À l’écoute de la science
Science
et surdité peuvent-elles s’entendre?
Dominique
Proust, Daniel Abbou et Blandine Proust
Depuis septembre
2005, s’est créée à l’Observatoire de Paris une structure
Astronomie vers Tous (AvT) ayant pour objectif de diffuser les
connaissances liées à l’astronomie-astrophysique et aux sciences
connexes (planétologie, climatologie, exobiologie) auprès de
publics rencontrant des difficultés d’accès à la culture
scientifique en général. Ce programme est mené dans le cadre d’un
partenariat privilégié avec l’association Planète
Sciences et s’articule
autour de plusieurs axes spécifiques : milieu carcéral, milieu
hospitalier, communautés des sourds et malvoyants, et plus
généralement le public à besoins spécifiques. Depuis 2000, est
organisée à l’Observatoire de Meudon, une formation mensuelle à
l’astronomie réunissant une douzaine de participants sourds. Si les
conditions météo le permettent, des observations sont effectuées
avec l’un des télescopes de l’observatoire. La méthode consiste à
utiliser l’éclairage ambiant de la coupole pour décrire les objets
choisis, Lune, planètes, étoiles, etc., avant l’observation dans
l’obscurité. Si le ciel est couvert, outre une visite de
l’observatoire, est organisée une conférence thématique avec un
support visuel adapté. Ces soirées sont très appréciées par la
communauté sourde ; elles permettent des échanges
particulièrement fructueux, dépassant le cadre formel de
l’astronomie et dont chacun tire profit. Pour l’animateur, elles
sont l’occasion d’un approfondissement du monde et de la culture
sourde, ainsi que de progrès continus dans la pratique de l’exposé
en Langue des signes.
Nous présentons
ici le contexte historique de la communauté sourde face à la
science.
« Je ne suis pas sourd, juste un peu dur
d’oreille ! » Cette
récrimination du célèbre professeur Tournesol jalonne l’œuvre
d’Hergé, et l’on peut se demander comment, dans un contexte
scolaire et universitaire peu enclin à intégrer la communauté
sourde, Tournesol a pu mener le cursus scientifique l’élevant au
grade de professeur (Algoud, 1994). Dans un enseignement dont les
structures sont presque exclusivement établies pour des élèves et
des étudiants entendant, on imagine mal le jeune Tryphon Tournesol
appréhendant sans problème la balistique ou la physique
nucléaire : on peut ainsi en conclure qu’il n’est probablement
pas sourd de naissance ; d’ailleurs, à moins d’avoir été gavé
d’un oralisme forcené, son élocution semble suffisamment claire
pour être comprise des personnes de son entourage, même aussi peu
attentifs que peuvent l’être les Dupon(d)(t). On notera aussi que
le nom Haddock
étant
constamment écorché par Bianca Castafiore, celle-ci doit également
avoir des problèmes d’audition dans les basses fréquences du
spectre auditif (Haddock est probablement baryton-basse, registre
qu’une grande consommation de whisky a sans doute consolidé), ce
qui ne l’empêche pas d’atteindre le contre ut dièse de l’air
des Bijoux,
du Faust de Charles Gounod (1818-1893). Mais au-delà de la fiction
du tintinologue, une société soucieuse de ses minorités doit rendre
la culture scientifique accessible à tous, y compris à la
communauté sourde. Nombreux seraient d’ailleurs ceux qui seraient
étonnés de constater qu’avec quatre sens seulement, un sourd sait
aussi apprécier la musique de Saint-Saëns (Camille,
1835-1921).
Après quelques rappels historiques sur la surdité et l’intégration
de la communauté sourde dans la société, nous allons voir comment,
grâce à la Langue des signes française (notée par la suite lsf), la
communication scientifique s’établit remarquablement, à la fois par
la connaissance de la culture sourde, et par une sémiologie
appropriée ouvrant une communication complète entre sourds et
entendants.
Un
dialogue de sourds
La lsf est une
langue complète possèdant son vocabulaire, sa grammaire et se
déclinant au même titre que n’importe quelle langue
nationale ; cependant, si des pays comme la Suède l’intègrent
complètement à leur culture, la France a sur ce point un retard
intellectuel considérable. Dans un contexte historique, les sourds
ont été marginalisés et tenus à l’écart dans la majorité des
civilisations, et les rares témoignages les concernant ne nous sont
parvenus qu’à travers de trop rares documents. Si l’on attribue à
l’abbé de l’Épée (Charles-Michel, 1712-1789) la paternité d’une
langue des signes structurée (de l’Épée, 1784), il est bien évident
que la transcription des idées par la gestuelle existait bien avant
au sein des groupes de sourds, au même titre que dans les ordres
religieux cloîtrés respectant la règle du silence tels les
bénédictins, voire les tribus indiennes utilisant le corps pour
communiquer à distance.
À la suite de l’abbé de l’Épée, la lsf devait connaître bien des
vicissitudes au cours de son histoire. L’abbé Sicard (René Ambroise
Cucurron, 1742-1822) reprend les travaux de l’abbé de l’Épée,
échappant de justesse, en 1793, à la guillotine du Tribunal
révolutionnaire, grâce à la pression de ses élèves sourds
témoignant en sa faveur. Mais c’est surtout Bébian (Roch Ambroise
Auguste, 1749-1834) qui contribue à l’instauration d’un véritable
bilinguisme, dispensé à l’Institut national des jeunes sourds à
Paris. Toutefois deux écoles vont progressivement s’opposer, la
française, maintenant la tradition gestuelle, et une nouvelle
tendance, provenant de Leipzig, s’appuyant sur l’enseignement de la
parole et la lecture labiale. Ferdinand Berthier (1803-1886), doyen
des professeurs sourds à l’Institut de Paris de 1840 à 1850 (et
sourd lui même), défend la lsf avec virulence, quand les lois
d’instruction obligatoire de Jules Ferry vont agir dans le sens
d’une uniformisation de l’enseignement ; celle-ci est
accentuée par le credo du positivisme et du scientisme prônant que
l’homme, par son génie, doit domestiquer tous les problèmes
éventuels (y compris la surdité). Sous ces différentes pressions,
et le contexte d’une industrialisation devant aussi résoudre par la
technique toutes les sortes de problèmes (appareillage des sourds),
l’usage des signes disparaît progressivement en France. Pourtant,
Victor Hugo, dans une lettre adressée à Berthier, écrivait, le 12
novembre 1845 :
« Qu’importe
la surdité de l’oreille quand l’esprit entend? La seule surdité, la
vraie surdité, la surdité incurable, c’est celle de
l’intelligence. »
Entre temps, la
lsf connaît un très vif succès aux É-u et au Canada, exportée dès
1816 par Laurent Clerc, professeur à l’Institut de Paris.
Le coup de grâce à la lsf est donné d’abord en 1878 à l’occasion de
l’Exposition universelle de Paris, réunissant une phalange
d’enseignants oralistes, qui mettent en pièces tout l’acquis
pratique et culturel ; cette condamnation est ratifiée en 1880
lors du Congrès de Milan (les professeurs sourds ne furent pas
autorisés à participer aux débats !). Ce mouvement est soutenu
par l’Église et la bourgeoisie, qui s’opposent farouchement aux
« singeries et simagrées » d’une gestuelle qui dérange
(on ne doit pas montrer du doigt, air connu). En outre, la
miniaturisation des prothèses et l’orthophonie prétendent tout
naturellement pallier les déficiences d’individus soigneusement
maintenus à l’écart de la réalité du monde. Ainsi, à la différence
culturelle et socio-linguistique, vient se substituer un rapport de
force, réduisant autoritairement au silence toute une communauté.
Le rejet de la lsf au Congrès de Milan reflète des siècles de
préjugés religieux et sociaux. Par exemple, le célèbre adage :
la masturbation rend sourd, dû à un médecin lausannois, Auguste
Tissot (1728-1797), soucieux de moraliser ses patients dans le
cadre intransigeant d’un calvinisme indigeste, revient en force
dans la liste des méfaits, culpabilisant d’autant plus la
communauté sourde. De cette manière, la récupération de tels codes
sociaux, tout aussi rigides qu’arbitraires, permet d’imposer des
règles frustrantes et castratrices à des dizaines de générations
pour asseoir une suprématie moralisante.
En 1887, les
derniers professeurs sourds sont mis autoritairement à la retraite
au cours d’une mémorable cérémonie, où le nouveau directeur de
l’Institut des sourds fait un brillant discours :
« Aujourd’hui
même, la mimique sortira, pour ne plus y rentrer de cette
Institution et la parole y régnera désormais seule »
(Moody,
1997).
Bien entendu, la
conséquence de ces mesures est une rapide détérioration de la
communication. Pour consacrer l’oralisme triomphant, les
enseignants utilisent d’astucieux stratagèmes, punissant notamment
toute tentative de gestes en attachant les mains ; et cela
devait perdurer jusque dans les années 1970. Cette disparition de
la Langue des signes aura des conséquences dramatiques non
seulement en France, mais dans toute l’Europe, car l’oralisme est
évidemment un non-sens : de nombreux mots homophones ne
peuvent être perçus par un interlocuteur sourd, et encore plus si
le locuteur a un accent, n’articule pas, ou porte une moustache.
Rapidement, l’oralisme provoque en France une désertification
culturelle au sein de la communauté sourde, au même titre que les
mathématiques dites modernes ont plombé des générations de potaches
dans les années 1960.
Les régimes
autoritaires ont d’ailleurs toujours cherché à se débarrasser des
minorités en général et des sourds en particulier, au nom de
l’eugénisme ; ainsi les nazi ont-ils stérilisé d’autorité
plusieurs dizaines de milliers de femmes sourdes en Allemagne,
entre 1933 et 1945. Aussi cet isolement de la communauté sourde
va-t-il susciter une réaction normale à l’égard des dictatures
opprimant une population : un mouvement de résistance. En
particulier, la volonté de communication entre les jeunes passe
tout naturellement par les signes, et bien peu de parents ont le
courage de réprimander, eux-mêmes utilisant très officieusement
cette communication. On assiste donc à deux formes d’expression,
l’une se voulant un oralisme discipliné afin de répondre aux
exigences d’une structure officielle, et l’autre privée, faite de
signes, souvent réinventés. Beaucoup de sourds ayant connu cette
époque témoignent aujourd’hui avec tristesse du désert culturel qui
les a emprisonnés durant tant d’années. Quelques intellectuels
s’élèvent contre cet ostracisme, en particulier Henri Gaillard
(1866-1939), journaliste et rédacteur de la Gazette des
Sourds, qui prend
ouvertement le parti de la lsf. En 1924, ont lieu les Jeux
olympiques des sourds, et en 1926, est créé le Salon des Artistes
silencieux. La majorité des sourds n’a cependant que peu d’espoir
de dépasser le niveau d’un cap (Certificat d’aptitude
professionnelle), et leurs bacheliers se comptent sur les doigts
d’une main ; le taux de chômage atteint 30 %, frappant
essentiellement les sourds profonds.
Cependant, la langue des signes n’a pas disparu partout puisque
depuis 1816 elle s’est développée dans les pays anglo-saxons, grâce
à Laurent Clerc, et la France découvre progressivement avec quel
succès les sourds sont totalement intégrés aux É-u, au Canada, mais
aussi en Grande-Bretagne et en Suède. En 1973, l’Union
nationale pour l’intégration sociale des déficients
auditifs agite la classe
politique et obtient enfin des résultats, entre autres la
traduction du journal télévisé. Il faut cependant attendre 1977
pour que, sous les pressions multiples et les réussites obtenues à
l’étranger, le ministère de la Santé abroge l’interdit de la lsf,
et 1991 pour que l’Assemblée nationale admette l’éducation des
enfants par la lsf (loi Fabius). Dans ce long combat mené pour que
la lsf soit reconnue comme une langue à part entière, il faut
cependant signaler qu’en 1998, un regrettable ministre de
l’Éducation nationale lui refusait encore le droit d’être
étudiée pour
son seul objet (Delaporte
2002). De nos jours, la lsf a enfin acquis son statut de langue à
part entière. Elle est enseignée dans toutes les régions (avec de
légères variantes, en quelque sorte les accents locaux), bien que
des bastions oralistes subsistent encore, dans le milieu médical
notamment où l’on trouve quelques aficionados de l’implant
cochléaire, malgré des traumatismes consécutifs et des risques
post-opératoires importants.
La lsf continue patiemment de se diffuser pour retrouver son statut
de langue à part entière. Cependant il y a encore beaucoup de
retards, voire de résistances à l’égard des sourds, surtout dans le
cadre des démarches administratives, juridiques, médicales, etc.
C’est d’autant plus regrettable qu’en une trentaine d’heures
d’apprentissage, il est déjà possible de dialoguer avec un sourd
sur des thèmes généraux. Dans le domaine scientifique, il est
intéressant de constater avec quelle facilité peut s’effectuer la
communication. L’exemple de la Cité des sciences est très
révélateur : les principales expositions et les conférences
sont signées par des scientifiques sourds hautement compétents dans
les différents domaines scientifiques.
À
l’écoute de sourds célèbres
De nombreux sourds se sont illustrés dans les domaines des lettres,
des arts et des sciences. Parmi les plus célèbres, Pierre de
Ronsard (1524-1585) dédiait ses sonnets à Cassandre, à Marie et à
Hélène, mais il aurait été bien en peine de répondre à leur
appel ; Francisco Goya (1746-1828) est l’un des plus grands
peintres du monde, mais il ne risquait pas d’entendre les critiques
de ses tableaux. Enfin, Beethoven (1770-1827) n’entendit que dans
sa tête l’Ode à la
Joie de sa Neuvième
Symphonie, ainsi que ses derniers quatuors à corde.
En science,
Joseph Sauveur (1653-1716), mathématicien et physicien français,
professeur au Collège de France en 1686 aurait été
sourd dans
l’enfance. Malgré une
brève existence, John Goodricke (1767-1786) fut un astronome à la
brillante carrière. Ses observations d’étoiles variables
comme Algol,
dans la constellation de Persée, β
Lyre
et δ
Céphée, lui ont
permis de mettre en évidence la famille des Céphéides,
étoiles géantes froides, dont les pulsations périodiques, associées
à leur luminosité intrinsèque, font des calibrateurs de distance
particulièrement efficaces. Deux inventions
d’importance majeure sont l’œuvre de deux sourds célèbres. La
surdité d’Alexander Graham Bell (1847-1922) en avait fait un sujet
d’expérience privilégié de son père, qui avait mis au point un
système de langage visuel traduisant les sons par des symboles.
Professeur à Boston auprès des sourds, Bell a développé des moyens
permettant la communication entre sourds et entendants, dont le
plus célèbre est le téléphone, en 1877. Le second, Thomas Edison
(1847-1931), ne disposait que de 10 % d’audition à une
oreille. On lui doit l’invention d’un « procédé
d’enregistrement et de reproduction sonore » (le gramophone),
mais aussi les premiers projecteurs cinématographiques, la lampe à
incandescence et l’amélioration du télégraphe. L’effet Edison est
connu comme l’émission d’électrons par des métaux chauffés.
À
bon entendeur
La lsf est une langue complète, parfaitement structurée qui dispose
d’un vocabulaire et d’une grammaire. Dans les grandes lignes, elle
s’exprime suivant des règles précises, associées à une expression
corporelle fondamentale. Elle est tout naturellement évolutive,
avec la définition permanente de nouveaux signes (Internet,
numérique, dvd, etc.). En voici sommairement quelques
aspects.
Position du
corps – Il est
indispensable de faire face à son interlocuteur ou de se placer de
manière à ce que tout le monde se voie. L’espace de signature
essentiellement devant le torse, limité entre le ventre et le haut
de la tête dans un sens, et les deux épaules dans l’autre. Outre
les mains, l’expression du visage joue un rôle majeur, notamment
pour exprimer des impressions et des sentiments. On est très près
de l’expressivité des comédiens à l’époque du cinéma
muet.
Grammaire
– La
lsf a une construction grammaticale rappellant un peu l’allemand.
On définit tout d’abord les espaces locatifs et temporels
(où
et
quand).
On ajoute ensuite les protagonistes (qui)
et l’on termine par l’action (verbe).
Vocabulaire
–
Les signes peuvent aussi bien exprimer un mot qu’une action. Un
même signe peut avoir plusieurs définitions, tout dépend dans quel
contexte ou à quelle expression du visage celui-ci est rattaché.
Certains signes sont entrés dans la vie courante (de l’argent,
s’ennuyer), et beaucoup ont une relation directe avec la forme ou
la fonction d’un objet. La lsf a aussi la capacité d’exprimer tous
les degrés d’abstraction.
Communication
– La
lsf permet ainsi au même titre que tous les parlers de la Terre, de
communiquer, d’échanger des informations en tous genreqs. Pour
cela, il suffit d’effectuer fréquemment des transferts
de situations. Par exemple,
la découverte de l’eau sur la planète Mars par la sonde
Mars-express
nécessite une
description en deux temps : d’abord, une fusée qui est allée
de la Terre vers Mars (où, quand, quelle distance, durée du
voyage), et ensuite, de situer le récit autour de Mars, où la sonde
effectue ses mesures et détecte de l’eau (altitude de la sonde au
dessus du sol, type de mesures, etc.). On constate donc que la
narration signée implique de fournir un nombre de données plus
important que dans le langage parlé, d’où sa richesse et sa
précision. Une particularité est l’absence d’exposant pour les
surfaces, les volumes et les grands nombres (en lsf, un appartement
de 85 m2
est
un appartement dont la surface est 85 m). Il est évidemment
impossible de restituer par le texte un échange scientifique entre
sourds et entendants ; c’est pourquoi, nous nous sommes
limités à quelques exemples puisés dans les mathématiques, la
physique et l’astronomie, quelques signes étant reproduits dans le
tableau.
La
science fait signe
En mathématiques
(les doigts descendent en vibrant le long du torse pour symboliser
des tableaux de chiffres), les nombres s’enchaînent suivant un
ensemble de signes. 1789 se signe mille-7-cent-89. Les grands
nombres (millions, milliards) ont leur propre signe, ainsi que les
opérateurs. À titre d’exemple, le signe √
est
représenté dans le tableau. Toutes les quantités sont signées,
poids, surface, volume, distance : il n’y a aucune différence
dans la formulation orale et signée. Le théorème de Pythagore
s’énonce de façon similaire à sa version orale, si ce n’est que
l’hypoténuse est signé : le côté qui fait face à l’angle
droit. La géométrie s’expose de manière identique, les mains
décrivant au préalable une droite, un plan ou un espace. On indique
avec précision l’origine d’un système de
coordonnées.
La
physique (un poing fermé, pouce tendu horizontal dont l’extrémité
touche le front ; avancer la main horizontalement en écartant
brusquement les doigts, paume vers le bas) comprend un ensemble de
signes très explicites pour chaque domaine. Les constantes se
désignent par les même lettres mais il faut bien préciser, par
exemple, que si c
est
la vitesse de la lumière (vitesse – lumière), alors
c=
300 000 km/s. On signe électricité avec les poings qui se font face
devant soi, index incurvés orientés vers le haut tels des
électrodes ; l’énergie nucléaire comprend deux signes, le
premier étant le générique de toutes les formes d’énergie et le
second symbolisant la puissance du nucléaire, la main à plat,
doigts écartés s’abattant et rebondissant. La chimie est
reconnaissable par les deux poings, pouces tendus qui semblent
mélanger les composantes d’une solution. Les éléments se signent,
soit spécifiquement, soit par son symbole.
L’astronomie (le signe, représenté dans le tableau, est explicite
avec la lunette braquée vers le ciel) est l’un des domaines où sa
traduction en lsf est à la fois rigoureuse et poétique. La
description des planètes du système solaire se signe en fonction de
leurs caractéristiques propres : Mercure est très chaude,
Vénus entourée de nuages, Mars est rouge et Jupiter se signe en
arrondissant les doigts d’une main contre l’autre main à
plat : on représente ainsi la célèbre tache rouge observée au
télescope depuis plus d’un siècle. Le signe de Saturne est analogue
à celui d’une galaxie, il faut donc le précéder du signe planète.
La représentation du ciel est aisée, puisque beaucoup de
constellations sont associées à un signe classique : ourse
(grande ou petite), cygne, chèvre, poissons, baleine, etc. Les noms
mythologiques (Andromède, Persée) sont simplement épelés, ou bien
associés à des configurations connues, telle Cassiopée dont les
étoiles forment un w.
Enfin, la
technologie scientifique n’est pas en reste, à commencer par les
ordinateurs, qui se déclinent en lsf suivant les modèles (pc,
portables, etc.). Certains termes trouvent très souvent une
traduction judicieuse comme numérique,
en signant alternativement 1-0-1-0-1-0. De même, les domaines de la
médecine et de la biologie disposent d’un vocabulaire lsf très
complet et très technique.
Ce survol par des exemples épars ne peut évidemment donner qu’une
idée à peine esquissée de la communication scientifique en lsf.
Comme nous l’avons plusieurs fois souligné, l’expression du visage
prend toute son importance, que ce soit pour exprimer qu’une suite
mathématique tend vers moins l’infini (c’est alors
très
petit), ou que
l’étoile Véga de la Lyre a une température de surface de
35 000° (c’est très
chaud). Outre la
rigueur du discours scientifique transposé, le signeur accompagne
son propos d’une gestuelle dont l’enchaînement des signes relève
d’une interprétation au sens musical du terme. Cette dualité
interprétariat – interprétation transcende le propos le plus strict
en un propos non seulement compris, mais aussi ressenti. De cette
manière, l’association de l’expression corporelle à l’académisme
fréquent du discours scientifique n’est pas sans évoquer la touche
d’humanité dans un monde quelque peu brut. Partager la culture
scientifique avec la communauté sourde est l’une des formes du
partage de la joie : elle l’accroît.
Bibliographie
Algoud Albert, Le Tournesol
illustré, Casterman,
1994.
Delaporte
Yves, Les sourds,
c’est comme ça, éditions de la
Maison des sciences de l’homme, Paris, 2002.
De
l’Épée, Charles Michel, La véritable
manière d’instruire les sourds et muets, 1784, Fayard,
1984.
Moody,
Bill et collaborateurs, La langue
des signes, ivt-éditions,
1997.
1.
Science 2. Astronomie 3. Physique
4. Énergie 5.
Nucléaire 6. Degré
7. Mathématiques
8. Formule 9. Racine carrée
10. Étoile(s)
11. Soleil 12. Lune
Commentaires du
tableau :
Science
–
Les doigts incurvés semblent ouvrir la cage thoracique ; ce
signe désigne la science en général et exprime aussi directement la
médecine.
Astronomie
– Le
signe généraliste est évident car il reproduit une lunette
astronomique. Pour le domaine spatial, on signe plus généralement
une fusée.
Physique
– Le
pouce est tendu contre la tempe et la main avance horizontalement
tandis que les doigts se tendent et s’écartent, indiquant que le
domaine est vaste et touche à toute la perception
sensorielle.
Énergie
–
L’index tendu décrit exagérément en un arc le biceps, symbolisant
la puissance.
Nucléaire
– La
main à plat, doigts écartés et tendus, s’abaisse rapidement et
rebondit sans changer de configuration, chaque doigt symbolisant
une danse des électrons.
Degré
–
Toutes les unités ont un signe adapté. Les extrémités des pouce,
index et majeur opposés, enrobent la pointe de l’index comme un
taille-crayon, tandis que poignet pivote une fois vers l’avant,
coude levé.
Mathématiques – Les mains
descendent parallèlement le long du torse en agitant les doigts,
symbolisant les tableaux de chiffres des tables
numériques.
Formule
– Ce
signe est analogue à titre, sous forme d’un espace délimité par le
pouce et l’index incurvé de chaque main. La formule elle-même est
signée dans un deuxième temps.
Racine carrée – Le signe est
explicite ; en lsf on ne signe pas les
exposants.
Étoile(s)
–
Les index et majeurs croisés forment des losanges imitant le
scintillement des étoiles. Répéter le geste pour décrire la voûte
céleste.
Soleil
– Le
mouvement répété vers soi de la main creusée, les doigts
s’écartant, indique les rayons qui parviennent jusqu’à nous. Ce
signe intervient chaque fois qu’il est question du Soleil :
bronzage, juillet, etc..
Lune
–
L’avant de la tête est serré entre deux axes par les pouces et
auriculaires, indiquant le mouvement immuable de la Lune, le même
côté tourné vers la Terre.