Physique et métaphysique de la couleur
Georges
Roque
« Toute
métaphysique est une physique métaphorique.»
Michel
Serres
Comment classer
les couleurs que nous percevons ? Et celles que l’on applique
sur une toile ? Depuis toujours, cette question a préoccupé
artistes, critiques et esthéticiens, qui lui ont donné des réponses
variées suivant les époques et les cultures, tâche d’autant plus
difficile que la couleur est instable, subjective et relative.
Aussi, la tentation est-elle grande de transposer aux couleurs
perçues certaines des propriétés physiques de la lumière.
Si une telle tendance a existé de tout temps, il est indéniable que
la physique moderne lui a donné un essor extraordinaire car le
symbolisme des couleurs ne s’est plus présenté comme tel, mais
comme une « vérité » de la couleur, en s’appuyant sur des
données scientifiques. L’apport de Newton et le prestige attaché à
son nom furent déterminants à cet égard, même si les effets s’en
sont surtout fait sentir avec retard, c’est-à-dire à partir du
XIXe
siècle, où je
prendrai la plupart de mes exemples. Du point de vue qui nous
intéresse, qu’apportaient, en effet, Newton, puis d’autres savants
à sa suite ? Essentiellement deux choses : d’abord, un
classement des couleurs, et ensuite, leur quantification. Les deux
aspects étaient également importants pour les artistes, aux yeux
desquels il était en effet impérieux, d’abord d’ordonner les
couleurs, c’est-à-dire de les classer hiérarchiquement, puis de
conférer à chacune une valeur relative aux autres ; et enfin,
de leur attribuer un sens.
Pour expliquer
ce qu’il en est, je commencerai par balayer devant ma porte. Dans
mon tout premier article sur la couleur, j’ai moi-même cédé, sans
m’en rendre compte, à cette métaphysique de la couleur que je
m’efforce à présent de dénoncer. Essayant de comprendre, dans la
foulée d’un article d’Étienne Souriau, la permanence dans l’art
français d’un accord entre le bleu et le rouge, et donc le relatif
effacement du vert, je me suis appuyé sur la théorie trichromatique
dite de Young-Helmholtz, soit le fait que notre système visuel
contient des cônes sensibles à trois longueurs d’onde, grandes,
moyennes et petites. Or, le rouge et le bleu représentant les deux
extrêmes, et le vert les ondes moyennes, il me semblait logique
d’en conclure :
« Du point
de vue de la réfrangibilité, leurs qualités [celles du rouge et du
bleu] s’opposent complètement : entre le bleu – courtes
longueurs d’onde – le plus réfrangible, et le rouge – grandes
longueurs d’onde – le moins, se situe le vert, qui tient en quelque
sorte le juste milieu. Aussi comprend-on que, s’agissant de
construire un système à partir d’oppositions, ce soient les deux
extrêmes qui aient été retenus. »
En apparence, le
raisonnement semble correct, et il a en tout cas été accepté par
des collègues, qui l’ont repris en me citant à ce sujet.
Pourtant, les
longueurs d’onde sont une chose, les couleurs perçues une autre.
Des propriétés physiques
de
la lumière, on ne peut tirer aucune propriété sémantique
des
couleurs perçues… sauf à verser dans la métaphysique, et c’est
précisément ce que je voudrais m’attacher à montrer ici.
Contrairement à ce que j’affirmais bien imprudemment dans ce
premier texte, le fait pour des récepteurs rétiniens d’être
sensibles au bleu et au rouge n’implique aucun privilège perceptif
de ces couleurs, ni aucune structure d’opposition. La preuve en est
que le jaune, la couleur la plus lumineuse, résulte d’une
excitation équilibrée des récepteurs sensibles au rouge et au
vert. De plus, si dans cette représentation du spectre, bleu et
rouge sont situés aux deux extrêmes cela n’implique rigoureusement
rien quant au sens qui peut leur être conféré au niveau du champ
perceptif. Car en fait d’oppositions, le rouge est opposé au vert
seulement depuis le début du XIXe
siècle. C’est
donc par une extrapolation absolument indue que j’ai transposé au
plan de la signification des couleurs ce que j’ai cru être une
opposition au niveau du spectre. Ajoutons que ce dernier montre de
façon exemplaire à quel point les extrêmes peuvent se rejoindre,
car si bleu et rouge s’opposent comme les longueurs d’onde courtes
aux longues, cela n’est vrai que dans une représentation
linéaire
du
spectre. Dans le cercle chromatique, en revanche, bleu et rouge se
rejoignent par l’intermédiaire du violet.
On voit donc
bien que la prudence s’impose quand on aborde la question difficile
de la signification des couleurs. Signalons au moins quelques-uns
des problèmes dont nous ne sommes pas assez conscients dans le
domaine artistique, surtout lorsqu’on cherche à donner un fondement
scientifique à ce qui devrait plutôt apparaître comme un doux
délire interprétatif. Or, le savoir scientifique sur la couleur et
la lumière est loin d’être définitif, tant s’en faut. Dans la
mesure où existent de nombreux points de vue et de nombreuses
optiques, dans tous les sens, les résultats diffèrent suivant la
perspective adoptée. Celle-ci devrait donc être tenue pour relative
et non pas absolue. De plus, en se basant sur l’optique physique,
les critiques ou les esthéticiens cherchent évidemment à s’appuyer
sur des bases stables en faisant abstraction de la présence de
l’observateur. Or, cela revient à introduire de nouvelles
difficultés, au lieu de les aplanir, car, d’un côté, il vaudrait
mieux accepter comme une donnée la relativité des couleurs au lieu
de leur chercher, sous prétexte de science, des propriétés
universelles. Et de l’autre, la transposition même de l’optique
physique aux couleurs perçues et aux couleurs peintes est loin
d’aller de soi.
En ce qui
concerne les couleurs du prisme, qui nous retiendront longuement
dans les pages qui suivent, il est faux d’estimer que l’on
appliquerait aux couleurs les propriétés de la lumière elle-même.
Comme me l’a fait remarquer Simon Diner,
«Le spectre
coloré à la sortie du prisme n’est pas un attribut de la
lumière, mais une propriété d’absorption du
prisme. »
Autrement dit,
le raisonnement par lequel on croit fonder une classification des
couleurs sur les propriétés supposées de la lumière, telles que la
physique les établirait de façon définitive, est erroné. En ce
sens, cet article est consacré à une mise en garde contre l’abus du
recours à la physique dans l’esthétique chromatique.
L’ordre spectral
Une formulation
particulièrement claire de cette transposition se trouvait au
XIXe
siècle chez
l’esthéticien suisse Sutter :
« On
apprécie le degré de puissance des couleurs, leurs qualités
aériennes, et même leur caractère moral, en les comparant dans
l’ordre où elles apparaissent sur le spectre solaire, qui
correspond aussi à celui de leur densité.
» Celles qui renvoient les reflets les plus vifs sont les plus
denses et les moins réfrangibles ; et celles qui les renvoient
faiblement sont les plus réfrangibles. »
Le classement
des couleurs en fonction de leur degré de réfrangibilité présente
donc un double avantage, syntaxique et sémantique. Syntaxique,
puisqu’il permet d’ordonner les couleurs les unes par rapport aux
autres suivant leur expression, et sémantique, puisqu’il permet de
leur associer des signifiés, voire de les qualifier moralement. En
outre, cette conception se présente avec la caution de
scientificité qui a joué un si grand rôle au XIXe
siècle et permet
au philosophe de l’art de légitimer son propos à partir de la force
de vérité que revêt à ses yeux la physique des couleurs.
Aujourd’hui, cependant, on ne peut que redoubler de prudence devant
ces extrapolations qui hypostasient les indices de réfraction pour
en faire une propriété de la lumière, et partant, de la couleur.
Pour Sutter, en effet, l’idée de réfrangibilité est la clé des
significations conférées aux couleurs. À ses yeux, plus une couleur
est réfrangible, plus elle perd en force et en puissance, plus elle
est susceptible d’être « altérée » et est donc
« faible ». D’où les caractéristiques
« morales » des couleurs, qui deviennent d’autant moins
« fortes », « puissantes » et
« fières » qu’elles sont réfrangibles. À partir de ce
schéma, se trouvent donc classées les couleurs et attribuées les
valeurs qui leur correspondent, d’un bout à l’autre du spectre, en
partant du rouge, « la plus dense du spectre solaire »,
« couleur forte, dominante », jusqu’au violet, « la
couleur la plus dilatée, la plus faible de la résonance
lumineuse ».
D’où également
les conseils qui en résultent pour le peintre, notamment en ce qui
concerne le choix des couleurs dans une
composition :
« Il faut
aussi avoir égard à la concordance de la couleur avec la tonalité,
à la nature du corps coloré et à son degré de réfrangibilité.
Lorsqu’il s’agit d’un ton fuyant et aérien, on ne doit pas choisir
des couleurs fières et puissantes qui, malgré la modification
aérienne, ne permettraient pas de soutenir les premiers plans dans
une juste relation. »
Vingt ans plus
tard, Sutter devait résumer ces idées dans une série de principes
présentés sous forme d’aphorismes et qui seront avidement lus par
la génération des peintres symbolistes et
néo-impressionnistes :
« Le degré
de puissance des couleurs est révélé par la décomposition de la
lumière blanche telle que le prisme nous la fait connaître. Il en
indique à la fois les propriétés matérielles et leur signification
emblématique. De ces qualités, découlent les différents caractères,
les différents modes :
Le rouge, la plus puissante des couleurs, est l’emblème de
l’élévation, de la force, du commandement ; le lilas ou violet
du spectre solaire, celui de la coquetterie, de l’instabilité, de
la faiblesse. L’orangé est l’image de l’orgueil, de la
vanité ; le bleu, celle de la modestie, de la candeur,
etc. »
On ne saurait
être plus clair : des propriétés matérielles du prisme, on
infère des propriétés de la lumière, que l’on transfère ensuite aux
couleurs, pour en faire découler la « signification
emblématique ». Il y a passage du signifiant au signifié, de
l’expression au contenu, ou encore de la physique à la
métaphysique, par un jeu de transferts métaphoriques, dont le
principe se retrouve dans les propriétés physiques : les
couleurs les moins réfrangibles sont les plus
« fortes » ; leur remarquable stabilité physique est
aussi psychologique, ce qui leur assure une inébranlable moralité.
En revanche, le violet, le plus réfrangible, est tellement
instable, qu’il en devient faible. Un tel schéma, qui pourrait
faire sourire quand on accentue à dessein la logique métaphorique
qui le sous-tend, est pourtant toujours repris à satiété dans de
nombreux manuels à usage des peintres, et certains d’entre eux
continuaient d’en inspirer leur pratique jusque dans les années
1960, comme nous le verrons.
Si ces idées ont connu un tel succès, c’est aussi qu’elles ont reçu
une certaine caution dans les milieux scientifiques, et plus
généralement para-scientifiques, notamment à partir d’une
interprétation de la psychophysique. Pour passer de la physique à
la psychologie, il suffisait, en effet, d’établir d’abord un lien
entre excitation et plaisir, puis une corrélation à partir de
l’intensité. Comme l’a expliqué Eugène Véron dans son traité
L’esthétique
(1878) :
« Si nous
admettons qu’une ligne, une forme, une couleur, un mouvement, un
son avec la fondamentale et les harmoniques, fassent entrer en
vibration concordante un certain nombre de fibres du nerf optique
ou auditif, et, par conséquent, nous procurent un plaisir, nous
serons tout naturellement amenés à cette conséquence que
l’intensité de cette sensation s’accroîtra dans la mesure même du
nombre des fibres mises en vibration simultanée, et de l’amplitude
ou de la vitesse de ces vibrations elles-mêmes. […] Nous avons donc
les trois conditions fondamentales du plaisir : l’intensité,
la variété et la concordance des vibrations, c’est-à-dire des
éléments constitutifs de la sensation. »
Charles
Henry s’appuiera sur des considérations de cet ordre pour donner
aux couleurs une signification expressive, en se basant sur
l’opposition entre sensations dynamogènes et inhibitoires, les
premières étant :
« Les
irritations nerveuses qui […] exagèrent plus ou moins une puissance
ou une fonction », tandis que sont inhibitoires « les
irritations nerveuses qui, dans les mêmes conditions, font plus ou
moins disparaître une puissance ou une
fonction. »
Les premières
donnent une sensation agréable, les secondes désagréable. On a donc
là un principe qu’Henry appliquera aux couleurs en les estimant
d’autant plus dynamogènes et agréables que leur longueur d’onde est
grande :
« On sait,
par les expériences de M. Charpentier, que la perception
différentielle de clarté croît quand la réfrangibilité des couleurs
diminue. Le rouge, le jaune, sont relativement dynamogènes, le
vert, le bleu, le violet, relativement inhibitoires de cette
fonction. »
Autrement dit,
l’excitation, et avec elle le plaisir que procurent les couleurs,
seraient directement proportionnels à la longueur d’onde. Comme
l’affirmait déjà Henry dans un article antérieur, mais sans
expliciter ses présupposés :
« Le rouge,
l’orangé, le jaune sont des couleurs gaies, le vert, le bleu, le
violet des couleurs tristes : aux unes nous associons la
lumière, aux autres l’ombre. Que beaucoup de personnes préfèrent
les secondes, ceci ne prouve que leur mélancolie. L’ordre dans
lequel nous les avons énumérées est l’ordre dans lequel décroissent
leurs longueurs d’onde : les couleurs étant fonction de
l’espace, il est naturel qu’on préfère, jusqu’à une certaine
limite, les plus grandes longueurs
d’onde. »
Valeurs expressives
Henry apportait
donc une caution scientifique à une idée à laquelle tenaient
beaucoup les peintres romantiques, celle de la valeur expressive
des couleurs, mais tout en étant bien en peine de lui donner un
quelconque fondement. Cela explique sans doute en partie l’intérêt
qu’a suscité le propos de Charles Henry. L’idée de la valeur
expressive de la couleur était en effet dans l’air. À propos de
Delacroix, par exemple, un critique écrivait en
1849 :
« On dit du
coloris qu’il est puissant ou faible, grave ou léger, éclatant ou
sourd […] et de l’impression qui en résulte, qu’elle est douce,
vive, calme, gaie, sombre, expressions qui supposent toutes que
l’effet de la couleur va plus loin que les yeux, et qu’il est, en
dernière analyse, spirituel comme ceux des autres éléments de
l’art. »
On sait que cet
article avait enchanté Delacroix, au point qu’il écrivit au
critique pour le remercier :
« Ce que
vous dites de la couleur et du coloris ne s’est jamais dit
beaucoup. »
Or, le
vocabulaire est le même que celui que reprendra Henry :
puissant ou faible, gai ou sombre, etc.
De telles idées pourraient avoir l’air surannées, et pourtant elles
continuent d’inspirer la pratique de certains peintres du
XXe
siècle. Tel est,
notamment, le cas d’Henry Valensi, chef de file du groupe des
peintres musicalistes. Faisant explicitement référence à Charles
Henry, il affirme :
« Poursuivant
l’étude du mécanisme de la théorie vibratoire des couleurs et de
leurs résonances sentimentales, je dirai que le rouge n’est pour
nous que le nom d’un groupe de 483 trillions de vibrations-secondes
lorsqu’elles parviennent à nous. Toujours en trillions, l’orangé
est le nom du groupe 513, le jaune du 543, le vert du 576, le bleu
du 630, l’indigo du 669 et le violet du 708. »
D’où les
tableaux « objectifs » consistant à classer les couleurs
en fonction de leur longueur d’onde et qui permettent au peintre de
conclure que
« en dehors
de tout symbolisme, on est en droit d’affirmer que chaque couleur a
une résonance sentimentale certaine, constante. »
Cette conception
pose néanmoins un redoutable problème : les « résonances
sentimentales » de la couleur, comme les appelle Valensi,
impliquent une échelle décroissante, de la force vers la faiblesse,
de la joie vers la tristesse. Et à cet égard, Valensi n’innove
pas ; les valeurs qu’il donne sont les suivantes (voir fig.
XX) :
Rouge = force,
dynamisme
Orangé =
euphorie, puissance
Jaune = joie,
richesse
Vert = espoir,
horizon
Bleu = calme,
douceur
Indigo =
recueillement, méditation
Violet =
tristesse, abattement.18
Mais
comment corréler l’échelle décroissante des valeurs affectives avec
l’échelle croissante du nombre de vibrations par seconde ?
Cela semble bien difficile et voilà pourquoi il ne s’étend guère
là-dessus. Pour des esthéticiens comme Sutter, la réfrangibilité se
voit attribuer une valeur négative, puisqu’elle signifie
altération, faiblesse, etc. L’augmentation de l’indice de
réfraction se traduit donc par des valeurs décroissantes, en termes
de « force » des couleurs. Pour Henry, le critère est
celui, positif, de l’amplitude de la longueur d’onde, ce qui lui
permet de corréler l’échelle décroissante des amplitudes avec
l’échelle décroissante des valeurs affectives. Selon Valensi (et
d’autres), en revanche, il est plus malaisé de relier la valeur
positive conférée à la fréquence croissante des vibrations à la
valeur négative et décroissante des « résonances
sentimentales », allant du dynamisme à l’abattement. Cela
indique, soit dit en passant, à quel point ces spéculations sont
arbitraires, puisque le spectre peut donner lieu à des échelles
distinctes suivant le point de vue adopté : décroissante, du
rouge au bleu, si l’on se base sur la longueur d’onde ;
croissante, en revanche, pour les mêmes couleurs, si l’on s’inspire
de la fréquence vibratoire ou de l’indice de
réfraction.
Aux
pôles extrêmes : le rouge et le
violet
Confronté à
cette difficulté, Valensi n’a pas cherché à expliquer comment il
reliait la fréquence aux valeurs affectives de la couleur. Aussi
justifie-t-il l’importance conférée au rouge à partir d’un autre
aspect du spectre : le rouge serait la première couleur
perçue. Son importance est donc « justifiée » parce qu’il
constitue « l’apparition » de la couleur, tandis que le
violet en marque la « disparition », avant les
ultraviolets :
« Le rouge
étant la première couleur perçue est donc celle qui met en
mouvement, la première, tout notre appareil physique, percepteur de
colorations. Cette mise en mouvement, sous ce premier choc,
déclenche en nous un mouvement d’attention, une énergie en attente
[…]. Dès qu’est identifié le rouge, il reste à l’homme une somme
d’énergie, une force, un dynamisme, qui n’ont pas été
employés : d’où une sensation, d’où un sentiment de force que,
tout naturellement, il attribue au rouge provocateur, véritable
agent dynamique. Aucun symbole n’est entré en action dans cette
détermination. »19
Une telle
explication, faut-il le rappeler, ne prend son sens qu’à partir de
la conception du spectre comme une bande rectiligne de longueurs
d’onde, le rouge marquant l’entrée des ondes dans le spectre
visible, et le violet leur disparition. Mais si on adopte, comme
l’ont fait de nombreux savants, l’image du cercle chromatique,
alors toute cette argumentation s’effondre, puisqu’il n’y plus de
solution de continuité, mais une boucle, le rouge et le violet se
rejoignant.
Ici encore, de
telles explications pourraient faire sourire, si elles n’étaient
encore fréquemment mises à profit par la critique soucieuse de
donner à ses interprétations une assise « scientifique »,
et cela non seulement jusque dans les années 1980 et 1990, mais
aussi sous la plume de personnalités que l’on n’imagine pas a
priori céder à un délire interprétatif. Ainsi, par exemple, du bleu
de Giotto dans une analyse de la fameuse chapelle des
Scrovegni à Padoue, qu’il convient de citer
longuement :
« Ce bleu
saisit le spectateur à l’extrême limite de sa perception lumineuse.
En effet, la loi de Purkinje constate qu’en faible lumière, les
courtes longueurs d’ondes sont favorisées par rapport aux
grandes : ainsi, avant le lever du soleil, le bleu est la
première couleur qu’on peut distinguer. Dans ces conditions, la
perception de la couleur bleue est due à la périphérie de la rétine
(les bâtonnets), tandis que c’est la partie centrale, contenant des
cônes (la fovea), qui fixe l’image de l’objet, identifie sa forme.
On pourrait risquer l’hypothèse […] que la perception du bleu exige
une non identification de l’objet, que le bleu est justement en
deçà ou au-delà de la forme fixe de l’objet, qu’il est la zone où
s’échappe l’identité phénoménale. On a pu constater par ailleurs
que la fovea est précisément la partie la plus tardivement
constituée de l’œil chez l’homme (seize mois après la naissance).
Ce fait indique probablement que la vision centrée,
l’identification des objets, y compris l’identification de sa
propre image (le « moi » du stade du miroir se déroulant
entre le 6e
et
le 18e
mois) serait
quand même postérieure aux perceptions colorées dont les plus
archaïques semblent être celles des courtes longueurs d’onde (donc
du bleu). »20
Le
mouvement de la pensée est ici intéressant, car le
« défaut » du bleu d’appartenir aux longueurs d’onde
courtes est renversé en qualité par une belle opération rhétorique
(les derniers seront les premiers). Si le bleu constitue
« l’extrême limite » de la perception lumineuse, il est,
en revanche, le premier à être perçu à l’aube. Projetant ce primat
sur l’ontogenèse, l’auteur fait aussi des courtes longueurs d’onde
les plus archaïques, les premières perçues par le nouveau-né. D’où
son privilège idéologique, échappant à l’identité phénoménale. Par
un glissement significatif de la physique à la biologie, le bleu se
trouve revêtu de propriétés particulières dans l’économie
signifiante du texte chromatique giottien.
D’une façon
différente, mais par un glissement semblable de la physique à la
métaphysique, le violet, cette fois, se voit attribuer par un autre
auteur des propriétés extrapolées à partir de sa position à
l’extrême du spectre :
« Couleur
ambiguë qui, autant que d’une félicité et d’une joie, demeure la
couleur de la perte, de la séparation et du deuil, elle convient à
merveille à ce peintre du déchirement sous l’allégresse qu’est
Bonnard. […] Dans les premiers essais de colorimétrie, par exemple
dans la pyramide de Heinrich Lambert, en 1772, la base du prisme
est violette, conformément à l’ordre d’émission des tons. Enfin, au
milieu du siècle dernier, les expériences de Doppler/Fizeau sur la
vitesse de la lumière nous permettent de saisir sa nature : le
violet se caractérise par la fréquence ondulatoire la plus élevée
du spectre visible et par l’état corpusculaire le plus ténu.
Au-delà du violet commencent les radiations invisibles à l’œil nu,
tout comme en deçà du rouge commencent les rayonnements caloriques.
Par un curieux retournement de sens par rapport aux interprétations
classiques, c’est donc le violet qui apparaît comme la couleur la
plus proche, non de la nuit, de l’obscur, de la négativité, mais au
contraire de l’immatérialité, de la spiritualité, de l’idéalité de
la lumière pure. »21
Ici
encore, la « démonstration » est on ne peut plus
claire : dans la mesure où le violet est la
« dernière » couleur perçue avant que les ondes
deviennent invisibles, il symboliserait donc le saut du visible
vers l’invisible, du matériel vers l’immatériel, voire le
spirituel. C’est ce que réaffirme l’auteur dans sa
conclusion :
« Au seuil
du visible que nous croyons voir et posséder, demeure l’invisible
des êtres et des choses que nous perdons, que nous n’avons jamais
cessé de perdre et dont le violet, à l’extrême de la gamme des
couleurs, nous rend l’effigie spectrale. »22
Notons que son
article s’intitule : « Petite métaphysique du violet dans
la peinture de Pierre Bonnard. » L’auteur entendait signifier
par là que le violet représente une « fuite dans
l’invisible » ; je préfère, pour ma part, entendre ce
titre dans un sens différent : le fait de tirer des
caractéristiques du violet en physique une symbolique
métaphysique.
Chemin faisant,
nous avons glissé de la couleur comme vibration à la représentation
graphique du spectre. En effet, les manières de fonder cette
métaphysique de la couleur sont multiples : on peut se centrer
sur l’opposition rouge/violet comme « entrée » dans et
« sortie » hors du spectre, et associer dès lors ces
« extrémités » à une symbolique. Une autre voie a
consisté à fonder cette symbolisation sur la classification des
couleurs en fonction des longueurs d’onde, classification qui a
véritablement fasciné les artistes.
Vibrations
des couleurs
L’analogie couleur/son, telle que soulignée par Euler, a en ce sens
joué un rôle moteur : de même que le son est constitué de
vibrations dans l’air, la couleur l’est de vibrations dans un
milieu élastique, l’éther. Cette analogie ayant été reprise par des
savants comme Helmholtz, qui ont en outre insisté à juste titre sur
l’importance des vibrations acoustiques pour l’esthétique musicale,
il n’en fallait pas davantage pour favoriser des spéculations
autour des rapports entre vibrations sonores et chromatiques, en
dépit des mises en garde de savants de premier plan, qu’il s’agisse
de Chevreul ou d’Helmholtz lui-même.23
Ces spéculations
ont favorisé l’essor des « orgues chromatiques », ces
instruments qui produisent simultanément des sons et des couleurs,
suivant de laborieux calculs d’équivalence entre fréquences sonores
et chromatiques. Indépendamment du son, l’idée que la couleur est
constituée de vibrations est vite devenue un lieu commun à partir
du dernier tiers du XIXe
siècle, malgré
le scepticisme de plusieurs savants relatif aux conséquences
esthétiques que l’on voulait tirer d’une telle analogie. Car
vouloir classer les couleurs en fonction de la fréquence vibratoire
des ondes lumineuses présuppose que le système visuel serait
sensible aux différences de vibrations, ce qui est loin d’être
évident. Comme l’avait noté très lucidement Georges Sorel à la fin
du XIXe
siècle :
« Il est
tout à fait arbitraire de prendre pour mesure de l’excitation le
nombre des vibrations. »24
Il signalait
d’abord qu’
« on ne
trouve aucune analogie entre la musique et l’optique : on ne
peut parler de la gamme des couleurs qu’en vertu d’une métaphore
sans valeur sérieuse. »25
Or, s’il concède
que l’oreille est dans une certaine mesure sensible à la forme des
vibrations, il n’en va pas de même pour l’œil. Et, en ce qui
concerne la sensibilité au nombre de vibrations, qui forme la base
de nombreuses comparaisons entre harmoniques sonores et
chromatiques, mais aussi, nous l’avons vu, de l’esthétique
chromatique comme telle, elle n’existe ni pour l’œil ni même pour
l’oreille, comme l’avait d’ailleurs reconnu Wundt, ainsi que le
rappelle opportunément Sorel, lorsqu’il notait que « nous
n’avons nullement conscience des nombres de vibrations des
tons ».
D’où vient alors
que l’on persiste à faire fond sur ce type d’analogie ?
« On
objectait [à Euler], écrit Sorel, que nos organes sensoriels ne
sont pas disposés de manière à reconnaître le nombre de
vibrations ; que nous n’avons aucun sentiment du rapport en
question, qui nous est révélé par des expériences physiques et non
par l’observation psychologique. Toutes ces raisons étaient
impuissantes ; car l’homme est tellement avide d’explications
qu’il préfère adopter toutes les absurdités du monde plutôt que
d’abandonner une formule qui a une apparence
explicative. »26
À
cette raison de bon sens, on en ajoutera une autre, relatives aux
artistes en particulier : nombreux, en effet, sont les
pionniers de l’art abstrait à s’être emparés de la conception de la
lumière et des couleurs comme vibrations. Parmi eux, citons au
moins Kandinsky, Balla, Larionov, Delaunay, Vantongerloo et
Kupka.27
Pour
ce dernier, par exemple :
« La
classification des valeurs lumineuses suivant les qualités
dynamiques des différentes longueurs d’onde spécifiantes semble
confirmer la distribution du spectre – constatée au
spectroscope. »28
Prenant appui
sur le vocabulaire de la psychophysique, Kupka notait
que :
« Le nerf
optique apporte à l’écorce cérébrale l’impression provoquée par ces
états et degrés de lumière, convertis par le mécanisme interne de
la rétine en qualités et quantités d’excitation
nerveuse. »29
Et il en
concluait que l’impression produite par les objets colorés dépend
de cette excitation. Prenant comme exemple les deux extrêmes de la
gamme en terme de luminosité, le jaune et le violet, il estimait
que la forte luminosité du jaune « nous inspirera comme une
envie impulsive – si ce n’est trop dire – de reculer », tandis
que le violet, très peu lumineux, « nous conviera à aller
au-devant de lui ».30
Pourquoi
l’intérêt si marqué de cette génération d’artistes à l’égard de la
théorie vibratoire des couleurs, dont chacun, en fonction de sa
sensibilité, fera une interprétation différente ? La raison en
est, me semble-t-il, celle que j’ai signalée au début : elle
permettait de classer les couleurs suivant leur expression, puis de
se baser sur cette classification pour leur conférer une valeur
sémantique. Or, ces peintres étaient justement en train d’essayer
de s’affranchir de la représentation basée sur la ressemblance. En
ce sens, ces théories leur fournissaient ce dont ils avaient le
plus besoin : à la fois une syntaxe des rapports possibles
entre couleurs, et une symbolique, ou une sémantique tirées des
propriétés physiques des couleurs.31
Je dirai pour
terminer que si ces croyances sont partagées par les artistes et
les critiques, leur cas est cependant différent. Il ne s’agit
certes pas de donner raison aux premiers contre les seconds (ou
l’inverse). Mais il est important de maintenir la différence, car
lorsque les peintres ont élaboré de telles interprétations, c’était
pour donner une assise à leur pratique, et il s’agit donc là d’une
indication précieuse pour comprendre celle-ci. Il n’est donc pas
question de les condamner en raillant leurs idées au nom d’une
conception plus vraie de la physique des couleurs, mais de les
analyser en vue d’une meilleure compréhension de leur système
chromatique. Celui-ci ne relevant pas d’un partage entre vrai et
faux, il n’y a guère de sens à leur reprocher d’être dans
l’erreur.
Par contre, le cas des critiques est distinct : là, il faut
bien dénoncer les excès interprétatifs de ceux qui, cherchant à
conférer un sens à la pratique chromatique des peintres, ont cru le
trouver en plaquant sur cette pratique de supposées propriétés
physiques de la lumière et en pensant atteindre ainsi la vérité de
la couleur en peinture. Certes leur bonne foi ne peut être mise en
doute : ils cherchent dans leur désarroi (qu’ils partagent
d’ailleurs avec les peintres) face à la volonté – légitime – de
donner un sens aux couleurs, à s’appuyer sur des données censément
plus stables, plus vraies, plus fondées. Or, nous avons vu qu’il
n’en est rien. Cela ne signifie cependant pas qu’il faille renoncer
pour autant à chercher une signification aux couleurs, mais
simplement que la physique ne peut guère nous y aider. Sans doute
serait-il préférable – mais c’est là une autre question – de se
tourner vers la psychologie32
ou,
voire la sémiotique.33
Légendes
des figures
Figure1.
Alexander
Wallace Rimington posant devant son orgue des couleurs,
1912
Figure
2.
H. Valensi,
résonance sentimentale des couleurs,
tableau
reproduit dans dans R. Bayer, Entretiens
sur l'Art abstrait, Genève, Pierre
Cailler, 1964, p. 135.
Figure3.
H. Valensi,
classification des couleurs en fonction de leurs
vibrations
tableau
reproduit dans dans R. Bayer, Entretiens
sur l'Art abstrait, Genève, Pierre
Cailler, 1964, p. 134.
Figure 4.
Segmentation
du spectre à partir des raies de Fraunhofer, schéma de F.
Forichon, La
couleur, Paris, Librairie
Renouard, 1911.