Chronique du savant flou n° 59
Zéphyrin
Xirdal
« La noble
simplicité des œuvres de la Nature résulte bien souvent de la noble
myopie de celui qui l’observe. » Hans-Georg
Lichtenberg
•
D’ailleurs,
c’est fou le nombre de questions scientifiques compliquées et
intéressantes que découvrent soudain les physiciens dans la vie
quotidienne — maintenant que la science lourde, par exemple les
recherches en physique des particules ou du cosmos, atteint des
coûts prohibitifs et exige une compétitivité de moins en moins
supportable. Au rang de cette science légère, le problème du
patinage : il s’agit de comprendre pourquoi on glisse sur la
glace ! Pas moins de trois théories s’affrontent : 1) la
glace fondrait en surface sous la pression des patins et la couche
liquide servirait de lubrifiant,
2)
ce serait le frottement des patins sur la glace qui, par la chaleur
dégagée, conduirait au même résultat,
3)
indépendamment des patins, les interactions des molécules d’eau
donneraient à la glace une structure telle que les chaînes
moléculaires ne se fermeraient pas à la surface, y laissant en
permanence un film liquide (voir R. M. Rosenberg,
Physics
Today, décembre
2005).
Mais
les chercheurs sauront-ils suivre le conseil : « Glissez,
mortels, n’appuyez pas. » ? [Par pure pédanterie,
indiquons que l’auteur du quatrain dont est tiré ce vers bien plus
célèbre que son auteur, est le librettiste Pierre-Charles Roy,
1683-1764.]
•
La campagne des
élections régionales de 2003, sur laquelle il n’est pas sans
intérêt de revenir à la veille de prochaines échéances politiques,
a connu d’intéressantes formulations
scientifiques :
— une innovation
numéroterminologique : « Au deuxième tour, la Corse a
connu une élection heptagulaire. » (France-Inter, 28 mars au
soir),
— une
innovation géométricomécanique : « Il faut faire reculer
Raffarin à coups de pied dans le derrière. » (toujours sur
France-Inter, un auditeur de l’émission de Daniel Mermet,
Là-bas si
j’y suis).
•
Dans
Nature
(n°
438, 24 novembre 2005, p. 402), un intéressant article sur les
thérapies géniques indique : « Les thérapies géniques ont
donné à lieu à de sonores fanfares, mais ont peu apporté en termes
de résultats positifs. Doter les patients de nouveaux gènes pour
remédier aux défauts de leurs anciens est une affaire difficile.
Mais des progrès sérieux, bien que peu remarqués, sont faits dans
une direction qui renverse le concept : plutôt que de soigner
certaines maladies, les chercheurs trouvent le moyen de les étudier
en insérant des gènes défectueux dans des animaux initialement
sains. »
Autrement dit,
la médecine de pointe, faute de guérir, peut au moins rendre
malade. C’est toujours une façon de démontrer son efficacité… Après
tout, c’est ce qu’a compris depuis longtemps la physique nucléaire
qui a su rapidement fabriquer des bombes h, mais, cinquante ans
plus tard, ne sait toujours pas maîtriser l’énergie de fusion à des
fins pacifiques. Cette approche devrait inspirer les spécialistes
de la cognition informatique : faute de produire de
l’intelligence artificielle, ils pourraient se rabattre sur un
programme de bêtise artificielle.
•
Le
Monde du 21 septembre
2005 publiait un articulet intitulé « Des chimistes
s’attaquent à San Gennaro ». Il s’agit, bien sûr, de la
fameuse et miraculeuse liquéfaction du sang de saint Janvier,
toujours attendue avec ferveur à Naples. Le cicap (Comité italien
pour le contrôle des phénomènes paranormaux), à l’occasion du mille
sept centième anniversaire de la décapitation du saint, publiait
sur internet la recette du « sang de saint Janvier »,
permettant de reproduire le prodige à volonté.
Cette
contre-offensive hyper-rationaliste n’est pas la première et n’aura
évidemment pas plus de succès que les précédentes (voir, par
exemple, Henri Broch, Le
paranormal, Seuil, 2001,
pp. 103-112, ou http://www.unice.fr/zetetique/banque_images.html#sang).
On appréciera,
en revanche, la réaction du porte-parole de l’évêché de Naples, qui
réfute l’explication du cicap au motif que l’expérience proposée
marche trop bien : « Comment expliquer alors que le sang
de saint Janvier se liquéfie parfois instantanément, parfois après
des jours et des jours de prières, voire pas du tout, comme en
1976 ? Il est imprévisible ! » Il y a là l’ébauche
d’une belle et originale épistémologie du miracle. À la différence
de la science, selon Valéry « ensemble des recettes qui
réussissent toujours », c’est l’insuccès qui serait le critère
des prodiges divins.
•
Dans
la vaste catégorie des ouvrages consacrés à prouver la
détermination génétique des conduites humaines, celui de Tim
Spector (professeur d’épidémiologie génétique à l’université de
Londres), où l’on apprend, par exemple, que « l’infidélité est
un trait génétique plus ancien que l’histoire de l’humanité »,
mérite le pompon pour son titre : Your Genes
Unzipped, et son
illustration de couverture : gros plan sur une main (de femme)
ouvrant la fermeture-éclair de son jean.
[Illustr.
1]
Dans
Science et
vie (septembre 2005,
p. 21) : « Alex, le perroquet du Dr Pepperberg
(université de Brandeis, Massachusetts), est le premier oiseau à
appréhender le concept de zéro. Des chimpanzés y étaient bien
parvenus, mais on en pensait les oiseaux incapables. Or, malgré un
cerveau de la taille d’une noix, Alex sait exprimer la notion de
zéro : devant un plateau dont on a retiré tous les cubes, il
déclare « aucun ». La méthode pédagogique qui a permis
d’obtenir ce résultat pourrait être appliquée aux enfants en
difficulté d’apprentissage. »
Ce dernier
commentaire, qui fait tout le sel de l’article (les recherches de
psychologie cognitive relatées sont par ailleurs tout à fait
sérieuses) prend encore plus de relief quand on sait que la méthode
en question est celle dite du « rival modèle ». Cette
technique met en scène un entraîneur qui donne les instructions, et
un assistant qui corrige les mauvaises réponses du sujet et
rivalise avec lui pour l’attention de l’instructeur. L’expérience
pédagogique courante ne semble pourtant pas prouver que les
chouchous du maître, toujours prêts à donner les bonnes réponses,
aient un effet si positif sur leurs condisciples moins
doués…
[Illustr.
2]
•
Puisqu’on
en est à la psychologie comparée des animaux et des humains, cette
autre découverte, qu’on s’en voudrait de commenter :
« Les différences sexuées, déjà observées entre filles et
garçons, existent aussi chez les chimpanzés. Durant quatre ans, des
éthologues ont observé comment de jeunes chimpanzés du parc
national de Gombé en Tanzanie apprennent à pêcher les termites dans
leur nid avec une fine tige végétale. Résultat : les jeunes
femelles s’en sortent nettement mieux que leurs frères. Elles
attrapent leurs premiers insectes plus tôt, à deux ans et demi au
lieu de cinq, et demeurent longtemps plus habiles — en terme du
nombre de termites retirés par tentative. Explication : les
filles passent beaucoup plus de temps à observer leurs mères, que
les fils qui préfèrent jouer. Elles adoptent d’ailleurs une
longueur de l’outil proche de celle de leur mère, ce qui n’est pas
le cas des mâles. » (La
Recherche n°376, juin
2004, d’après un article de E. Lonsdorf & al.,
Nature
n°428, 715,
2004)
•
Dans
Découverte,
revue du Palais éponyme (n°337, avril 2006, p. 65) : « Il
a fallu une grande sagacité à Galileo Galilei pour repérer les
phases de Mars dans le ciel. » Ce lapsus, quand même
problématique dans une telle publication, figure dans un article
consacré à… l’erreur en science.
•
Extrait d’une
publicité Volkswagen : « La technologie Servotronic est
un système de direction qui permet non seulement de corriger les
effets du vent latéral, mais aussi d’obtenir une direction qui se
durcit plus ou moins en fonction de la vitesse. De plus, le volant
revient activement en position centrale après les virages. »
On est presque déçu de lire, en note de bas de page et en tous
petits caractères : « Le Servotronic n’abolit en aucun
cas les lois de la physique. »
•
Mais
pour d’autres, ces lois ne sont pas si contraignantes. Dans un
dessin animé, vu à la télévision, la sempiternelle course-poursuite
du coyote (Canis
latrans) pourchassant
l’oiseau-coureur (Geococcyx
californianus, plus
familièrement dénommé “bip-bip”, voir http://www.desertusa.com/mag98/sep/papr/road.html).
Le coyote coince l’oiseau au sommet d’une falaise sur une avancée
rocheuse, qui se brise au-dessus du canyon. Le coyote tombe et
s’écrase au sol, cependant que l’oiseau reste suspendu en l’air.
Dialogue (qui ne fonctionne bien qu’en vo.) :
« Coyote :
I wouldn’t object — except that he defies the law of
gravity.
Oiseau :
Perhaps, but I never studied law. »
[Illustr.
3]
•
Il
faut savoir gré à Jean-Pierre Haigneré d’avoir relevé le défi
insolent que lançait Serge Brunier dans son livre
Impasse de
l’espace — À quoi servent les astronautes ?
(Seuil, 2006).
Bien au-delà les motivations trop souvent avancées de la course à
l’espace, industrielles, militaires et politiques, l’ancien
astronaute français « milite pour un accès du public à
l’espace, afin que chacun puisse voir la beauté mais aussi la
fragilité de notre planète » (Ciel et
Espace, novembre
2006). Et si l’avion suborbital européen dont il propose la
construction ne peut emporter qu’une demi-douzaine de passagers
pendant quelques minutes à cent kilomètres d’altitude, tant pis. Ou
plutôt tant mieux, car ne faut-il justement pas d’abord convaincre
de la « fragilité de notre planète » ceux qui peuvent se
payer une telle escapade, à un tarif d’environ cent soixante mille
euros, et qui sont directement responsables des menaces qui pèsent
sur cette fragilité ? Et qu’importe si la consommation de
carburant et les émissions de co2
subséquentes
d’un tel avion spatial, sont, par heure et par passager, environ
mille fois supérieure à celle d’un Airbus a 380.
Grâce à J.-P. Haigneré, la conscience écologique prend de la
hauteur.