit de
réflexivité dans les sciences à cette caractéristique, cela
pourrait impliquer l’existence d’un même déficit de réflexivité
dans le fonctionnement culturel des communautés traditionnelles
orales. Les anthropologues ont souvent fait des observations
compatibles avec ce type de fonctionnement quand ils parlent
de « sociétés fermées », dont les membres auraient
justement beaucoup de difficultés à
« prendre
conscience de savoirs alternatifs théoriques » et donc à
s’ouvrir à la « possibilité de
choix. »
C’est ici que l’on peut évoquer à nouveau cette fonction
« autre » de la vulgarisation scientifique en liaison
avec la formule de Michel Crozon. La vulgarisation aurait pour
objectif essentiel de garantir la mise en œuvre d’une véritable
réflexivité dans le fonctionnement des communautés scientifiques,
étant entendu que
« ce qui
fonde cette aptitude à la réflexivité se situe dans l’usage que
nous faisons de la langue quand nous la parlons » plutôt que
quand nous l’écrivons. « Ce serait donc une caractéristique du
sujet parlant plutôt que du sujet
connaissant »,
comme
je le précisais ensuite dans le même article. Mais, me dira-t-on,
vous semblez oublier que, depuis Galilée, cette vulgarisation
scientifique qui accompagne le progrès des sciences se fait
principalement par l’écrit.
En effet, c’est bien l’écriture qui sert en priorité aux
scientifiques et aux vulgarisateurs professionnels pour présenter
la science aux non-spécialistes, mais il s’agit alors d’une
écriture bien différente de celle caractérisant la science
elle-même. On s’aperçoit, tout d’abord, qu’à ses débuts, la
vulgarisation s’écrit souvent sous la forme de dialogues ou de
conversations mettant en scène différents points de vue sur les
mêmes questions. En outre, comme j’ai tenté de le dire ailleurs, la
vulgarisation scientifique, bien qu’ayant recours à l’écriture, a
du mal se faire reconnaître comme un genre littéraire à part
entière du fait de sa propension à vouloir impliquer la réalité
elle-même, telle que les sciences se la représentent, pour valider
les textes qu’elle offre à la curiosité du profane. En voulant,
avec ses mots, ou plutôt avec ceux qu’elle emprunte à la science,
donner prise sur les réalités du monde, en voulant justifier sa
prétention à dire le vrai à partir d’un rapport du langage de la
science au réel, la vulgarisation scientifique est forcée de nier
son appartenance à la littérature. Cette stratégie la conduit tout
droit à un processus d’idéologisation du discours de la science, en
faisant croire que ce que la science dit du monde vient de la
manière dont le monde impose aux scientifiques les représentations
qu’ils en ont. Il y a ici une sorte de dénégation de l’importance
que peut avoir la subjectivité du scientifique dans la créativité
dont fait preuve la science pour penser le
monde.
Retrouver
la dimension orale
On peut certes comprendre l’adoption d’une telle stratégie, dont
l’ultime justification est certainement pédagogique. Comment la
vulgarisation pourrait-elle parler de la science à partir des
pratiques réelles des chercheurs, des ressorts de leur créativité
singulière, de leurs obsessions à débusquer leurs propres erreurs
plutôt que la vérité, des complexités méthodologiques auxquelles
ils sont confrontés en permanence, etc. ? Comment la
vulgarisation pourrait-elle restaurer dans ses droits cette part
subjective de l’énonciation scientifique à l’escamotage de laquelle
la science doit ses spécificités culturelles les plus marquantes ?
N’est-il pas plus simple de partir des choses pour rendre compte de
la représentation que les sciences nous en offrent ? Plus
simple, peut-être, mais pas forcément plus efficace, comme
l’illustre aujourd’hui l’usage délibéré de la fiction pour
présenter la science au public.
Derrière le fonctionnement de cette stratégie traditionnelle de la
vulgarisation, il y a, me semble–t-il, des enjeux directement liés
à ce déficit de réflexivité dans les sciences. En multipliant les
indices de sa non-appartenance à la littérature, la vulgarisation
scientifique n’est-elle pas engagée dans une restauration de la
réflexivité dans les sciences, sur la base d’une
« oralisation » du discours scientifique ? S’il est
vrai que c’est seulement dans sa dimension orale que la langue nous
offre l’expérience de la réflexivité, et non moins vrai que les
communautés scientifiques en ressentent l’exigence au nom de la
nécessité de leur intégration socioculturelle, on peut alors
comprendre que la vulgarisation soit apparue comme un mécanisme
d’appropriation
orale de la science,
qui, ne l’oublions pas, est d’abord et avant tout
écrite.
La vulgarisation aurait ainsi pour objectif essentiel de
parler
la
science, ce qui implique à la fois son intégration dans la langue
commune et le privilège qu’elle accorde au rapport entre science et
réalité, entre les mots et les choses. La vie de la langue ne
s’atteste véritablement que dans et par la parole. Pour que la
science puisse exister dans la culture, il serait nécessaire de la
soumettre aux exigences réflexives de la parole. La vulgarisation
scientifique serait née du ressenti de cette nécessité. Il serait
urgent d’en tenir compte au niveau des institutions destinées à
préserver la dimension scientifique de nos sociétés.